CHAPITRE PREMIER
trompe rarement, pressentaient la révolution prochaine; et ils pouvaient l'envisager, en quelque sorte, avec des yeux de père, car elle devait bien être la fille de leurs œuvres. L*état de crise approche, l'ère des révolutions va s'ouvrir, disait Rousseau ; il lui paraissait impossible que les monarchies pussent briller longtemps encore. Quant à Voltaire, il présageait a un beau tapage, » comme il disait en riant, et il enviait aux jeunes gens le bonheur qui leur était réservé de voir bien des choses. La Révolution reconnaissante a rendu à ces deux grands hommes l'hommage dont ils étaient si dignes l'un et l'autre, en les réunissant sous les voûtes du Panthéon, d'où plus tard devait les retirer une réaction furieuse. Ratifions le jugement de nos pères, et ne faisons pas la faute, ne commettons pas rinjustice d'exalter ou de décrier aux dépens l'un de l'autre cesMeux beaux génies qui seront éternellement la gloire de notre pays, l'honneur de l'humanité, et que nous devons confondre dans une admiration ccMnmune.
Quand Voltaire et Rousseau moururent, à un mois d'in- Avènement tervalle, il y avait quatre ans déjà que Louis XV était .^® couché dans la tombe où était descendue avec lui, on peut le dire, la vieille monarchie, aussi usée et aussi flétrie que lui-même. Il y eut dans le pays comme un frémissement d'aise et d'espérance, quand, à la place de ce roi dissolu, dont la vie n'avait été qu'une longue suite de scandales et de débauches, on vit s'asseoir sur le trône un prince qui avait, sans y souiller sa jeunesse, traversé la cour fangeuse de son aïeul. Louis XVI n'avait pas encore vingt ans, étant né le 23 août 1754, et sa femme, la vive et graci^ise fille de rimpératrice Marie-Thérèse, était dans sa dix-neuvième année. Ils avaient été mariés enfants, et l'on se rappelait involontairement qu'aux fêtes de leur mariage, triste pré* sage ! quelques centaines de personnes avaient péri étouffées. Néanmoins on semblait avoir confiance dans le non* ▼eau règne, car la jeunesse a l'hauroux privilège de dérider
Turgot au pouvoir.
Premier
ministère
de Neckcr.
les fronts soucieux; on salua des plus sympathiques acclamations Tavéneraent de ce jeune couple qui prenait possession d*un si lourd héritage.
Comme pour témoigner de sa bonne volonté et de son désir de remédier promptement au désordre dans lequel son prédécesseur avait laissé les aflfaires du royaume, le nouveau roi asspcia en sous-ordre au comte de Maurepas, son premier ministre, vieux courtisan incapable, Thonnête Turgot qui, dans son intendance du Limousin, s^était fait remarquer par sr>n habile et sage gestion. Héritier des doctrines de Quesnay, Turgot n'eut rien de plus pressé que d'appliquer au gouvernement de l'État ses théories économiques. Il abrogea les ordonnances qui gênaient et entravaient le commerce des grains, il supprima les jurandes et maîtrises, abolit les corvées et ne craignit même pas de parler en faveur de la liberté de la presse. Il n*en fallait pas davantage pour ameuterla foule des privilégiés: noblesse, parlements et clergé se déchaînèrent à l'envi contre lui. Il fut sacrifié, et, peu après sa chute, corporations et corvées étaient rétablies aux applaudissements égoïstes de tous les intéressés. On lui donna pour successeur un ancien intendant des colonies, nommé de Clugny, lequel mourut au bout de six mois, laissant la place à Taboureau Des Réaux, dont Tinsufiisance contraignit bientôt Louis XVI à appeler à la direction des finances le Genevois Neckerqui, comme contrôleur adjoint au premier ministre, avait donné les preuves d'une capacité hors ligne.
Fils d'un régent du collège de Genève, Necker avait su réaliser en quelques années, grâce à une habileté surprenante et à des spéculations heureuses, une fortune considérable. On pensait donc qu'il apporterait dans l'administration des affaires publiques l'esprit d'ordre, la sagesse et l'économie qu'il avait su mettre dans la gestion des siennes, et son arrivée au ministère fut généralement accueillie avec faveur. Se trouvant en présence d'un déficit