‹ Précis de l'histoire de la musique, depuis les temps les plus reculés; suivi de notices sur un grand nombre d'écrivains didactiques et théoriciens de l'art musicalChapitre 31 sur 62 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Tonalité moderne. — Naissance du véritable style dramatique. — 3Iontcverde. — Musique iustrmncntale et musique vocale de chambre eu Italie au couimenvement du XVll^ siècle. Célèbres organistes italiens de cette époque. Mode d'impression d'alors pour la musique des instruments à clavier en Italie. — L'ancien genre des madrigaux à plusieurs voix abandonné pour les chants à voix seule, accompagnés d'instrume7its sur la basse chiffrée. — Jbus du style orné, introduit dans la mtisique d'église. Motets et psaumes à voix seule, aiec accompagnement d'orgue. — Orchestre d'OïU'.o, de Monteverde. — Compositeurs qui ont le plus contribué au progrès du genre lyrique en Italie dans le cours du XTII" siècle.

Le vérilable style dramatique, selon l'opinion de M. Fétis, prit seulement naissance, lorsque Monteverde, de Crémone, eut trouvé l'accord de la septième de dominante, et qu'il en eut tiré l'origine de la tonalité moderne, ainsi que l'élément de la modulation. Il donna le premier exemple, dit-il, de l'emploi de cette dissonnance sans préparation dans le madrigal Cruda amarelU de son cinquième livre, publié à Venise en 1604 , et fit ensuite usage de cette harmonie comme moyen de transition, dans Ariane et surtout dans Orfeo, opéras représentés à la cour de Mantoue en 1607 et 1608.

11 n'y avait point d'airs ni de duos alors dans les drames lyriques, et ce fut dans Or/'eo que Monteverde en fit entendre pour la première fois. On y remarque aussi une plus grande variété d'instrumentation

(|uc dans les ouvrages de Cavalieri, Péri et Cacciiii , comme on peut s'en faire une idée par la coin|)osilion de l'orcheslre de cet opéra que nous donnons ici, lel qu'on en Irouve les détails dans une édition publiteà Venise en 1615 :

1" Diiol (jravicemball (deux claveeins), 2" daoi contrabassi da viola (deux contrebasses de viole), 3° dieci viole da brazzio (dix dessus de viole), 4" nn liarpa doppia (une harpe double) [d'après M. Kastner, la harpe double avait deux rangs de cordes, pour augmenter la lorce du son; elle avait été inventée en Irlande, dans le mojen-age] , 5" diioi violini piccoli alla francese (deux petits violons français), 6° diioi chitaroni (deux grandes guitares), 7** duoi orgatii di ligno (deux orgues de bois) [par orgue de bois, l'auteur entend un jeu de flûte bouché ou bourdon, tel qu'on le fait dans nos grandes orgues] , 8° tre bassi di gamba (trois basses de viole), 9° quatro tromboni (quatre trombones), 10° un regale (un jeu de régale), 11° duoi cornetti (deux cornets), \2" un flautitia alla vigesima secunda (un flageolet) [le flageolet, selon M. Kastner, est indiqué ici sous le nom de flautina alla vigesima secunda, parce que sa noie la plus grave sonnait la triple octave aigiie du lujau d'orgue de quatre pieds, qu'on prenait pour base des voix et des instruments] , 13° un clarino con tre trombe sordine (un clairon avec trois trompettes à sourdines) [le clairon était une petite trompette, qui sonnait l'octave aigiie]. Quant aux trompettes à sourdines, on ignore quels étaient ces instruments.

Dans cet orchestre, les différents instruments jouaient alternalivemenl et ne formaient jamais un ensemble par leur réunion. Par exemple, les deux clavecins jouaient les ritournelles et l'accompagnement du prologue qui était chanté par la musique personniflée; les deux lyres ou grandes guitares à treize cordes accompagnaient Orphée ; les dix dessus de viole faisaient les ritournelles du récitatif que chantait Euridice; la grande harpe double servait à l'accompagnement d'un chœur de nymphes; l'Espérance était annoncée par une ritournelle de deux petits violons français et d'un clavecin; le chant de Caron était accompagné par deux guitares ; le chœur des esprits infernaux par les deux orgues de bois; Proserpine par les trois basses de viole; Plulon par les quatre trombones; Apollon par le petit orgue de régale, et le chœur des bergers par le flageolet, les deux cornets, un clavecin et les trois trompettes à sourdines.

La découvorle de la tonalilé moderne altrihuée par M. Félis à Monfeveide, lui est conleslée par pliisieiiis orili(|uos; M. Oulibichof, entre autres, dans sa Nouvelle biographie de Mozart (I. 2, p. 185 et suivantes), cite quelques exemples antérieurs à Montevcrde, dans lesquels le principe de la tonalité moderne est parfaitement déterminé, à savoir : une danse ou balletto du XVP siècle, par Gastoldi; une ballade anj^laise, intitulée la Fortune, instrumentée par Bird, et tirée du Virginal-Book de la reine Elisabeth ; cette mélodie était déjà considérée comme ancienne à cette époque; enfin un passage du Stabat mater de Paleslrina (mesures 72-73) dans lequel l'accord de 7'^ dominante complet, attaqué sans préparation, est employé sur la pénultième note d'une cadence parfaite.

