CHAPITRE XXIII
ANGLETERRE
Compositeurs des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles et de nos jours. — Musique particulière de la reine Elisabeth. — État actuel de la musique en Angleterre. Les plus célèbres institutions musicales de ce pays. — Grandes réunions musicales d'artistes et amateurs, connues sous le nom de festivals, et dont l'origine appartient à V Angleterre. — Les premières grandes fêtes musicales en Allemagne, en France (festivals de Lille), en Belgique et en Hollande. — Collections d'ancienne musique d'église et de chants populaires : Bretons, Anglo-Saxons, Anglais et Écossais.
L'Angleterre, où les arts furent souvent arrêtés dans leur marche progressive par les fréquentes agitations politiques et religieuses, eût pourtant au XVIe siècle et dans le cours du XVIIe quelques musiciens distingués, au nombre desquels nous citerons Tallis, organiste de la chapelle des rois d'Angleterre Henri VIII ('), Edouard VI, les reines Marie
(i) Henri VIII figure aussi parmi les compositeurs anglais du XVIe siècle. Il existe de ce monarque des antiennes, des messes et des motets ; parmi ces derniers on cite avec éloge celui à trois voix : Quam pulchra es, qui se trouve dans un manuscrit du chœur de "Windsor, daté de 1519.
et Elisabeth ('); Jean Marbeck, organiste de la chapelle Saint-George, à Windsor, auteur du plus ancien livre de chant simple qui ait été publié pour l'usage de l'église anglicane; William Bird, un des plus grands compositeurs du XVIe siècle et le plus habile organiste de l'Angleterre; Thomas Morley(*), son élève; le docteur John Bull, organiste particulier de la reine Elisabeth et de Jacques Ier, et qui devint en 1617 organiste des trois orgues de la cathédrale d'Anvers, place devenue vacante par la mort de Rombaul Waelrant(3); Anmer, Jean Tomkin, Ward, Bryne et Pelligton. Après eux on remarque Elway, Bevin, Orlando Gibbons, Thomas Ravenschroft, John Barnard, Richard Deermg, Adrien Balten, Henri Cock et le docteur Coleman, qui le premier conçut le projet de mettre en musique un intermède anglais à l'imitation des Italiens ; les seuls ouvrages lyriques en usage jusqu'alors en Angleterre (principalement à la cour) étaient les masques ou mascarades, sortes de divertissements dramatiques à grand spectacle, mêlés de musique et de chant. Les différents recueils conservés en Angleterre de la musique composée pour ces masques, sont tous datés du commencement du XVIIe siècle (1607, 1608, 1609, 1613, 1614).
(i) La reine Elisabeth aimait la musique et possédait dans cet art un talent remarquable pour l'époque; elle jouait de l'épinelle, appelée alors en Angleterre virginale, les morceaux les plus difficiles, écrits exprès par les meilleurs compositeurs de son royaume. Sa chapelle se composait de 66 musiciens, distribués ainsi qu'il suit :
Pour la partie vocale, 9 chanteurs et 6 enfants de chœur ; pour la partie instrumentale, 16 trompettes, plusieurs harpistes et joueurs de luth, un joueur de musette, 2 violons, 8 basses de viole, 2 flûtes, 6 trombones, 5 joueurs de virginal.
Elisabeth se plaisait à entendre de la musique pendant ses repas; mais cette musique également fort bizarre n'était pas exécutée par toute sa chapelle ; elle consistait ordinairement en 12 trompettes, 2 paires de timbales, quelques cornets et des tambours avec fifres.
(-2) Thomas Morley est l'éditeur d'un recueil de madrigaux anglais, composés à la louange de la reine Elisabeth, par divers auteurs, sous le titre : The Triumph of Oriaiia [Le Triomphe d'Orianc) , 1601, et d'une collection de pièces instrumentales pour un orchestre composé de luths, pandores, basses de viole, flûtes à bec et dessus de viole (1611).
