CHAPITRE V
Invasion des barbares. État de la musique à celte époque. — L 'Italie sous le règne de Théodoric. — Guerres continuelles qui désolent l'Europe. — Pépin. — Introduction de l'orgue dans les églises d'Occident. Son influence sur le progrès de fart musical. — Avènement de Charlemagne. Réforme du chant d'église. Chantres renommés appelés d'Italie par Charlemagne. — Savants illustres qu'il invite à sa Cour pour répandre l'instruction dans les Gaules. — Ecoles fondées par Charlemagne. — Pièces de poésie de ce temps-là. — La Gaule septentrionale replongée dans la barbarie après la mort de Charlemagne. — Guerres civiles. Invasions. — Efforts tentés par quelques hommes de génie pour faire renaître le goût des études. — Gerbert parvenu à la papauté sous le nom de Sylvestre II. — Ecrivains à consulter pour l'époque de Charlemagne et celle de Louis le Débonnaire.
Au Ve siècle, lorsque l'empire d'occident fut envahi par les barbares, les artistes et les savants s'enfuirent à leur approche, et la musique se trouva bientôt uniquement réduite aux chants nationaux de ces peuples. Les ravages commencèrent dans les Gaules, en l'année 406, les Alains et les Vandales les ayant envahis après avoir passé le Rhin. On voit par le poème sur la Providence, parmi les œuvres de St-Prosper, par la lettre de St-Jérôme à Averchie , par Salvien et divers autres écrivains du temps, en quel déplorable état ces barbares et les autres qui les suivirent de près réduisirent les Gaules. Les Alains s'avancèrent des bords du Danube jusqu'au Rhin, sans trouver nulle résistance, et, ayant été rejoints par les Vandales, ils entrèrent dans les Gaules. Leur
roi s'appelait Respendial; celui des Vandales Gunderic. Les autres barbares qui les suivirent étaient les Guades, les Sarmates, les Gépides, les Érules, les Saxons, les Bourguignons, les Suèves, les Huns et d'autres après ceux-là. Ils brûlèrent à la fois les églises, les temples, les prétoires et les cirques. Les Goths ayant quitté l'Italie sous la conduite de leur roi Ataulphe, vinrent en 412 ravager les Gaules à leur tour. Ils en sortirent en 414 ou 415 pour passer en Espagne; retournèrent de nouveau dans les Gaules en 418 ou 419, et s'y établirent. Toulouse fut leur capitale pendant les 88 ans que dura leur empire.
Vers la fin du Ve siècle, l'Italie seule, sous le règne de Tbéodoric, était moins éloignée des lettres et des sciences que les autres contrées de l'Europe. Tbéodoric, retenu dans sa jeunesse en otage à Constantinople, avait recueilli chez les Grecs des notions des arts et de la philosophie^); il protégea l'instruction publique, aima les beauxarts, répara les villes et les monuments dégradés; il envoya un barde à Clovis, pour célébrer ses exploits en des chants accompagnés de la cithare (*), et des clepsydres à Goudebaud, roi des Bourguignons (3)» Son palais était ouvert à tous les hommes de mérite. Quoique arien comme sa nation (4), Théodoric protégea les églises catholiques, combla d'honneurs l'évêque Ennodius, Cassiodore(5) et son gendre Boëce, le premier écrivain de son temps et dont la mort a jeté quelque ombre sur la réputation de ce prince.
On considère la fondation de la monarchie des Ostrogoths en Italie
(î) Voyez Denina (Vie. délia lelt. liv. I, c. 57).
(2) Cassiodore écrivit à Clovis au nom de Théodoric : Citharœdum eliam arte sua doctum pariter destinavimus experitum qui ore manibusque consona voce cantando gloriam vertrœ potentatis oblectet.
(3) Le clepsydre, espèce d'horloge mue par l'eau. On a vu en France, sous Clovis, sous Pépin et sous Charlemagne de ces horloges à eau qui sonnaient les heures. Le clepsydre est aussi un instrument de musique à tuyaux, qui, suivant la description qu'en a laissée Aihénée, était un véritable orgue hydraulique; l'invention en était due à Clésibius. D'autres l'appellent hydraulicon (du grec hidros, eau et aulos, flûte).
(4) Arien, de la secte de YArianisme, dont Arius fut le fondateur, et qui niait la divinité éternelle et la substanlialité du Verbe. Le Concile de Nicée condamna la doctrine d'Arius, en l'an 5"2o.
(5) Cassiodore profitant du crédit que lui donnait l'intimité de ses fonctions auprès de Théodoric, contribua beaucoup à inspirer à ce prince le goût des sciences et des arts.
comme le poinl de départ de l'histoire de la musique moderne (').
