ROI DES MÉNESTRELS OU DES MÉNÉTRIERS. — ORIGINE DE LA MÉNESTRAUDIE
Adam ou Adenès, surnommé le Roi, qu'on suppose originaire du Brabant, était d'abord ménestrel de Henri III, duc de Brabanl. Ainsi qu'il se plait à nous l'apprendre, il dut le bienfait de son éducation aux libéralités de ce prince :
Menestrex au bon duc Henri
Fui : cil m'eleva et norri ,
Et me fist mon mestier aprendre,
Dieu l'en veille guerdon rendre
Avec ses ame en paradis.
Quelque temps après la mort de son protecteur, le comte de Flandre Gui, fils aîné et successeur de Guillaume de Dampierre, sut attacher
Adenès à sa personne. En 1269, ce prince ayant pris l'engagement de passer en Palestine, obtint d'Adenès, qu'il l'accompagnerait dans ce voyage. On a supposé à tort que Gui de Dampierre ne suivit pas Saint- Louis sur les tristes rivages de l'Afrique, et que le comte de Flandre parcourut seulement le royaume de Naples et les villes de Sicile. II débarqua le 18 juillet 1270 près de Tunis, et quitta l'Afrique le 19 novembre suivant, après la mort de Saint-Louis. Le comte Gui débarqua à Trapani, et le 31 mai 1271 il arriva à sa résidence de Wynendale, près d'Ypres,
Dans un compte de dépenses retrouvé en 1838 dans les archives de la ville de Rupelmonde, par M. le baron Jules de Saint-Génois, concernant le séjour de Gui de Dampierre en Italie, durant les années 1270 et 1271, on voit que, parmi les sommes payées aux gens de la suite du comte, ilya 5 JJ8 if, donnés à Adam le ménestrel, le jour qu'il vint de Palerme à Messine; 6 tf 8 <g donnés au même Adam à Messine, et 22 <g pendant son séjour à Calane(').
Ce fut sous Gui de Dampierre que parut le célèbre Jacques van Maerlant, le père des poètes flamands; il mourut en 1300 à Damme, près de Bruges, où il était secrétaire ou greffier, et y fut enterré, dit-on, sous le clocher de l'église paroissiale (s).
Adenès ne quitta pas la maison de Gui de Dampierre avant l'année 1296.
M. Arthur Dinaux (Trouvères de la Flandre et du Tournaisis) fait mention d'un certain Gilot, ménestrel, attaché également au comte Gui de Dampierre, et qui joignait à son mérite ordinaire le talent d'arracher des dents.
Dans un de ces grands poèmes, celui de Cléomadès , Adenès cite un grand nombre d'instruments de musique alors en usage : quand Cléo-
(i) J. de Saint-Génois, Bulletin de la commission d'histoire. Bruxelles, 1858, H, 285-7. — Inventaire analytique des Chartres des comtes de Flandre, 1845-46. — Messager des sciences historiques, des arts et de la bibliographie, 1855, 151. (V. Gaillard, Expédition de Gui de Dampierre à Tunis.)
^ (2) Le 9 septembre 1860, de grandes réjouissances ont eu lieu à Damme, à l'occasion de l'inauguration de la statue de Van Maerlant. Voyez : Beschryving der Van Maerlant's feesten (Relation des fêtes en l'honneur de Van Maerlant) , par Versnaeyen. On y trouve une description détaillée de tout ce qui se rapporte à cette belle manifestation.
madès descend pour la première de son merveilleux cheval, il trouve un diner somptueusement servi et entouré de musiciens; car le roi de la contrée, ajoute le poète, était un grand prince qui aimait beaucoup les ménestrels.
Plenlé d'estruments i avait,
Vièles et saltérions,
Harpes et rotes et canons,
Et estives de cornouailles. . . .
O lui avait quintarieurs,
Et si, avait bon leuteurs,
Et des Hauteurs de behaigne,
Et des gigueours d'Alemaigne,
Et flauteours à deux dois,
Tabours et cors sarrasinois
Y ot, mais cil erent al chans.
Pour ce que leur noise est trop grans.
Ajoutez à ces instruments ceux qui, vers la conclusion du poème, figurent aux noces de Cléomadès et de Clarmondine, savoir : les rubebes, les nacaires, le cymbales, les tympanons, les mandores, les micamons, cornes, doucines et grosses araines; plusieurs de ces instruments ont vieilli ou changé de nom. Ainsi, la vielle, comme il a été observé, était la viole ou violon, le saltérion ou psallérion, d'une forme triangulaire, était garni de cordes de laiton, que l'on ébranlait avec une plume; la harpe n'avait pas les dimensions de celle d'aujourd'hui ; la rote ou rocte était une espèce de violoncelle, le canon était une flûte, le micamon un flageolet, les estives ou flaios de cornouailles étaient des cornemuses ; les quint ares, les lentes, des guitares et des luths; la flaiite de behaigne répondait peut-être à la guimbarde, la gigue était une espèce de rote, de laquelle on tirait surtout des accords, comme de la harpe ancienne ou de la guitare espagnole; un liercet du Dante cité plus haut, à propos du troubadour Giraut de Calençon, ne laisse pas de doute sur ce point. Les pâles à deux doigts se jouaient d'une main, tandis que de l'autre le jongleur frappait sur un tambourin ; le cor sarrazinois était le clairon; les rubebes, des basses de violon à trois cordes, la mandore, une espèce de luth, dont les cordes étaient de laiton; le tym-
panon ou tympan, également monté avec des cordes de métal, qui se frappaient avec des baguettes. Enfin la doiicine était un hautbois et les grosses araines, des cymbales.