« Dans les productions du XVI" siècle, observe M. Oulibichef, on » reconnaît clairement une lutte de plus en plus prononcée , de plus » en plus heureuse contre la tonalité du plain-chant , qui n'était en » eflfet que l'absence de la tonalité. Qu'était-ce donc que cette préfé- » rence que les compositeurs de l'époque accordaient si généralement » au cinquième ton d'église ffaj , converti en véritabhî gamme ma- » jeure, par l'abaissement de sa quarte, el ces dièzes et ces bémols, >> qui se multiplient de plus en plus ; el ces actes de cadences déjà si » fré(|U(Mits, opérés par la sensible qui monte à la tonique ; puis l'admis- » sion (le la fausse quinte et du triton, intervalles abhorés de nos vieux » docteurs; le siècle obéissait à une tendance nécessaire, il marchait à » la vraie tonalité, sans le savoir très- certainement, mais enfin il y marn chait. »

Indépendamment des opéras Orfeo et Ariane, on connaît de Montevcrde les compositions dramatiques suivantes :

1" Ballet Dclle ingrate, représenté à Mantoue en 160S, pour les noces de François de Gonzague avec Marguerite de Savoie ; 2° Jl combat timento di Tancredi e Clorinda, opéra (Venise, 1624). C'est dans cet ouvrage, que l'accompagnement du récitatif par les violons en trémolo, ainsi que le pizzicato furent employés pour la première fois par Monleverde; 3" Proserpina rapita, opéra (Venise, 1630); L'Adone, pastorale (ibid., 1639); 5" Il ritorno d' Ulisse in patria, opéra (Venise, 1641); Vlncoranazione di Poppca, ibid. (Venise, 1642).

La musique de chambre (vocale et instrumentale) suivit les progrès de la musique dramali(jue; le célèbre organiste Frescobaldi de Ferrare de-

vançant ses illuslres conlemporains d'Allemagne, adopla le premier la déterminalion de la tonalité moderne par la transition des accords dissonnants naturels, ainsi qu'il le fait voir dans la plupart de ses fugues d'orgue qui sont tonales, ses canzoni, caprici et ses toccales, dont le premier livre fut publié à Rome en 1615 sous le titre : Toccate e partite d'intavolatura di cembalo di Girolamo Frescobaldi, orgaimta di san Pietro in Roma. Les principaux ouvrages d'orgue et de clavecin de Frescobaldi sont gravés sur une portée de six lignes en clef de sol ou d'ut première ligne pour la main droite, et sur une portée de huit lignes, avec les clefs de fa et d'ut, destinée à la main gauche ; quelquefois même, celle-ci est de sept lignes. Ce mode d'impression pour la musique des instruments à clavier, fut adopté en Italie dès le commencement du XVP siècle.

Les autres organistes et clavecinistes italiens les plus renommés après Frescobaldi, étaient Claude Corregio, André-Christophe Malvezzi, Simon- Jean Ercolini, Lucia Coppi, élève de Frescobaldi, et le compositeur Cavalli. Dans la seconde moitié du XVIP siècle, Bernard Pasquini , né en Toscane, était réputé le plus grand organiste de l'Italie.

Le commencement du XVIP siècle fut aussi l'époque où l'on abandonna l'ancien genre de madrigaux à b ou 6 voix pour celui des chants à voix seule accompagnés de la basse continue pour le clavecin, le lulh, le théorbe, la harpe et autres instruments ('). La musique d'église subit également celte influence, et l'on vit paraître alors en Italie des motets et des psaumes pour une voix avec accompagnement d'orgue sur la basse chiffrée, et surchargés d'une multitude de broderies de toute espèce, telles que trilles, groupes et autres agréments du chant. Cet usage était passé de la musique instrumentale dans les voix, car toutes les compositions des grands organistes italiens et allemands du XVI^ siècle sont, à ce qu'il parait, entièrement surchargés d'ornements.

Après Monteverde, les formes de la musique dramatique suivirent le cours de leur marche progressive sous la plume de Sacrati, Ferrari, Carissimi, de Padoue, et Cavalli, de Venise, qui ont puissamment contribué

(i) Sigismiindo d'India do l\dL'rmc, ainalour de musique distingué, qui vivait dans la seconde moitié du XVI' siècle, a fait publier un ouvrage intéressant pour l'histoire des premiers temps du chant à voix seule, accompagnée d'instruments sur la basse chilTrée, intitulé : Le inusi(iiie cla rnnlare solo itcl cluvicordu, cliitarrunc, harpa doppia e cdtri imlroincnli , .Milano, IGOO.

;hi progiiVs du tlraine-lvriciiie peiulanl le XVII'' siècle; Manelii , Cesli , Hovclla, Landi, Maïazzo, Aldovrandini, et surtout le célèbre Alexandre Scarlalli, dont le premier opéra VOnesta nell'amore, fut donné à Rome au commencemeiil de l'année 1G80, dans le palais de Christine, reine de Suède.

Le chevalier Alexandre Scarlatli , naquit à Trapani, dans la Sicile, en i()59. La musique thèàîrale lui doit plusieurs nouveautés importantes; c'est ainsi que dans son opéra Theodora, représenté à Rome en 1693, on trouve le premier exemple du récitatif obligé (c'est-à-dire un récitatif soutenu par l'orchestre et entrecoupé de ritournelles, au lieu d'avoir uniquement et sans interruption la basse pour l'accompagnement) et du retour au motif principal, appelé communément le da capo. L'orchestre de Tigrana, autre ouvrage de ce maître, donnée Naples en 1715, est composé de deux violons, violoncelle, contrebasse, deux hautbois et deux cors, instrumentation sans antécédents jusque alors, puisque dans les ouvrages des successeurs de Scarlatti , tels que ceux de Léo, Hasse et même Pergolèse et Traella, elle n'est en général composée que de deux parties de violon, alto et hasse.

On rencontre aussi dans Tigrana un morceau avec accompagnement de deux violons et violoncelle solo, un autre avec deux flûtes, deux cors et deux bassons, joints aux instruments à cordes. (Voyez la Biographie universelle des musiciens de M. Félis.)

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