‹ Précis de l'histoire de la musiqueChapitre 16 sur 64 · III · texte numérisé non relu

III

Chrétien de Trôyes, ainsi nommé du lieu de sa naissance* orateur et chroniqueur de Jeanne, comtesse de Flandre, trouvère de Philippe d'Alsace, fut un des plus féconds romanciers de son temps.

Blondeaux ou Blondel de Nesles, trouvère du XIIe siècle, né dans la petite ville de Nesle en Picardie. On a de lui seize chansons avec la musique notée. Ginguené, qui a donné une notice sur ce musicienpoète dans l'Histoire littéraire de France (t. XV, p. 127), pense que c'est le même qui sauva de sa prison le roi Richard.

Momot de Paris. Ce trouvère a surtout excellé dans les pastourelles et les chansons à refrain.

Voici le premier couplet d'une pastourelle de Moniot, d'un rythme savant et rapide, et en idiome des contrées septentrionales de la France, dans lequel chantaient les trouvères : (J)

Ce fut en mai

Au dous tens gai Que la saison est belle;

Main me levai

Joer m'alai Lez une fonlenelle.

En un vergier

Clos d'eiglentier

Oi' une viele;

Là vi dansier

Un chevalier Et une damoisèle.

Perroz de Saint-Cloud vivait vers 1250. C'est le plus ancien poète

(») Cet idiome était le seul en usage parmi les croisés qui prirent Constantinople et Jérusalem ; témoin les Assises de Jérusalem, Y Histoire de Ville-Hardouin, l'Histoire de Saint-Louis, par Joinville, etc.

français qui ait traité quelques épisodes du roman du Renard. La partie qui lui appartient, a environ deux raille vers. Gautier de Metz, trouvère de la même époque. Après avoir détaillé dans un poème les avantages des arts libéraux, Gautier en nomme cinq et puis il ajoute : La sixième art est musike Ki se forme d'aritmélike :

De cette muet (dérive) tute atempraunce Ke naist de tute concordance Et tote duce mélodie K'au munde peut être oïe.

De lui sont lut li chaun (chants) eslreit Ke a monde poient être feit.

Ki de musike ad la science Del' munde seit la concordance Tute riens (chose) ke de bien se paine A concordance se remanie.

(Image du Monde, MS. de la bibliothèque impériale, fonds de l'église de Paris, N° 5, fol. II 1° et V.

Gilles le Vinier, trouvère du XIIIe siècle. Dans un discort, il s'astreint rigoureusement à faire des dernières syllabes d'un vers, toute la substance du vers suivant, ce qu'on appelait rimes en écho : Icelle est la très mignote Note, K'amors fait savoir

Avoir, Ke puet belle amie,

Mie Nel doit refuser User Doit sans folie Lie, etc.

Ce trouvère parait avoir trouvé plusieurs de ces entrelacements de mesures, bizarreries que les poètes du XVIe siècle, entre autres Marot essayèrent de remettre en vigueur.

Guillaume le Vimer, frère de Gilles, a laissé 30 chansons.

Robert de Blois, trouvère du XIIIe siècle. On a conservé de ce poète une pièce intitulée : Le châtiment des Dames, qui n'est autre chose qu'un manuel de civilité à l'usage du beau sexe. Robert veut enseigner aux dames quelle est la contenance, le maintien qu'elles doivent toujours avoir, et d'abord :

En lor aler, en lor venir,

En lor tesir (taire), en lor parler,

Se doivent moult à mesurer

(rester clans une juste mesure) etc.

Dans un autre endroit, le poète prescrit aux dames de chanter, lorsque

des gens de prix le leur demandent, et même quand elles sont seules,

pour se distraire; mais il les avertit de ne pas trop chanter dans une

compagnie car :

Biaus chanlers anuie sovent.

Colin de Musset, un des plus aimables trouvères français du XIIIe

siècle, dont on a conservé un grand nombre de jolies chansons avec la

musique notée. Colin était aussi habile joueur d'instruments que bon

poète; il jouait particulièrement d'un instrument qu'il nomme viele, et

qui était notre violon ou viole, puisqu'on en tirait des sons à l'aide d'un

archet.