Dans la dispute des deux trouvères ribauds ou les deux troveors, pièce anonyme qu'on attribue aux dernières années du XIIIe siècle, et qui a été publiée en 1815 par Roquefort, les deux trouvères énumèrent à l'envi l'un et l'autre les richesses de leur répertoire et parlent aussi de nombreux instruments de musique, dont ils se vantent de tirer la plus douce harmonie, entre autres de la citôle, la chifoine, la salteire, la gigue, la muse, sorte de grand chalumeau, la rote, la frestèle, etc. Ce dernier instrument est une espèce de flûte composée de sept tuyaux inégaux, que les anciens mettent entre les mains du dieu Pan, et connue sous le nom de flûte des chaudronniers.
Ailleurs, l'un des trouvères oppose aux grands poèmes cités par son rival d'autres grands poèmes qu'il est prêt à réciter à l'instant, comme le Renard, YHistoire des Lorrains, Charlemagne, Roland, Olivier, Girart de Roussillon, Reuve de Comarchis, etc.
La dispute des deux trouvères ribauds est considérée par les auteurs de YHistoire littéraire de France, comme un des meilleurs catalogues en vers des grands et petits poèmes , composés par les trouvères , et chantés par eux ou par leur ménestrels.
Parmi les autres poèmes du moyen-âge, qui ont de l'intérêt pour l'art musical, il nous reste à mentionner encore celui intitulé : Li temps pastour, par Guillaume de Machault, poète- musicien, né en Champagne en 1284. Au chapitre de ce poème : Comment li amant fut au diner de sa dame, Guillaume nous fait connaître plus de trente instruments de musique en usage de son temps, au nombre desquels figurent quelquesuns déjà nommés dans le roman d'Adenès le Roi et dans la dispute des deux trouvères ribauds. Dans un autre poème de Machault, le Dict de la harpe, il chante les perfections de sa maîtresse et en nomme une à chaque corde, dont le nombre était en ce temps de vingt-cinq.
D'après les auteurs de l'Histoire littéraire de France, dès le XIIIe siècle, plusieurs associations poétiques décernaient le nom de Roi aux auteurs du meilleur chant royal proposé en l'honneur de la Vierge; mais le vainqueur ne gardait ses lauriers et son titre que pendant une année, et l'on voit Adenès prendre celui de Roi, dans son premier poème
et le conserver dans son dernier, ce qui fait supposer que ce poète fut l'un des plus anciens rois des ménestrels ou ménétriers:
La méneslraudie formait en France sous le palronage de Saint-Julien une corporation sérieuse, dans laquelle on conservait assez bien la division régulière des apprentis et des maîtres; les premiers étaient obligés de recevoir les grades des seconds, et avant d'obtenir leur litre de maître, on était tenu à faire preuve de certains talents et à paver une certaine taxe. Sans l'assentiment du patron, les varlets-méneslrels ne pouvaient mettre un prix à leur savoir-faire, ni figurer dans les fêles solennelles. Ainsi l'exigeait une ordonnance renouvelée en 1321 , au profit de la corporation des ménétriers. Les maîtres -ménestrels reconnaissaient eux-mêmes l'autorité d'un individu de leur classe, choisi d'ordinaire parmi les plus habiles, pour présider aux divertissements d'apparat dans les cours sou veraines. Ce personnage prenait le titre de Roi des ménestrels ou des ménétriers; il portait une couronne semblable au moins pour la forme, à celle du roi, comte ou duc, à qui il devait sa dignité.
Sous les règnes de Philippe- le- Bel et de ses enfants, Flageolet en 1288, et plus tard Robert Petit, figurent, parmi les ménestrels avec le titre de roi.
C'est Robert Caveron que l'on appelle en 1338 « roi des ménestrels du royaume de France. » En 1359, les mêmes fonctions sont remplies par Copin de Brequin, qui suivit en Angleterre le roi Jean. On cite encore en 1412, Jean Partans, roi des ménestrels de Guillaume IV, comte de Hainaut et de Hollande.
Un certain Constantin, roi des ménétriers et violon de la musique du roi de France Louis XTII , a laissé des pièces à cinq et six parties pour le violon, la viole et la basse, qui ne sont pas dépourvues de mérite.
De tous les noms qui servaient dans le XIIIe siècle à désigner les musiciens, les poètes et les comédiens, le moins exposé aux interprétations défavorables, était celui de ménestrel ou ménétrier, parce qu'il supposait la réunion de tous les talents qui pouvaient recommander cette tribu nombreuse. Le ménestrel devait savoir jouer de plusieurs instruments , ordonner des concerts vocaux, composer des chants et déclamer des vers.
Ruteboeuf, né à Paris dans la première moitié du XIII0 siècle, fut l'un des trouvères français les plus féconds dans ce grand siècle des trou-
u us. Il commença par eue jongleur. Les principaux ouvrages de cet écrivain mordant et railleur sont : La dispute du croisé et du décroisé; le Testament de Vâne; le Dict d'Arisiote; le Dict de l'université de Paris (celte pièce se rapporte aux soulèvements des écoliers en 1250); le Dict de Verberie. « Dans celte dernière pièce, dit un écrivain, on voit que les » charlatans et leurs dupes sont, hélas! de tous les siècles. »