CHAPITRE PREMIER
de près de quarante millions, Necker eut recours aux emprunts, pour parer aux nécessités du moment et subvenir aux besoins de la guerre qui venait d'éclater entre la France et l'Angleterre, et il put faire entrer par cette voie deux cents millions dans les caisses de l'État. Mais si ce moyen offrait l'avantage d'épargner de nouvelles charges immédiates à ceux sur qui pesait si lourdement le fardeau de l'impôt, il avait l'inconvénient, assurément très-grave, d'escompter l'avenir et de creuser encore l'abîme financier vers lequel le pays était entraîné.
Le véritable remède était de faire peser l'impôt sur tout le monde et de supprimer d'un trait de plume les trente millions de pensions annuellement jetés en pâture, comme à des oiseaux de proie, aux premières familles du royaume: Ce remède infaillible, qui eût osé l'appliquer alors ? L'austère ministre tenta bien quelques petites réformes ; mais, pour avoir étendu aux propriétés des membres du Parlement la contribution du vingtième, il s'aliéna toute la haute magistrature. Heureusement il avait pour lui les philosophes bien en cour, un certain nombre de grandes dames influentes et quelques seigneurs épris d'une passion récente pour ces mots magiques : indépendance et liberté, mis à la mode par la guerre d'Amérique. C'était le temps où le nom de Lafayette était dans toutes les bouches, et où Ton s'inclinait respectueusement à la cour devant le roturier Franklin.
Grâce au courant libéral qui traversait les hautes régions sociales, Necker put se maintenir un certain temps au pouvoir. Il en profita pour établir les assemblées provinciales, image en petit des états généraux, et qui, bien qu'elles aient à peine fonctionné, suffirent à donner au peuple le goût du régime représentatif. Il alla plus loin en publiant son fameux compte rendu, par lequel il reconnaissait implicitement à la nation le droit d'être éclairée et renseignée sur sa situation intérieure. Ce mémoire, apolo-
Chute de Necker.
La cour t^amuse.
gétique au point de vue de sa gestion, et dans lequel il censurait amèrement les abus du système financier suivijusqu'alors, en même temps qu'il appelait de ses vœux un mode d'administration plus libéral et plus humain, causa un étonnement profond et accrut la popularité du ministre. Pour la première fois en France le gouvernement avait l'air de se soucier de l'opinion publique. Une pareille innovation ne pouvait manquer d'exciter les colères des partisans de l'absolutisme. Les actes de Necker furent censurés, attaqués impitoyablement. On l'accusa de suivre une marche analogue à celle de Law. Maurepas était du nombre de ses ennemis. Necker, pour se défendre avec plus de force, réclama le titre de ministre d'État et le droit d'assister au conseil. Mais il était protestant; on lui répondit qu'il n'obtiendrait son entrée au conseil qu'à la condition d'abjurer solennellement le calvinisme. Il ne voulut pas sacrifier à une question dMntérêt personnel les scrupules de sa conscience, et il donna sa démission, emportant dans sa retraite les regrets de tous ceux qui voyaient en lui l'homme le plus capable de tirer la monarchie des embarras où elle était plongée.
