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CHAPITRE XII

Réforme de la musique d'église. — Messes et motets sur des thèmes dont la mélodie est empruntée à des chansons populaires. Décret du Concile de Trente. — Palestrina. — Complaintes en langue vulgaire chantées dans quelques églises de France aux XIIe et XIIIe siècles. — État de la musique en Italie au XVIe siècle. Dames poètes et musiciennes. — La musique cultivée par les peintres et les poètes. — Passion des Italiens pour l'art dramatique. Magnificence des salles de spectacle élevées à cette époque. L'architecte Palodio. — Panégyriques en vers et en prose publiés en V honneur des dames illustres par leur esprit ou leurs talents. — Compositeurs italiens les plus renommés , depuis Palestrina jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Détails historiques sur quelques-uns d'entre eux. — Compositeurs italiens des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles qui ont excellé dans l'art d'écrire pour un grand nombre de parties réelles.

Jusqu'au milieu du XVIe siècle, les composi leurs, uniquement occupés des formes de l'art qu'ils avaient à créer, négligeaient entièrement l'expression ; dans la musique d'église, à laquelle ils se livraient presque exclusivement, ils entassaient tellement les recherches d'harmonie et de dessin, qu'elle devenait un objet d'amusement, de distraction, au lieu d'inspirer la dévotion et le recueillement (x). Jusqu'alors on avait écrit

(1) Le nouveau genre de musique, où les canons, les imitations et les énigmes tenaient lieu de tout autre intérêt, commença dans les premières années du XVe siècle.

des messes sur des thèmes dont la mélodie était empruntée à des chansons populaires, souvent très-indécentes, et pendant que trois ou quatre voix chantaient les paroles latines, la partie qui tenait la mélodie répétait celles de la chanson italienne ou française; plus de trois cents messes ont été composées sur le motif de la chanson de l'Homme armé; la plus ancienne est celle de Dufay.

Pierre Delarue a laissé un Stabat mater dolorosa sur la chanson française : Comme femme de renconfort , et un manuscrit de la chapelle pontificale (N° 36) contient une messe de ce compositeur intitulée : L'amour de moy.

L'abus de composer des musiques religieuses sur des thèmes de chansons populaires s'est maintenu dans l'église pendant plus de trois cents ans. Parmi les manuscrits de la musique du moyen-âge que possède la bibliothèque impériale de Paris , et qui offrent les exemples de cette affreuse bizarrerie, se trouve entre autres celui qui renferme six motets d'Adam de le Halle ; ces motels écrits à trois voix , se composent du plain- chant d'une antienne, ou d'un hymne mis à la basse avec les paroles latines, et sur lequel une ou deux voix font un contrepoint fleuri, qui porte des paroles françaises de chansons d'amour. II paraît que ces motels se chantaient à la procession.

L'usage existait aussi au XIIe et au XIII0 siècle dans quelques provinces de France, selon M. Amoury Duval , de chanter dans les églises des complaintes en langue vulgaire, le jour de certaines fêtes patronales. L'abbé Lebeuf en a donné quelques fragments, paroles et musique dans son Histoire du chant ecclésiastique, p. 122 et suivants. Des sous-diacres et quelquefois des enfants de chœur chantaient un couplet de ces sortes de pièces, après quoi les chantres entonnaient quelques phrases latines sur le même sujet, et ensuite la complainte en langue vulgaire recommençait. Voilà ce qu'on appelait farsa et epistola farsita, parce que depareils morceaux se chantaient ordinairement à la messe au milieu de l'épître. Pour donner une idée de ces sortes de compositions, voici, d'après l'abbé Lebeuf, un fragment extrait d'un cantique en langue vulgaire sur la vie de St-Etienne, qu'on chantait à Soissons, aux XIIe et XIIIe siècles, le jour de la fête de ce saint : Entendes lost achest sarmon Et clair et lai tout environ :

Conter vous vueil la passion De Saint Esteule le baron.

Comment et par mesproison Le lapidèrent le félon.

Pour Jesucrist et pour son nom , Ja l'orrès bien en la lechon(1).