Après Théodoric, l'histoire nous fournit peu de renseignements sur l'état de la musique, au milieu des guerres continuelles qui désolèrent l'Europe. C'est alors que des essaims armés de Germains, de Francs, et particulièrement de Lombards envahirent l'Italie (*). Le règne de ces derniers et leurs guerres meurtrières, tantôt entre leurs différents chefs, tantôt avec les Grecs restés maîtres de Rome et de quelques autres villes de l'exarchat de Ravennes, tantôt avec les Francs, remplirent la fin du VIe siècle, tout le VIIe et une grande partie du VIIIe siècle, jusqu'au moment où la domination lombarde fut définitivement détruite en Italie par Charlemagne.
Outre l'Italie, jusqu'à la Calabre, et l'Espagne jusqu'à l'Ebre, Charlemagne conquit encore l'Islrie, la Dalmalie, la Hongrie, la Transylvanie, la Valachie, la Moldavie, la Pologne jusqu'à la Vislule, et toute la Germanie, qui comprenait la Saxe.
Avant l'invasion des barbares, au Ve siècle, les écoles gauloises étaient si célèbres, que les pays étrangers où l'on cultivait les éludes avec le plus de soin, en tiraient souvent des professeurs. St-Jérôme et Ronose, son compagnon, vinrent en 371 à Trêves achever leurs études. Les écoles de Lyon, d'Arles, d'Aulun, de Trieste, Marseille, Rordeaux, Vienne, Clermont, étaient déjà très -renommées, même avant l'invasion de la Gaule par les Romains.
Mais la Gaule avait fait chaque jour un pas vers la barbarie, et les invasions des Sarrasins, sous Charles Martel (3), les guerres de
(1) Pour connaître l'état de la musique pendant les premiers siècles de l'église et du moyen-âge, voyez Gerbert : De cantu et musicœ sacrœ, liv. I et II , et puis Forkel , Histoire ycnc'rale de la musique.
(2) Voyez 1° Grolius, Histoire des Goths, des Vandales et des Lombards; 2° Histoire des Lombards, par Pierre de Pise.
(5) Ce fut en 752 qu'Abdérame, gouverneur d'Espagne pour Iscam, calife des Sarrasins, pénétra jusqu'au cœur de la France, avec une armée formidable. Abdérame s'était emparé de Bordeaux, et en fit brûler toutes les églises; il traversa alors le Poitou et brûla l'église de St-Hilaire de Poitiers; prit ensuite le chemin de Tours, pour s'emparer du trésor de l'église de St-Martin, et pilla aussi plusieurs villes. Il incendia encore un grand nombre d'églises en passant dans le Périgord et dans le Saintonge, jusqu'à ce qu'il fut arrêté dans ses dévastations par les armées réunies de Charles Martel et du duc d'Aquitaine. (Voyez Mezerai, Cordemai et les annales de Metz.)
Pépin contre les Bretons, les Saxons, les Aquitains, etc., y mirent le comble. Charlemagne vint, et redonna aux esprits un mouvement vers les éludes et la culture des lettres^); l'ordre public et privé fut rétabli, et avec les éludes et les mœurs revinrent la sécurité intérieure et la prospérité de l'État (*).
Voulant avant tout réformer la musique d'église, Charlemagne fit venir d'Italie des chantres renommés, qu'il chargea de répandre les véritables traditions du chant grégorien dans les Gaules. Il appela à sa cour et combla d'honneurs et de richesses les savants les plus illustres, tels que Pierre de Pise, célèbre professeur de Pavie; Paul Warnefried , l'historien des Lombards, connu sous le nom de Paul Diacre(3); Alcuin, abbé de Cantorbéry (4) , Théodulphe qu'il nomma dans la suite évêque d'Orléans (6); et, comme l'instruction est le meilleur remède contre la barbarie , il fonda un grand nombre d'écoles , s'y instruisit lui-même, « car, il était honteux, disait-il , de son ignorance » et de celle de ses sujets. »
(i) Depuis l'invasion des barbares au Ve siècle jusqu'au règne de Charlemagne, dit l'auteur de la Vie de St-Urbain, évêque de Langres , on aurait eu de la peine à trouver dans la Gaule septentrionale un homme qui sut un peu de grammaire. (Voyez Ducange, préface de son Glossaire, p. 52.)
(2) Ginguené, Histoire litt. d'Italie, t. I , p. 76.