Délivrée d'un censeur incommode, la cour s'abandonna à toutes les ivresses, à tous les plaisirs de nature à tenter une reine jeune et charmante. Le roi laissait faire. Grognon et emporté par moments, il était bon au fond, et subissait trop volontiers peut-être l'influence de sa femme, que la naissance d'une fille et d'un fils lui avait rendue plus chère. Il se souciait assez peu, d'ailleurs, du tracas des afiaires. Disserter journellement avec ses ministres était une fatigue à laquelle il préférait de beaucoup les délassements grossiers de son atelier de serrurerie. Économe jusqu'à l'avarice en ce qui le touchait personnellement, il était trop faible pour s'opposer aux prodigalités de la reine. Pouvait-elle savoir, l'insoucieuse et folle jeune femme, ce que la satisfaction d'un de ses caprices coûtait
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an pays ?Comment« parmi les hommages de ses courtisans» et au murmure des adulations soulevé sur ses pas, eûtelle entendu les' sourds grondements des imprécations po* pulaires ? Sans doute, elle n*ignorait pas qu*au fond des mansardes, dans les faubourgs des villes, et surtout, surtout dans les campagnes dépeuplées, la misère exerçait de cruels ravages, mais on était si charitable à la cour ! Ne récoltait-on pas toujours, au milieu des fêtes ruineuses, quelques petites aumônes ? Et la conscience était satisfaite. On achetait Saint-Cloud, on achetait Rambouillet; on jouait à la fermière, c'était charmant; et, par les tièdes nuits d été, on se plaisait aux promenades mystérieuses dans le parc de Versailles et sous les bosquets de Trianon. Elle ne songeait pas, l'imprudente, aux conséquences de sa conduite légère ; elle ne songeait pas qu'autour d'elle, parmi ses proches, on chuchotait, qu'on interprétait à mal ses familiarités avec certains personnages de son entourage, que déjà l'on riait du roi son mari. Si les traits de la calomnie atteignirent Marie-Antoinette, ils partirent de la cour même, et du milieu des courtisans, ne l'oublions pas. Et quand plus tard nous entendrons des énergumènes, oubliant le respect dû au malheur, l'accabler d'imputations infâmes, nous saurons du moins d'où l'exemple leur était venu. Mais que lui importaient alors les propos des uns et des autres? elle les dédaignait, se sentant heureuse, et elle se laissait vivre en suivant les penchants de son cœur, sans prévoir le lendemain terrible de ces jours de folle» ivresses, d'abandon et de bonheur.
N'était-elle pas, d'ailleurs, encouragée dans sa con- u contrôleur duite par les complaisances du ministre de Calonne, donné généni
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pour successeur a Joly de Fleury et a d Ormesson, qui eux-mêmes avaient remplacé Necker? Courtisan dans toute la force du terme, homme de mœurs faciles, l'ancien accusateur de La Chalotais ne savait rien refuser à un sourire de la reine, et les dons, les grâces, les faveurs, les
pensions pleuvaient comme par enchantement sur les favoris et les favorites. Aussi les emprunts se multipliaientils. En quatre ans Calonne en contracta pour plus de huit cents millions; ce qui, joint aux précédents emprunts, porta la dette publique au chiffre énorme d'un milliard six cent trente millions. Il n'y a pas à s'étonner si, de toutes parts, on décochait chansons, épigrammes et pamphlets contre le prodigue ministre qui, à bout de ressources, employa tous les moyens pour rétablir l'équilibre dans les finances. La déconsidération et la désaflfection faisaient de plus en plus le vide autour de la monarchie. La fameuse affaire du collier, perfidement exploitée par l'envie et par la malignité publique, avait porté à la majesté royale un coup d'une violence inouïe. Et, comme pour aller au-devant d'une impopularité déjà menaçante, le roi renouvelait, par un édit ridicule, les ordonnances en vertu desquelles l'accès des grades militaires était interdit aux roturiers.. A de pareilles mesures répondait le rire strident de Beaumarchais, qui, non content d'avoir, de sa lanière sanglante, cinglé en plein visage une magistrature corrompue et avilie, jeta la noblesse en pâture à la risée publique. Ce fut un grand révolutionnaire que l'auteur du Mariage de Fi^ garo.
Après avoir fait flèche de tout bois, le ^ministre, ne sachant où donner de la tête, eut recours à un expédient suprême contre lequel devait se briser la faveur dont il avait joui jusque-là parmi les classes privilégiées. Convaincu à son tour qu'il n'y avait d'autre remède possible au désastreux état des finances que dans la* suppression des abus et Tabolition des privilèges en matière d'impôts, il eut l'habileté d'amener le roi à consentir d'abord, entre autres choses, à laisser peser proportionnellement l'impôt sur tous ses sujets sans exception, ensuite à demander à une assemblée de notables de ratifier cette modification profonde aux constitutions du royaume. Il savait bien que si l'on
assemblée des notables.