La musique de ces complaintes ou histoires de saints était du plainchant, mais qu'il fallait un peu modifier, pour qu'il put s'adapter à ces sortes de paroles ; de là l'origine des Noè'ls en langue vulgaire, qu'on a si longtemps chanté dans les églises de France.

En 1563, le mal étant parvenu à son comble, fut l'objet des censures du Concile de Trente. Le Pape Pie IV, qui régnait alors, nomma pour exécuter les décrets de cette assemblée les cardinaux Velelozzi et Charles Borromée, qui s'adjoignirent huit autres membres. Dès leur première réunion il fut décidé : 1° Qu'on ne chanterait plus à l'avenir, les messes et motets où des paroles différentes étaient mêlées; 2° que les messes composées sur des thèmes de chansons, seraient à jamais bannies. A cet effet , Palestrina (2) , le plus grand musicien qu'il y eut alors à Rome, composa une messe d'une harmonie pure, d'un dessin savant et correct, d'un caractère religieux et solennel. Cette composition qui fut exécutée le 19 juin 1565, réunit tous les suffrages, et dès ce moment, Palestrina devint le créateur d'un genre qui porte son nom, et dans lequel il n'a jamais été égalé (8). On ignore le motif qui a fait donner à cette messe le nom de Pape Marcel; ce pontife régnait en 1555 et n'occupa le siège apostolique que pendant vingt-trois jours (4).

Dans le siècle où brillait Palestrina, la musique en Italie faisait non seulement partie de l'éducation des grands seigneurs, mais les dames les

(i) Voyez art. Épîtres farcies, 15e vol. de cette histoire de l'abbé Lebeuf, p. 109; ce morceau y est cité tout au long.

(2) Jean-Pierluigi , surnommé de Palestrina, parce qu'il était né dans la petite ville de ce nom située dans la campagne de Rome. (Voyez l'abbé Baini, Memorie storico-critiche delta vita e délie opère di Giovanni-Pierluigi da Palestrina, Roma, 1829.)

(3) Le Pape Pie IV récompensa, dit-on, Palestrina en le nommant compositeur de la chapelle pontificale, aux appointements de trois écus et treize bajocques par mois.

(i) Voyez Muratori, Ann. d'Italie, année 1555.

plus illustres excellèrent presque toutes dans cet art. Gaspara Stampa chantait ses malheurs, en s'accompagnant de son luth; Tullia d'Aragona jouait de plusieurs instruments, et chantait avec tant d'art, qu'elle étonnait les virtuoses les plus renommés^). La duchesse Elisabelta Gonzaga surprenait tous ceux qui avaient le bonheur de l'entendre. Le Quadrio(') fait le même éloge de Marie Cordona, musicienne et poète à la fois, femme d'Arlate, comte de Collissano. Mais, au dire de François Palrizi, aucune ne surpassa Tarquina Molza, qui chantait en s'accompagnant de la lyre avec tant de grâce et de goût, que l'artiste le plus habile ne pouvait l'égaler (3).

Dans ce même siècle, on trouve encore des musiciens parmi les savants et les artistes : Léonard de Vinci, le célèbre peintre de la Cène du réfectoire des Dominicains à Milan, chantait et jouait de la lyre avec beaucoup d'habileté; il jouit même d'une telle réputation dans ce genre, qu'on se plut à le représenter une lyre à la main. Benvenuto Cellini excellait dans l'art de jouer de la flûte, et Clément VII le prit à son service comme musicien et orfèvre. Le Tintoret cultivait aussi la musique (4)

(i) Voyez Mazzuchelli, Letterari oVItalia.

(a) Storia e ragione, t. II, p. 255, cité par Ginguené, Hist. litt. d'Italie.

(3) Voyez Histoire littéraire d'Italie, par Ginguené, continuée par Salû, t. X.

Nous savons d'après les écrivains qui publièrent des éloges de femmes célèbres, que la poésie et l'art oratoire y étaient également cultivés alors avec succès par les dames du plus haut rang ; Dominici fit paraître en 1559 le recueil de leurs poésies , sous le titre : Rime divcrsi di alcune nobilissime e virtuosissime done.