(3) Paul Diacre est considéré comme l'un des meilleurs historiens du moyenâge ; il composa aussi plusieurs hymnes, entre autres celle de St-Jean-Baptiste : Ut queant Iaxis, etc., devenue célèbre par l'application qu'en a faite Guy d'Arezzo à la gamme.
(i) L'ouvrage le plus intéressant d'Alcuin est le recueil de ses lettres, où l'on trouve quantité de détails concernant l'histoire, les rits ecclésiastiques et les sciences que l'on cultivait alors en France. On y remarque aussi la lettre adressée à Alcuin, alors retiré à Tours, par les princesses Gisèle et Riclrude, filles de Charlemagne, dans laquelle elles le qualifient de vénérable père, respectable maître, etc.
(s) Le 4me livre de Théodulphe contient neuf poèmes sur divers sujets . un des principaux est le second, qui traite des sept arts libéraux. On y voit quel était l'état des études au siècle de Théodulphe.
Les pièces de poésie de celte époque sont innombrables. Parmi les principales (après celles de Théodulphe), il faut compter celles de Raban-Maur, du diacre Flore, de "Walafride Strabon, de Pascase Radbcrt , de AVandalbert , de Candide, les meilleurs poètes du temps.
Quelques poésies latines du IXe siècle témoignent aussi du nombre assez considérable d'instruments de musique alors en usage.
Il écrivit dès l'an 787 une lettre circulaire à tous les métropolitains, avec injonction de la communiquer à leurs suffragants et à tous les abbés de leurs provinces. Par celtre lettre, le prince les exhortait à établir des écoles dans toutes les cathédrales et les monastères (1).
L'introduction de l'orgue dans les églises eut également une heureuse influence sur le progrès de l'art musical. Si l'on en croit d'anciennes chroniques, le premier de ces instruments connu enjOccident, fut envoyé en 757 par Constantin Copronyme, empereur d'Orient, au roi Pépin, père de Charlemagne, qui le fit placer à l'église de Si-Corneille de Compiègne.
La même année, le pape Paul Ier envoya à Pépin quelques livres, tels que le responsal ou livre de répons, la grammaire, ou plutôt la dialectique d'Arislote; les livres de Denis l'Aréopagite ; la géométrie, l'orthographe, la grammaire, etc.
L'usage de l'orgue ne tarda pas à se répandre en France, en Allemagne et en Belgique. Sous le pape Jean VIII, élu en 812, cet instrument fit son apparition en Italie.
En Angleterre, le plus ancien orgue connu est celui que Dunstan, évêque de Cantorbéry, fit placer à l'abbaye de Malmesbury, dans la seconde moitié du Xe siècle.
Suivant les annales d'Eginhart, le premier orgue construit dans l'Europe méridionale, est celui que Georges, prêtre vénitien, a fait en 826, pour le palais d'Aix-la-Chapelle, par l'ordre de Louis le Débonnaire.
(i) M. Baron (Histoire abrégée de la littérature française), recommande comme un livre très-intéressant sur les écoles de France , avant , pendant et après Charlemagne, le traité de Launoy, De scolis celebrioribus a Carlomagno (Paris, 1672). — M. Guizot (Histoire de la civilisation) a donné la liste complète des écoles épiscopales depuis le VIe siècle. On trouve dans le même ouvrage une traduction d'un échantillon de l'enseignement qu'on donnait à l'école palatine sous Charlemagne ; c'est une conversation intitulée : Disputatio, entre Alcuin et Pépin, second tils de l'empereur.
Pour l'époque de Charlemagne, consultez encore: 1° L'Histoire littéraire de France, t. IV ; État des lettres en France au VIIIe siècle ; 2° l'abbé Lebeuf , Dissertation sur Vétat des sciences au temps de Charlemagne ; 5° Eginhard, Vie de Charlemagne, traduction de M. Guizot, dans la collection des mémoires relatifs à l'histoire de France; 4° Gaillard, Histoire de Charlemagne ,• 6° Capefigue, Histoire de Charlemagne.
Les orgues de ce temps, à ce qu'on suppose, n'étaient point chromatiques, mais diatoniques, et bornées au seul jeu de régale, jeu d'anche, dont les tuyaux étaient si courts, qu'ils n'avaient pour ainsi dire que l'anche ; ce qui donnait le moyen de placer un jeu complet dans une boîte.