J'alai a li el praelet

O tout la viele et l'archet.

(J'allai à elle dans la prairie

Avec la vielle et l'archet)

dit-il, dans une chanson que M. Laborde a publiée.

D'après le témoignage des auteurs contemporains, la viele paraît avoir été d'un usage général au XIIIe siècle; alors toutes les poésies des trouvères, particulièrement les chansons de gestes, se chantaient (1), et les

(1) Chansons de gestes, c'est-à-dire, celles qui célébraient les gestes et les actions des preux chevaliers, soit fabuleux, soient véritables et qu'Albéric appelle Heroïca cantilena, en parlant du chant composé en 868, au sujet de la victoire de Charlesle-Chauve sur Gérard de Vienne.

Parmi les chansons de gestes primitives, on compte : 1° celle en latin rimé composée en 627 pour la victoire remportée sur les Saxons par Clotaire II ; 2° la fameuse chanson de Roland; 3° la chanson du combat de Fontanet en 841, (déjà citée p. 00); celle composée au sujet de Louis II, retenu prisonnier par Adalgisc dans le duché de Bénévent, également en latin ; 4° celle qui a rapport à

ménestrels ou jongleurs en les déclamant, s'accompagnaient de la mêle. Pour preuve de l'identité de cet instrument avec celui dont il est question dans la chanson de Colin de Musset, nous voyons dans un passage d'un roman de cette époque, celui de la Violette, par Gilbert de Montreui^1); Gérard de Nevers introduit dans la salle du festin du comte de Forez, et là, après avoir accordé sa vielle, chanter plusieurs vers ou couplets du poème sur Guillaume au court nez. Ailleurs dans une chanson de gestes, intitulée Garin de Montglane, par un trouvère du XIIe siècle, un jongleur raconte ainsi l'emploi de ses journées précédentes :

J'ai été el service du preu comte Gaifier, En plusors luis avons été por tornoier. En un caslel lornames l'autre jor por mangier Quant on ot fait la table et lever et sacier, Ai je pris ma viele por faire mon meslier.

la bataille gagnée sur les Normands près de l'Escaut par Louis III, fils de Louis le Bègue ; elle est en langage teuton ou tudesque, idiome que les rois de la première et de la seconde race avaient conservé sur le trône et dans leur cour, le latin n'étant employé que dans les actes publics; l'original de cette chanson se trouve dans la collection des historiens de France, et dans les annales Orclinis sancti Benedicti , t. III, p. 684; 5° le chant de guerre (en latin) des Modenais assiégés par les Hongrois, au Xe siècle; enfin la chanson de Roncevaux, chantée à la bataille de Hastings. Elle contient 1800 vers, et l'on y trouve le cri de guerre : aoi! aoi! qui, dans les chansons antiques, interrompait le récit, et en animait le mouvement.

Voyez Histoire de la langue et de la poésie provençales, par M. E. Delaveleye.

Dans le XIe siècle, la chanson de gestes se chantait en avant des armées. (Voyez le roman de Rou ou Rollon, en 16,000 vers, par Robert Wace, t. II, p. 214). Il s'agit du chevalier Taillefer :

Sur un cheval qui tôt allait Devant li dus alout cantant De Karlemaine et de Roland, etc.

Les chansons de gestes formaient autrefois les annales de la nation chez tous les peuples germains.

«. Quoique Charlemagne eut fait recueillir les anciens chants francs, aucun vestige de ces poésies nationales ne paraissait plus exister, il y a deux cents ans. Mais depuis on a découvert successivement des poèmes et des fragments remontant jusqu'au VIe siècle, et qui sont fondés sur les traditions historiques de tous les peuples germains. Dans les Nicbelungen, Dietrich de Rerne n'est que l'Ostrogoth Théodoric passé à l'état de héros épique, etc. » Ibid.

(i) Ce roman a été publié en 1834 par M. Francisque Michel.

Dans un aulre manuscrit de celle chanson, le ménestrel ou jongleur porte également une vielle. Ce manuscrit est orné de miniatures grossières, et le ménestrel y est représenté promenant l'archet sur les cordes de la table d'un véritable violon(').