A aucune époque on ne publia comme au XVIe siècle (surtout en Italie) autant de panégyriques en vers et en prose consacrés aux femmes qui se distinguèrent par leurs talents ou par leurs connaissances littéraires ; Pierre-Paul de Ribiera entre autres composa en italien : Les triomphes immortels et entreprises héroïques de huit cent quarante-cinq femmes. Mais de tous les éloges que la galanterie inspira en l'honneur de la beauté, le plus singulier est celui qui parut à Venise en 1555, intitulé : Temple à la divine signora Jeanne d'Aragon, construit en son honneur par tous les plus beaux esprits et dans toutes les langues principales du monde. L'hommage ou la construction poétique de ce temple lui avait été décerné par un décret passé l'an 1551, à Venise, dans l'Académie des Dubbiosi. Celle Jeanne d'Aragon, une des dames les plus célèbres du XVIe siècle, et mariée à un prince de la maison de Colonne, fut mère de Marc-Antoine Colonna, qui se signala à la bataille de Lépante contre les Turcs.

(*) Dans le tableau des Noces de Cana, Paul Véronèse a représenté les plus fameux peintres vénitiens exécutant un concert. Au devant du tableau, dans l'espace que l'intérieur du triclinium laisse vide, le Titien joue de la contrebasse de viole ;

et Âgoslino Carracci délassait souvent ses compagnons d'art en chantant ses vers et s'accompagnant de la Ivre.

Parmi les poêles musiciens de ce temps, on dislingue surtout Ercole Bentivoglio, VAretino et le Parabosco. Presque tous les improvisateurs (et le nombre en était grand à celte époque) connaissaient la musique et chantaient en s'accompagnant de quelque instrument.

Mais rien n'égalait alors la passion des Italiens pour l'art dramatique; on peut s'en faire une idée lorsqu on voit le célèbre architecte Palodio de Vicence construire exprès aux frais des habitants de Venise une magnifique salle de spectacle pour représenter YAntigono du savant médecin Conte di Monte; cette salle fut décorée de douze tableaux du fameux peintre Zuccaro; peu de temps auparavant, la ville de Vicence avait fait élever par le même architecte un superbe théâtre, destiné à la représentation à'OEdipe, tragédie du poète Anguillara. Vingt ans après, Palodio fut encore chargé d'ériger dans sa ville natale le théâtre Olympique, l'un des plus beaux que l'on eut vus en Italie, et que les académiciens de Vicence inaugurèrent par VOEdipe, de Sophocle, traduction italienne du vénitien Orsalto Guistiniani^).

Depuis Paleslrina jusque vers la fin du XVIIe siècle, l'Italie compte au nombre de ses compositeurs les plus illustres : Zarlino, et puis, Jean Animucia, Etienne Beltini, Alexandre Merlo (Oella viola) et Jean-Marie Nanini (2), condisciples de Palestrina à l'école instituée à Rome par Goudimel ; François Soriano, LucMarenzio, Giovanelli, FeliceAnerio, Adrien Banchieri , Pierre-François Valentini, Antoine Cifra, Vincent Ugolini, André et Jean Gabrieli, Agazzari, Jean Croce(3), Claude Merulo, en

Paul Véronèse joue de la viole ; le Tinloret du violon, et le Bassan, de la flûte. Une grande figure debout, tenant une coupe à la main, vêtue d'une étoffe de perse blanche et verte, est celle de Benedetto Véronèse, frère de l'auteur.

(i) Voyez Tiraboschi et le traité Délia poesia rapprescntativa d'Angelo Ingegneri.

(2) Selon l'abbé Baini (Mem. stor. crit. délia vita e délie op. di Palestrina) , Jean- Marie Nanini ouvrit en 1571 une école de composition à Borne qui fut la première de ce genre instituée dans cette ville par un Italien.

