ROMAINS
Musique et art dramatique.
Peuple essentiellement guerrier, les Romains se contentèrent, comme pour les autres arts, d'imiter en tout point la musique des Grecs (]), ce ne fut que sous les empereurs , et particulièrement sous le règne de Néron, que cet art jouit à Rome d'un certain éclat. Les triomphes que Néron obtint comme chanteur et citharède, attirèrent près de ce monarque une multitude de musiciens, venus des différents points de la Grèce conquise. Sa passion pour la musique le porta souvent aux dernières extravagances, au point de s'habiller quelquefois en histrion, et de paraître en public, sur un théâtre, pour y disputer le prix du chant et de la lyre, tantôt mendiant avec hassesse, tantôt emportant par la terreur les suffrages et les applaudissements de la foule (2).
Voici comment M. Paul Smith nous rapporte, d'après Suétone, la manière dont Néron commandait l'enthousiasme de la foule(3).
« Lors de son séjour à Naples, dit-il en parlant de cet empereur, il » se trouvait dans cette ville un certain nombre de voyageurs venus » d'Alexandrie , et Néron avait remarqué dans l'expression presque » modulée de leur enthousiasme (modulatis laudationibus) un accent » qui lui parut d'un excellent effet. II s'empressa donc de faire venir » un nouveau renfort de la même ville, tout en continuant d'enrôler » la jeunesse dorée de l'ordre des chevaliers et cinq mille plébéiens » choisis parmi les plus robustes et les plus jeunes. Il les divisa par » bandes, par compagnies, qui chacune avait sa manière spéciale d'ap-
(i) Les Romains, dit Quintilien (liv. I, chap. 10), imitèrent les Grecs en tout, jusque dans la moindre inflexion de la voix.
(2) Voyez Suétone, Vie de Néron, c. 20; Tacite, Annales; Dion Cassius, etc. Il en est souvent fait mention dans les inscriptions.
(3) Revue et Gazette Musicale de Paris, année 1840.
» platidir el se livrait à son génie particulier d'exercice; l'une était » chargée de ce qu'on appelait les bombos, espèce de bravos, qui avait » quelque rapport avec le bourdonnement d'un essaim d'abeilles, el qui » se produisait à l'aide d'un instrument; d'autres faisaient les imbricès, » c'est-à-dire les bravos dont le bruit ressemblait à celui de la pluie » tombant sur les toits; d'autres les testas, imitant le son des fragments » de vase, qu'on agile et qui s'entrechoquent. Tous ces claqueurs impé- » riaux, tous ces romains étaient remarquables par l'épaisseur de leur » chevelure et l'élégance de leur toilette. Pour prix de leurs services, » les claqueurs en chef recevaient une somme de 40,000 sexterces. » Suétone, observe M. Paul Smith, a oublié de nous dire, si c'était » par an, par mois ou par jour.
» La musique, disait Néron, a été l'amusement des rois et des généraux » de l'antiquité, les poêles exaltaient cet art dans leurs vers, et il fai- » sait partie du culte qu'on rendait à la divinité. Apollon n'est-il pas » le Dieu du chant , et ne le représente- t-on pas une lyre à la main, » non seulement dans la Grèce, mais dans les temples mêmes des » Romains? C'est partout un Dieu puissant, le Dieu des oracles (J). »
Néron institua des jeux sous le nom de Juvénales(*), dans lesquels s'enrôlèrent tous les citoyens indistinctement. Ni la naissance, ni l'âge, ni d'anciennes dignités ne dispensèrent d'exercer le métier d'un histrion grec ou latin, d'imiter leurs gestes, leurs chants les plus dissolus; jusqu'à des femmes du premier rang , au dire de Tacite, faisaient leur élude de ces horreurs.
Lorsque Néron se rendit en Grèce pour y faire admirer son talent de musicien, il se fit accompagner d'une troupe d'histrions, si nombreuse, qu'on eut cru qu'il marchait à la conquête de l'Orient. Il remporta dans celle ridicule expédition jusqu'à dix-huit cents couronnes, et fit célébrer autant de sacrifices dans toute l'étendue de l'empire. « Telle était cette frénésie de mélomane, dit M. Naudet, qu'il brûla » trois quartiers de Rome, pour avoir le plaisir de chanter les désas- » très d'Elion à la lueur des flammes et aux cris des fugitifs. »
(i) Voyez Tacite, Annales, liv. 14, p. 151.
(2) Suétone el Dion nous disent que les Juvénales étaient des fêtes que Néron institua à l'occasion du jour où les jeunes gens s'étaient fait raser la barbe pour la première fois.