(A Paris, dans la bibliothèque de l'Arsenal B-L, N° 226; dans la bibliothèque nationale, fonds du duc de la Valière, N° 78, fol. 1-118 complet; ancien fonds, N° 7542.)

Au XIVe siècle, les chansons de gestes étant tombées en discrédit, les aveugles seuls les répétaient encore en demandant l'aumône, et, chose remarquable, ils en accompagnaient le chant, non avec le violon, qui exigeait un long apprentissage, mais avec un instrument mécanique, nommé symphonie, ayant peut-êlre assez d'analogie avec la vielle de nos jours. « On appelle en France symphonie, dit Jean Corbechon, dans sa traduction du livre de Proprietatibus rerum, dédié à Charles V, un instrument dont les aveugles jouent et chantent les chansons de gestes: et a cest instrument beau doux son et bien plesant à oyr, ce ne fust pour Testât de ceux qui en jouent. »

Adam de le Hale, trouvère du XIIIe siècle, surnommé le Bossu d'Ârras. Cependant dans le poème qu'il écrivit vers la fin de sa vie en l'honneur du roi de Sicile Charles d'Anjou, il dit : « on m'epele bochu, mes je ne le suis mie. »

Ailleurs Jean Brelel lui ayant reproché de raisonner bochument, il se plaint d'être insulté sans provocation.

Adam s'est rendu fameux entre les poètes de l'Artois par son goût et son habileté dans la composition des rondeaux, chansons, motets et pâtures ou jeux partis (*); non-seulement il en composait les vers, mais il savait encore les unir à des chants que l'on trouvait alors les plus mélodieux du monde.

Les chansons conservées d'Adam sont au nombre de 34, avec la musique notée (3) ; elles se distinguent par la grâce, la délicatesse et la naïveté.

(i) On voit aussi le violon dans les mains de deux statues sur le portail principal de la cathédrale de Chartres, monument terminé vers l'an H45.

(2) Les pâtures ou jeux partis sont des chansons dialoguées dans lesquelles un problème ordinairement amoureux est posé, discuté, etc.. Les jeux-partis étaient dans le nord de la France ce qu'on appelait en Provence Tenson.

(3) Ce sont six complaintes en langue latine trouvées dans la bibliothèque du Vatican à Rome, volume in-8° sur vélin, du XIIIe siècle, qui provient du fonds dâ

Parmi ces chansons on en trouve seize à trois voix qui ont la forme du rondo et sont intitulées : Li Rondel Adan. Leur musique n'est point une simple diaphonie; on y trouve en effet des quintes et des oclaves, mais entremêlées de mouvements contraires.

La bibliothèque impériale de Paris possède un manuscrit contenant plus de trois cent quarante chansons de près de 60 autours, presque tous du X!lïe siècle, et la musique de toutes ces chansons, espèce de psalmodie qui ressemble au plain-chant, est écrite en notes quarrées, en encre rouge : le premier couplet seul est noté.

Dans le siècle précédent, quelques poésies, entre autres plusieurs de celles d'Abeilard, sont accompagnées d'une musique écrite en notation neumee ou neumatique, c'est-à-dire, sans lignes et sans lettres qui indiquassent la véritable place du degré, et avec les caractères appelés clivus, podatus, virgula, etc.; on peut voir la liste et la figure de ces caractères dans Gerbert (De cantu et musica sacra), et la signification telle qu'elle peut être donnée, dans Walter : Chronicon gotwicence, ainsi que dans un ouvrage publié en Allemagne par M. Wolf.

Guyot de Provins, ainsi nommé de la ville où il naquit, florissail au XIIIe siècle. Son poème, satire violente contre toute les conditions de son siècle, est intitulé : La Bible Guyot. 11 a paru imprimé en entier dans la nouvelle édition de fabliaux et contes publiés par Barbazan, et plusieurs critiques en ont donné des fragments. (Voyez : Fauchet, Duverdier, Caylus.)

On a aussi conservé de Guyot quatre ou cinq chansons d'amour. D'après M. Moke, Guyot de Provins avait été ménestrel, et s'était rendu en cette qualité au couronnement du roi des Romains, où son talent lui avait valu les riches dons de plus de cent seigneurs allemands.

la reine Christine de Suède, par M. Charles Greit, pasteur à Mœrschwyl, près de Saint-Gall.

