CHAPITRE VI
Reforme de Véchelle musicale. — Gui oVArezzo. — La solmisation avant l'invention de la 7e syllabe si (i) . — Méthode d'enseignement de Guido. — La lettre au moine Michel, etc.
A peu près vers la même époque, l'échelle musicale subit une réforme complète; cette invention est attribuée à Guido ou Gui (voyez plus loin ce nom dans les notices).
Voici en quoi consistait la découverte attribuée à Guido : D'après Quintilien, les Grecs avaient pour solfier quatre syllabes ou dénominations des notes qu'ils répétaient à chaque tétracorde, (*) comme nous en répétons sept à chaque octave. Ces quatre syllabes étaient les suivantes : te, ta, the, tho (3). Selon l'opinion commune, Guido ayant substitué son hexacorde, système composé des six sons, au tétracorde ancien, substitua aussi, pour solfier, six autres syllabes aux quatre autres
(i) La solmisation : Mélhode comprenant la réunion des principes qui servent à faire connaître et nommer exactement les sept notes de la gamme :
Ainsi que le mot alphabet, qui est tiré du nom des deux premières lettres grecques, alpha et betâ, ce mot fut formé de cette façon, sol-mi-sation, parce que la première note de l'échelle diatonique du système grégorien était un sol.
(i) Ce système s'appelait tétracorde , parce que les sons qui le composaient étaient au nombre de quatre.
(3) Traité de musique d'Aristide Quintilien.
que les Grecs employaient autrefois. Ces syllabes étaient : ut, ré, mi, fa, sol, la, tirées de la première strophe de l'hymne à Si-Jean, composé par Paul Diacre, où elles se trouvaient placées au commencement et au milieu des vers de la manière suivante :
TJt queant Iaxis resonare fibris,
iliïra gcstorum /amuli tuorum,
Solve polluli lah\\ reatum,
Sancle Joannes.
Le si n'a été inventé et ajouté à la gamme que plusieurs siècles après (*).
Parmi les savants qui ont traité de la vie et des ouvrages de Guido,
M. Félis ne partage pas l'opinion de ceux qui lui attribuent l'invention
des notes de la gamme tirées de l'hymne de Saint Jean-Baptiste : « Il
suffit de lire avec quelque attention, dit-il, le passage de la lettre du
moine de Pomposa à Michel, où se trouve la citation de cet hymne, pour
acquérir la conviction qu'il n'a point prétendu y attacher le sens qu'on
lui donne : « Si vous voulez imprimer dans votre mémoire un son ou
neume (9) pour pouvoir le retrouver partout et dans quelque chant que
(i) Avant l'invention de la syllabe si, la solmisalion ne pouvait se faire naturellement ou par muances, c'est-à-dire par changements de syllabes, toutes les fois que le chant procédait de fa à ut, ayant le si bémol intermédiaire, lequel était alors appelé fa. Il en était de même lorsque le chant procédait de sol à ré, ayant le si naturel intermédiaire : ce si était appelé mi.
Ces différentes manières de solfier se nommaient déductions, et le genre de la déduction s'appelait propriété : propriété de nature comme ut, ré, mi, fa, sol, la; propriété de bémol comme fa, sol, la, si b, ut, ré, qui s'exprimait alors par les syllabes ut, ré, mi, fa, sol, la, transportés sur les notes fa, sol, la, si b, ut, ré, et propriété de bécarre, comme sol, la, si, ut, ré, mi, qui s'exprimail aussi par ces syllabes ut, ré, mi, fa, sol, la, que l'on transportait alors sur les notes sol, la, si, ut, ré, mi.
(2) Neume, terme de plain-chant : récapitulation du chant d'un mode, qui se fait à la fin de l'antienne, sans y adapter de paroles, comme étant un trait de jubilation.