A la mort de Néron lous les chanteurs el les instrumentistes qu'il avait à son service (') furent congédiés, et la musique éprouva bientôt un déclin sensible. Heureusement que les premiers chrétiens, en l'admettant dans leurs cérémonies, la sauvèrent, en la transformant, de l'abandon qui la menaçait. « Le christianisme, s'écrie un illustre écrivain, a » inventé l'orgue et donné des soupirs à l'airain même, il a sauvé » la musique dans les siècles barbares ; là, où il a placé son trône, là » s'est formé un peuple qui chante naturellement comme les oiseaux; » quand il a civilisé les sauvages, ce n'a été que par des cantiques; » et l'Iroquois, qui n'avait point cédé à ses dogmes, a cédé à ses » concerts (2). »
C'est aux Étrusques que les Romains durent la plupart de leurs institutions scéniques, telles que les combats de gladiateurs, les bacchanales et les représentations théâtrales. L'an de Rome 390, sous le consulat de C. Licinius(3), la peste s'étant manifestée dans cette ville, on imagina de donner des jeux scéniques pour distraire le peuple de ses malheurs. On fit donc venir de l'Étrurie des histrions (*), qui, après avoir joints à leurs danses toscanes un débit de vers assez grossiers, se formèrent en troupe, et récitèrent au son des flûtes des pièces appelées satires. Peu de temps après, les Osques se rendirent à Rome avec leurs attelanes(5), pièces satiriques, accompagnées de danse et de musique, et jouées dans leur propre langue. Ce spectacle se corrompit dans la suite,
(i) On en porte le nombre à cinq mille. Nous voyons dans Plutarque qu'après la mort de Néron, Galba, son successeur, fit retirer des mains des comédiens, musiciens, lutteurs et auires, tous les dons que Néron leur avait faits, en leur laissant seulement la 10e partie.
(a) Chateaubriand , Génie du Christianisme.
(s) Voyez Tite-Live (déc. I, t. VII) et d'après lui, Tiraboschi (t. I, p. 88 et 89); Duclos, Mémoire sur les jeux scéniques (Acad. des Inscr., t. XXI). Voyez aussi Lucien, Plutarque, les Mémoires de littérature de l'abbé Dubos ; le Traité de Calliacchi.
(t) Histrion, du mot étrusque Hister, baladin.
(s) On appelait ces pièces Attelanes, SAtella, ville du pays des Osques, ancien peuple du Latium, où elles avaient pris naissance. On les trouve dans Cicéron, appelées Osci ludi, et dans Tacite Oscum ludicrum.
et sous Tibère on en vinl à un lel point de licence, qu'il s'en plaignit au sénat, qui chassa les histrions de l'Italie^).
Les jeux scéniques réguliers s'établirent seulement à Rome en l'an 514 de sa fondation, sous le consulat de C. Claudius. La même année, le poète Andronicus, Grec de nation, fit jouer sa première pièce; il avait essayé d'imiter en latin ce que les Grecs avaient si heureusement exécuté dans la langue d'Homère. Andronicus, Pacuvius et Acius furent les premiers poètes lyriques que l'on vit à Rome.
De la signification du mot harmonie chez les anciens.
Les anciens ne connaissaient pas l'harmonie, et ce mot n'était point chez eux un terme particulièrement consacré à la musique, mais signifiait aussi : proportion des choses qui s'entretiennent. Toute leur musique s'exécutait à l'unisson (homophonie), ou à l'octave (anliphonie), selon qu'elle était chantée par des voix égales, ou par des voix mêlées d'hommes et de femmes; telle est du moins l'opinion de la plupart des savants qui ont écrit sur la musique.
Au dire de Quintilien, voici la signification que les Grecs attribuaient au mot harmonie :
« Toute harmonie se divise en sept parties : la première traite des » sons; la seconde des intervalles; la troisième des systèmes; la qua- » trième des genres; la cinquième des tons; le sixième des mutations » (cordes mobiles); la septième de la mélopée (chant). »
Les principaux érudils qui ont traité de cette partie de l'histoire de la musique dans l'antiquité, sont les suivants :
Gafori, Zarlino, Jean- Baptiste Doni, le P. Zacharie, Tevo, Gérard- Jean Vossius, Glaréan, Salnias, Artusi, Cerone, Keppler, le P. Kircher, Wallis, Bontempi, Claude Pérault, Dacier, Marpourg, le P. Martini,
(i) Tacite, Annales, t. IV. — Pour la connaissance du théâtre ancien, on peut consulter aussi Scaliger, Vitruve, Julius Polux et Vossius.
Burette, Burney, Hawkins, Forkel, Boeckh, Drieberg, Robustiano, Gironi, le P. Sanadon, le P. Du Cerceau, Kruger de Lunebourg, Frans Boxesen, Henri Martin, professeur de littérature ancienne à Ja faculté des lettres de Rennes ; le docteur Fortlage, professeur de philosophie à l'université de Jena; Weitzman, de Berlin, etc.
Pour le résumé de l'opinion de ces divers auteurs sur la question de l'harmonie simultanée des sons chez les anciens, voyez le travail de M. Fétis, présenté à l'Académie de Belgique, dans la séance du 9 avril 1858, sous le titre : Mémoire sur cette question : les Grecs et les Romains ont-ils connu l'harmonie simultanée des sons ? — En ont-ils fait usage dans leur musique?
Il a paru une réponse à M. Fétis, ou une réfutation de son mémoire, par M. Vincent, membre de l'Institut de France, auteur d'une Notice sur divers manuscrits grecs relatifs à la musique. MM. Edmond de Coussemaker et le professeur Wagner (de Gand) ont également écrit sur la matière.