Abeilard avait fait aussi les paroles et le chant de plusieurs chansons d'amour qui n'ont point été retrouvées jusqu'à présent. Héloïse elle-même en parle dans une de ses lettres : « Quand, pour vous délasser des travaux de la philosophie, » vous composiez en rimes des chansons amoureuses, tout le monde voulait les » chanter à cause de la douceur de leur mélodie ; par elles mon nom se trouvait » dans toutes les bouches, les places publiques retentissaient du nom d'Héloïse. » (Lettres d'Hc'loïse et d'Abeilard, traduction nouvelle, par le bibliophile Jacob, p. 151, dans la bibliothèque d'élite.)

Helinand, moine de Froidmont, naquit dans le Beauvaisis. Après ses études, il débuta dans le monde par des chansons, dont il relevait le prix par les accents de sa belle voix. Le roi Philippe-Auguste le faisait souvent appeler à sa cour pour avoir le plaisir de l'entendre chanter. Véritable trouvère, il parcourait ainsi les châteaux, semant la gaieté partout où il se trouvait. Il ne se donnait de son temps, ni spectacle, ni tournois, ni divertissement dans les places publiques et les écoles, auxquels il ne fut appelé. Vincent de Beauvais place sa mort en 1209.

Guillaume de Loris. Il vivait au XIII" siècle, sous le règne de Saint- Louis.

Guillaume écrivit la première partie du roman de la Rose, qui fut terminé par Jean Clopinel, né à Meun sur la Loire, et appelé Jean de Meun ou de Meung. Le roman de la Rose contient plus de 22,000 vers, tous en huit syllabes à rimes plates, versification fort à la mode en France entre les années 1200 et 1300.

Jean Bodel, d'Arras, vivait dans la première moitié du XIIIe siècle. Le président Fauchet a parlé de ce trouvère : « Jehan Bodel, dit-il, fut » d'Arras, et a fait un petit œuvre en forme d'adieux (le Congé), dans » lequel il nomme plusieurs bourgeois et autres de cette ville. »

Les médecins le déclarèrent atteint d'une lèpre incurable, et ce fut pour implorer le secours de l'échevinage d'Arras, et pour dire un dernier adieu à ses amis, qu'il composa le Congé.

Jean Bodel fut longtemps attaché à la commune d'Arras comme ménestrel.

Il nous reste cinq chansons notées de sa composition que le manuscrit N° 7222 de la bibliothèque impériale de Paris nous a conservées.

On distinguait à cette époque parmi les poésies des trouvères (toujours sous le nom de chansons) la Pâture ou Jeu-parti, dont il a été déjà parlé; la Retruenge ou Retroenge, qui répondait assez bien à nos ariettes ou cavatines; les sirventois, consacrés à louer les perfections de la Mère de Dieu; la bergerie ou pastourelle, dont l'héroïne était nécessairement une bergère très-sage ; mais la plus commune de toutes

les chansons, celle que le temps a le plus épargnée, c'est le Salut d'amour, espèce de tendre complainte, offrant toujours l'expression d'un amour délicat et résigné.

Gilbert de Berneville, trouvère du duc de Brabant Henri III. On

ïe dit originaire de Courlrai, parce que c'est à Courtrai qu'il envoya une de ses chansons :

Chançon, va t'en à Courtrai sans séjour

Que là dois lu premièrement aleir

Di ma dame, de par son chanteour

Se il lui plails, que te face chanteir, etc.

La dame de Gilbert habitait tantôt Courlrai , tantôt Longpré, le plus souvent Audenarde; c'était la belle Béatrix d'Audenarde, qu'il nomme plusieurs fois dans ses vers , contre l'usage des poètes de son temps ; une de ses chansons affecte même pour refrain le nom de Béatrix.

Ailleurs Gilbert compare Béatrix à l'étoile polaire, qui sert de guide aux navigateurs.

Les chansons de ce trouvère sont au nombre de 29, avec la musique notée, sans compter plusieurs jeux-partis.

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