(0) Dans un ouvrage de Jean Croce, daté de Venise 1001 et intitulé Triacca musicale, nclla quale vi sono diversi capricci à 4, 5, G e 7 voci ,nuovamcnte composta in Luce, on rencontre les premières traces de la musique comique ou genre bouffe ; c'est un recueil contenant des compositions sur des paroles en dialecte vénitien, entre autres : 1° Un écho à six voix ; 2° Une mascarade à quatre ; 3° La chanson du rossignol et du coucou, avec la sentence du perroquet, à cinq voix ; 4° La canzo-

même temps le plus grand organiste italien du XVIe siècle, Cavalieri, Péri, Caccini, Monleverde, Carrissimi , Horace Benevoli , Alexandre Grandi, Paul Agostini, Dominique et Grégoire Allegri(]), Pitoni , Colonna, l'un des fondateurs de l'école de musique de Bologne, Slradella, Clari, Stephani, Alexandre Scarlalli, un des plus grands musiciens qu'ail produits l'Italie, Francesco Gasparini, Bernard Pasquini , Jean et Antoine Buononcini, etc. André et Jean Gabrieli, célèbres compositeurs vénitiens, figurèrent aussi parmi les plus fameux organistes du XVIe siècle. André eut pour élève l'organiste hollandais Swelinck, que l'on considère comme le fondateur de la grande école d'orgue allemande.

Dès le XIVe siècle l'Italie eut déjà des organistes renommés, entre autres Zuchetto, appelé en 1318 à la place d'organiste de la chapelle de Saint-Marc, à Venise ; Francesco da Pesaro, ainsi nommé à cause du lieu de sa naissance et qui succéda à Zuchetto dans cette place en 1337; Antonio Squarcialuppi , né à Florence, dans la seconde moitié du XIVe siècle, organiste au service de Laurent le Magnifique. Mais le plus habile d'entre eux à celte époque était Francesco J^andino, né à Florence en 1323, souvent appelé Francesco Cieco, parce qu'il était aveugle, et Francesco degli organi, à cause de son talent sur l'orgue.

Francesco Landino était encore l'un des plus grands compositeurs de son temps, et complaît parmi ses contemporains Jacques de Bologne, Don Donalo, du bourg de Cacia ou Casciano, près de Florence; maître Jean Toscano, San Lorenzio, également de Florence; Paul Tenorista, de la même ville; l'abbé Vincenzio, de la petite ville d'Imola ; ensuite trois moines : frère Guillaume, frère Barlholin et frère André. On trouve des morceaux à 2 et à 3 voix de ces composileuis dans un manuscrit découvert et analysé par M. Félis(2).

Horace Benevoli, né à Borne en 1602, est de tous les compositeurs que nous avons signalés plus haut, celui qui a le plus excellé dans l'art d'écrire pour un grand nombre de voix ; sa fameuse messe à 48 réelles et douze

nette des Bamb'mi; 5° la chanson des paysans, à six voix ; 6° Le jeu de Voie, à six voix ; 7° Le chant de l'esclave, à 7 voix.

(î) L'œuvre la plus remarquable de Grégoire Allegri est son Miserere à deux chœurs : l'un à quatre voix, l'autre à cinq.

(2) Voyez Revue musicale de Paris, année 1827.

chœurs fut chantée à Rome dans l'église de Sancta-Maria sopra Minerva par cent-cinquante professeurs, le 4 août 1640.

Il existe également une quantité prodigieuse de motets, de messes et de psaumes, à 16, 20, 24, 32 et même 48 voix, écrits en Italie dans les XVIe, XVIIe et XVIII0 siècles par les compositeurs Massaini, Antonelli, Jean Valentini, Grégoire Zuchino, Asprilio Pacelli, Marc-Antoine Ingegneri, Valerio Bona, Agostini, Savetta, Aballini, Bramini, Joseph- Hercule Bernabei et Lorenzani, tous les trois élèves de Benevolio; Gianselti, Berretta, Pitoni, Derossi, Bellabene, Pisari, Bencini, Constanzi, Pesci, Janaconi, Santucci, etc.

Le XVIIIe siècle a vu briller Marcello, deVenjse, qui tient avec Palestrina, J.-S. Bach et Haendei le sceptre de la musique sacrée, Sala, Galuppi, Saliero, Sarti, Tritto, Logroscino; ensuite Léo, Durante, Feo, fondateurs de la fameuse école napolitaine du XVIIIe siècle, Pergolèse, Traelta, Vinci, Terradeglias, Jomelli, Piccini, Sacchini, Paissiello, Guglielmi, Anfossi, Pisari, Janacconi, Moja, Zingarelli, Boccherini, créateur du quintette instrumental , et puis Cimarosa, le génie le plus original de celte brillante phalange d'artistes célèbres.

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