Charlemagne se plaisait à entendre des chansons en langue tudesque ou théolisque qui était sa langue maternelle; la préférence qu'il lui accordait la rendit la langue dominante dans la plus grande partie de la Gaule du Nord ; le roman ou langue provençale, qui se formait dans l'autre partie, était moins encouragé. Eginhard nous rapporte aussi (vita Caroli Magni, chap. XXIX), que Charlemagne fît recueillir les chants gaulois et germaniques, qui racontaient les exploits et les plus beaux faits d'armes des rois du temps passé : Barbara et antiquissima carmina quibus veterum regnum actus et bella canebantur scripsit, memoriœ que mandavit^).
A la mort de ce monarque, les arts et les sciences, dont la conservation et le progrès sont si étoitement liés avec la paix et la tranquillité, s'anéantirent avec lui, et la Gaule septentrionale déchirée par les guerres civiles et les dévastations continuelles des Normands (*), « retomba, nous » dit un historien, dans ce cahos de barbarie, où Charlemagne avait si » rapidement jeté les plus grands traits de lumière. »
Dans ces temps de désolation et au milieu de ce fracas des armes, les institutions monastiques seules sauvèrent d'une ruine totale les manuscrits qui étaient les dépôts des connaissances humaines. Ainsi , comme l'observe Ginguené dans son Histoire littéraire d'Italie, « tandis que les
(i) Eginhard, secrétaire de Charlemagne, fut successivement abbé des monastères de Fontenelle, de St-Pierre et de St-Bavon à Gand.
Les Annales de France par Eginhard, contiennent l'histoire de Pépin le Bref, de Charlemagne, et en partie de Louis le Débonnaire, depuis l'année 741 jusqu'à Noël 820. Il nous reste aussi de cet écrivain un recueil de lettres, qui est important pour l'histoire de son siècle; Duchesne l'a inséré parmi les monuments de ses historiens de France. Pour bien connaître l'époque de Louis le Débonnaire, lisez la vie de ce prince, par Thégan ou Théganus, chroniqueur du IXe siècle, et la Chronique de l'anonyme, dit l'Astrologue; on y trouve des détails intéressants sur l'état de la société d'alors, ainsi que sur le caractère et la vie privée du successeur de Charlemagne. (Voyez Guizot, Mémoires relatifs à Vhistoire de France.)
(s) La Gaule méridionale ayant échappé à l'influence de l'invasion carlovingienne, jouissait déjà à celte époque de la civilisation la plus avancée de l'Europe. (Voyez Fauriel , Histoire de la Garde méridionale.)
» barbares incendiaient , dévastaient , saccageaient des provinces entiè- » res, détruisaient les monuments des arts, les livres, les bibliothèques, » des solitaires laborieux s'occupaient de réparer au moins une partie » de ces perles; et si nous possédons aujourd'hui un assez grand nombre » d'ouvrages de l'antiquité, c'est, avouons-le avec reconnaissance, pres- » que unique ment à eux que nous le devons. »
Vers la fin du IXe siècle et au commencement du Xe, on vit quelques hommes de génie, tels que Rémi d'Auxerre, Odon de Cluny, Réginon de Prum, Hucbald(]), fonder des écoles et consacrer vainement leurs soins à faire renaître le goût des études et dissiper les ténèbres de l'ignorance. Cet état se prolongea jusque vers le XIe siècle; alors l'érudit Gerbert, parvenu à la papauté en l'an 999, sous le nom de Sylvestre II, contribua à faire connaître en France la science des Arabes (2); il eut pour disciples les habiles professeurs Lanfranc et Hubert. « Si dans le » XIe siècle, dit le savant de Brucker, les ténèbres qui avaient couvert » les précédents commencèrent à se dissiper, on le dut à la méthode de » Gerbert, qui joignit aux exercices de la dialectique ceux des sciences » mathématiques, et donna ainsi plus de force et de pénétration aux » esprits (3). »
(i) Voyez plus loin ces noms aux Notices.
D'après les auteurs de l'Histoire litt. de France, c'était à la fin du IXe siècle et au commencement du Xe, que Rémi d'Auxerre enseignait à Paris la dialectique et la musique ; Odon de Cluny vint l'y rejoindre pour étudier sous sa direction ; Hucbald ne tarda pas à s'y rendre, et finit par y établir plusieurs écoles. Et in brevi multarum scolarum instructor fait. Quelques historiens supposent que ce fut sous le règne de Robert, vers 922.
(2) La chimie, l'astronomie, les chiffres arabes, l'algèbre, l'histoire naturelle, la médecine et la philosophie nous viennent des Arabes, et c'est par des traductions arabes, que les ouvrages d'Aristote, le père de la scolastique, furent d'abord connus en Europe.
(3) Brucker, Hist. art. phil., t. III, liv. II, c. 2, cité par Ginguené, Hist. litt. cTItalie.
s{îî£}$SSîS£