Beaucoup d'anciens auteurs qui ont traité du plain-chant ou de la musique avant l'introduction de la syllabe si, ne sont point compris maintenant par la plupart des musiciens; les exemples donnés pour l'intelligence du texte y sont disposés d'après les règles des déductions des muances, et selon leurs propriétés. Tout demi-ton qui, dans la musique moderne, se forme au moyen de si ut ou du dièze, y est exprimé par les syllabes mi fa; tout demi-ton, qui se forme au moyen de ut si, si bémol la, ou par uu bémol, y est exprimé par fa mi; ce qui fait que si dans la musique moderne on voulait chanter une gamme chromatique ascendante
ce soit (connu de vous ou ignoré), de manière à l'entonner sans hésitation, il faut mettre dans votre tête la teneur d'une mélodie très- connue, et, pour chaque chant que vous voulez apprendre, avoir présent à l'esprit un chant du même genre, qui commence par la même note, comme, par exemple, cette mélodie dont je me sers pour enseigner aux enfants qui commencent et même aux plus avancés : Ut queant Iaxis, etc.
Ainsi, ce n'est qu'un conseil que Guido donne à Michel, lui laissant d'ailleurs le soin de choisir quelque autre mélodie bien connue falicujus notissimœ symphoniœ), s'il en est qui lui soit plus familière, etc. »
Il en est de même d'autres inventions attribuées à Guido et qui, selon M. Fétis, ne peuvent lui appartenir; d'abord la théorie de la solmisalion par Vhexacorde et les muances, vu qu'en plusieurs endroits de ses écrits Guido déclare qu'il y a sept sons dans l'échelle musicale et qu'il faut sept lettres ou caractères pour les représenter. « Il y a nécessairement sept notes ou sept sons dans le chant (dit- il), comme il y a vingt-quatre lettres dans l'alphabet, etc. » Ensuite, le contenu du 5e chapitre de son traité de musique, Le Micrologue, est celui-ci : De l'octave, et pourquoi elle ne renferme que sept notes. Par ces motifs on ne peut pas non plus considérer Guido comme l'inventeur de la Main musicale ('), puisque cette méthode est intimement liée à celle de Vhexacorde.
Pour faciliter l'enseignement musical Guido imagina aussi une méthode
selon la méthode des muances, ut ut dièse, ré ré dièse, mi fa fa dièse, sol sol dièse, la la dièze, si ut, on serait obligé de dire continuellement, ut, mi, fa, mi, fa, ut, mi, fa, mi, fa, mi, fa, ut, et en descendant : ut si si b, sol sol b, fa mi mi b, ré ré b, ut, on devrait dire : fa mi fa, mi fa mi, fa mi fa, mi mi fa, mi fa mi.
Il fallait dans ce temps-là une longue expérience pour distinguer à quel genre de propriété appartenait un passage de mélodie en raison des accidents qu'il comportait. De là nous est venu le proverbe . ignorant par nature ainsi que par bécarre.
Aux difficultés des muances, il faut encore ajouter celles que faisaient naître les accidents sous-entendus , lesquels souvent n'étaient point écrits, surtout dans le chant grégorien.
Le système de solmisation par les nuances est resté en vogue jusqu'en 1650, et n'a été entièrement abandonné que dans le commencement du XVIIIe siècle.
(\) Voici en quoi consiste cette méthode de la Main musicale :
Les cinq doigts de la main étant ouverts, représentent les lignes et les intervalles sur lesquels l'index de l'autre main se promène pour indiquer aux élèves la note qu'ils doivent entonner.
qui consistait à trouver les intonations au moyen d'un Monocorde ('), instrument sur lequel était marquées les lettres représentatives des notes. Un chevalet mobile se plaçait sur la lettre de la note qu'on cherchait, et la corde pincée donnait l'intonation.
Pour la vie et les ouvrages de Guido on peut consulter aussi : 1° De Murr, Notitia duorum codicum Guidonis aretini; 2° Mazzuchelli, Scrittori d'Italia, au mot Aretino; 3° Kiesewelter, Geschichte der Europdisch- Abendlàndischen oder unserer heutigen Musik (Histoire de la musique de l'Europe occidentale) ; 4° Forkel (Histoire générale de la musique).
On trouve encore des détails biographiques sur Guido dans les annalistes de l'ordre des Camaldules : Razzi, Guido Grandi, Ziegelbauer, et puis en dernier lieu dans Mittarelliet Costadon.
En 1811, Angeloni publia une monographie de Guido, sous le titre : Sopra la vita, le opère, ed il sapere di Guido d'Arezzo, restoratore délia scienza e delV arte musica.
(i) Monocorde. Instrument de musique à une seule corde, pour faire connaître les différents intervalles, mais dont Guido fit un régulateur de chant, en y plaçant des chevalets mobiles.
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