(5) M. Richard Clark prétend que l'air national God save the King, attribué à Hàndel, à Smith, à Henri Carey et même à Lulli , a été composé par le docteur John Bull , à l'occasion de la conspiration des poudres, à laquelle Jacques Ier avait échappé en 1603. (Voyez An account of the national anthem intitled God save the King. Londres, 1822.)
Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, on trouve les compositeurs Humphrey, John Blow, Mathieu Lock, compositeur ordinaire de la chambre de Charles II ; Wife, Tudway, qui passa les dernières années de sa vie à rassembler une collection de musique d'église des plus célèbres compositeurs anglais (»); Turner, élève de Blow; Bannister, violoniste et compositeur, directeur de la chapelle de Charles II ; Boberl Creigton, Henri Purcell, considéré dans son pays comme le plus grand compositeur que l'Angleterre ait produit, quoiqu'il fut un imitateur des maîtres italiens de son temps, notamment de Carissimi. Parmi les œuvres religieuses de Purcell , se distinguent comme les plus remarquables son Te Deum et un Jubilate; et dans le grand nombre de ses ouvrages lyriques, les opéras Indian Queen (la Reine indienne) et King Arthur (le Roi Arthur), représentés à Londres en 1680 et 1691. M. Edouard Taylor, professeur de musique au collège de Greisham, artiste instruit dans la théorie et l'histoire de son art, a donné dans ce collège et dans l'institution royale de la Grande Bretagne, à Londres, pendant les mois d'avril , de mai et de juin 1840, un cours de lecture concernant l'histoire de la musique dramatique en Angleterre, et dans ce cours, il a fait de la partition de King Arthur, le 11 et 12 mai, le sujet de deux lectures publiques.
Au XVIIIe siècle et de nos jours, on dislingue parmi les musiciens anglais les plus renommés : Thomas-Augustin Ame, le seul compositeur
(i) Plusieurs collections d'ancienne musique d'église des premiers compositeurs d'Angleterre ont été publiées à Londres ; on cite comme les principales : l'Orpheus Britannicus, de Purcell ; le First book of chirch musik, de Barnard ; VAmphion Anglicus , de John Blow; le Cathedra! musik, de Boyce; la Sacred music, de Stevens; la Musica antigua, de Jean-Stafford Smith ; la collection de musique sacrée de Clifford ; YHarmonia sacra, de Page ; la Musica sacra, de William Croft ; la collection de la musique d'église d'Angleterre en partition, à l'usage des cathédrales, et la nouvelle collection de psaumes à quatre parties, avec accompagnement d'orgues, deux ouvrages importants publiés par William Bennel, etc.
Pour la musique et les chants populaires Bretons, Anglo-Saxons, Anglais et Écossais d'autrefois, on peut voir les collections de Joseph Bitson, de William Chappell , ainsi que le 29e chapitre du livre de Jean Fordun et les anciennes mélodies écossaises publiées par William Dauney. (Voyez ces différents noms dans les Notices.)
On a aussi une collection fort intéressante des meilleures chansons rondes et canons à 3 et à 4 voix, qui aient parus en Angleterre, sous ce titre : Catch that catch (Chantera qui pourra), par Jean Hilton, connu vers la fin du règne d'Elisabeth.
de son lemps qui ne fut pas imitateur de Purcell ou de Hândel; Samuel Arnold, Thomas Attwood, John Dervy, Henri Bishop, Balfe, William Slerdal (Bennet), Mellon, et particulièrement William Wallace et Mac' Faren, dont les opéras obtiennent maintenant à Londres le plus de succès.
L'Angleterre, actuellement le rendez-vous de tous les grands artistes, est aussi le pays où l'on a vu se former les plus belles institutions musicales, surtout la Société de Musique ancienne, celle de Musique sacrée ('), la Société Philharmonique et l'Association royale des musiciens de Londres, etc. Celte dernière institution a célébré en 1855 le 117me anniversaire de sa fondation ; d'après le compte-rendu du comité, la réunion a réalisé dans le courant de 1854 une recette de 76,000 francs. Sur ce fonds, on a payé 50,875 francs à titre de pension, à des artistes invalides, à des veuves et orphelins d'artistes.
Ces immenses réunions d'artistes et d'amateurs ou festivals, pour l'exécution des grandes œuvres classiques, prirent également naissance en Angleterre; elles eurent pour origine les fêtes musicales (dont il a déjà été question) données à Westminster en 1784, 1785, 1786 et 1787 en commémoration de l'anniversaire de la mort de Hândel. L'exemple en fut suivi en Allemagne, en France, en Belgique et en Hollande. Dans le premier de ces pays ce fut Georges Frédéric Bischoff, musicien, né à Ellrich, dans le comté de Hobenstein, qui en conçut le projet en 1804 ; à cet effet, il réunit à Frankenhausen, où il babitait, le plus grand nombre possible d'artistes et d'amateurs de musique des environs et d'autres endroits de la Thuringe. A la seconde fête musicale organisée par Bischoff, en 1810, on entendit la Création du monde, de Haydn, et d'autres compositions célèbres rendues avec toute la perfeciion désirable.
En France c'est la ville de Lille qui prit l'initiative de ces imposantes manifestations artistiques. Le premier festival, auquel cent trente instrumentistes et deux cent cinquante chanteurs prirent part , sous la direction de M. Habeneck, eut lieu en 1829 ; le second (même direction) en 1838, et le troisième en 1851. A ce dernier, dirigé par M. Girard, on réunit
(i) M. Michel Costa, compositeur et chef d'orchestre du fameux théâtre italien de Covent-Garden, a la direction générale de la musique sacrée à Londres; c'est en grande partie à ce musicien d'élite, que l'Angleterre est redevable des progrès qu'elle a fait dans la musique depuis plus de vingt-cinq ans.
M. Costa est né à Naples en 1806.
400 instrumentistes et 500 chanteurs; une salle en bois, pouvant contenir 8,000 personnes, fut construite exprès. La forme et les proportions de ce vaste édifice (d'une sonorité admirable) , dans lequel on avait tout sacrifié aux exigences de l'acoustique, sont assez intéressantes à connaître. Cette salle avait 78 mètres de longueur. L'extrémité la plus étroite mesurait 39 mètres, et la plus large 52. La plus étroite était réservée pour les exécutants. Le même système avait été suivi pour l'élévation du toit. Sa hauteur était de 15 mètres au-dessus de l'orchestre et de 17 mètres à l'autre bout. « La forme de la salle, nous dit M. Gus- » tave Héquet, avait quelque analogie avec le pavillon de certains » instruments à vent, ou si vous l'aimez mieux, d'une porte-voix. » C'était donc un grand instrument, prêt à vibrer dans toutes ses » parties. »
Le premier festival en Belgique, organisé et dirigé par M. Fétis, eut lieu le 29 septembre 1834, au Temple des Augustins, à Bruxelles. Pendant le mois d'octobre de la même année, une pareille fêle musicale fut donnée pour la première fois à la Haye par la Société pour l'encouragement de l'art musical de cette ville, sous la direction de M. Lubeck.
Deux solennités musicales, dont on conservera longtemps le souvenir en Belgique, sont d'abord celle organisée à Anvers en 1840, à l'occasion de la fêle bisséculaire de Rubens, et dirigée par M. C.-L. Hanssens, l'un des compositeurs dont s'honore le plus notre pays(1); ensuite le festival donné en 1842 par l'ancienne Réunion Lyrique, de Bruxelles, et dont l'organisation et la direction étaient confiées à M. Fétis.
(i) M. Fétis, dans la Biographie générale des musiciens, place M. C.-L. Hanssens au rang des plus habiles compositeurs de l'époque. Un éloge semblable a été fait dans le temps de cet artiste [Gazette musicale de Leipzig) par le célèbre compositeur Mendelssohn-Bartholdy.