CHAPITRE NEUVIÈME
Révolution était l'esprit qui les animait, que leur projet de loi contre les écrits séditieux, vivement soutenu par Bailleul, arracha ce cri à Danton : La liberté de la presse ou la. mor^/ et que LePeletier Saint-Fargeau;dut rappeler à Buzot, Fauteur de ce projet,' le temps où, à l'Assemblée constituante, ils défendaient ensemble la liberté. Barbaroux, de son côté, recommençant la diatribe de Louvet, débita à la tribune les calomnies dont chaque jour les journaux de son parii retentissaient contre la Commune de Paris, et, vivement appuyé par Lanj uinais et même par Barère, qui n'avait pas encore gravi les sommets de la Montagne, il demanda la dissolution du conseil général. Le tort de ces détracteurs de la Commune du 10 août était d'attribuer à toute la Commune les exagérations de quelques-uns de ses membres, exagérations qui n'avaient pas eu de censeur plus sévère que le conseil général lui-même. Là, éclatait la partialité révoltante des Girondins. Mais, sous la fatale influence du pouvoir, ils semblaient frappés de vertige. Leurs affidés s'en allaient criant par les rues : Vive Roland/ et réclamaient, dans un refrain sanglant, les têtes de Marat, de Robespierre, âe Danton, et de tous ceux qui les soutiendraient.
De si perfides et de si lâches menées provoquèrent nécessairement des représailles. Dans sa diatribe c(mtre la Commune, Barbaroux s'était vivement défendu de conspirer contre l'unité de la République. C'est qu'en effet déjà planait sur les Girondins l'accusation de vouloir le fédéralisme, et ce fut un de leurs commensaux, le Prussien Anacharsis Cloots, qui fournit l'arme avec laquelle on devait les tuer. L'orateur cosmopolite racontait à qui voulait l'entendre que, chez le ministre de l'intérieur, . il était obligé de rompre des lances pour l'unité républicaine, et bientôt, dans un pamphlet intitulé : Ni Roland ni Marat, il porta un coup terrible aux Girondins. L'opinion, à Paris, devenait de plus en plus hostile aux hommes de la Gironde, aux-
Barbaroux
et la Commune de Paris.
Accusation
de fédéralisme.
St^6
KOTSMBRB
Réponse
de Robespierre
à Louvet.
Triomphe
de
Robespierre.
quels les patriotes reprochaient de vouloir inaugurer par des lois sanglantes le régne de la République, a Quel goavernement, s'écriait Saint-Just, aux Jacobins, que celui qui plante l'arbre de la liberté sur 1 echafaud et met la faux de la mort entre les mainâ de la loi ! o Hélas ! le fatal exemple donné par les Girondins ne devait être que trop suivi, et ils ne se laveront jamais du crime d'avoir, les premiers, porté la main sur la représentation nationale.
Cependant la réponse de Robespierre était impatiemment attendue, et, dès la matinée du 5, les abords de la Convention se trouvaient encombrés par une foule frémissante. Cette réponse fut décisive, admirable d'un bout à l'autre. Jamais, du reste, le génie de l'éloquence ne s'était mis au service d'une, meilleure cause. Robespierre discuta, pied à pied, le réquisitoire si laborieusement dressé contre lui. Il ne laissa dans l'ombre aucun reproche, depuis les plus insignifiants jusqu'aux plus graves, et de cette accusation formidable, de ce terrible libelle, dont il devait être assommé net, il ne resta rien, absolument rien, que de grands mots vides et sonores, comme il pouvait en sortir de la cervelle du romancier Louvet. La Convention avait écouté avec défiance cette plaidoirie si calme, si modérée, si concluante. Elle fut subjugée, et salua l'orateur d'ap^jlaudissements auxquels jusqu'alors elle ne l'avait pas accoutumé. Louvet voulut répondre, on refusa de l'entendre. Barbaroux, mordu de quelques épigrammes, se démenait comme un possédé. Il descendit à la barre, où. l'appui de Lanjuinais fut impuissant à lui faire obtenir la parole. L'Assemblée, visiblement fatiguée de ce dévergondage de la calomnie, vota l'ordre dujour pur etsimple, àla confusion des Girondins qui, si imprudemment, venaient de jeter dans la Convention les fondements de la grandeur prochaine de Robespierre. Éclatant fut le soir, aux Jacobins, le triomphe de celui-ci. C'était à qui raconterait sa victoire si complète et l'humiliation de ses ennemis. Et
. CUAPITRB NEUVIÈME 297
cette victoire, rien ne saurait mieux en peihdre Timportance que la rage et l'exaspération dans lesquelles tombèrent toutes les feuilles girondines. L*auteur de Faublas publia un nouveau libelle, intitulé : A Robespierre et à ses royalmes, où il vomit tout ce que le cœur humain peut conteuir de fiel etd*amertume, Condorcet, danssa Canonique, avoua que Louvet s'était trompé, et pour déconsidérer Robespierre, il se crut certainement beaucoup plus habile en écrivant que c'était un prêtre, et qu'il ne serait jamais que cela. C'est là, à coup sûr, une habileté qui ne fait pas beaucoup d'honneur à l'éminent auteur des Protjrès de fFspnt humain, a Tu as trop vaincu, écrivait Camille Desmoulins à Robespierre, comme Amasis à Poljcrate, tant de bonheur doit t'avoir jeté dans l'envie même des dieux. » L'envie des dieux se produisit sous la forme d'une publication de Pétion, du roi Pétion comme l'appela Robespierre, qui, par l'ironie, se vengea du lâche abandon de son ancien compagnon d'armes. Malheureusement, cette, lutte à outrance, née de la passion des Girondins pour le pouvoir, et de leur haine contre un homme dont la popularité les offusquait, lutte dans laquelle, de part et d'autre, on allait employer des armes empoisonnées, devait produire un déchirement suprême qui mit la République à deux doigts de sa perte.
A cette époque s'agitait la grande question du procès Le procw de Louis XVI. Depuis l'ouverture des séances de la Convention, on réclamait de toutes parts le jugement du roi. Dès le 16 octobre, le représentant Bourbotte avait d'avance voté la mort des prisonniers du Temple ; et chaque jour des adresses sinistres, venues des différents points du pays, concluaient au supplice du monarque déchu. Mais, avant tout, le roi devait-il être jugé, et devait-il l'être par la Convention? Voilà ce que l'on examina d'abord. Le 6 novembre Dufriche-Valazé, au nom de la commission chargée d'examiner toutes les pièces trouvées au château
da roi.
après la journée du 10 août, présenta un rapport où il s'efforça de démontrer la culpabilité du roi. Le lendemain, Mailhe vint donner l'avis du comité de législation. A la suite d'un long discours où étaient discutés, avec une inflexible logique et une grande austérité de langage, tous les actes de Louis XVI depuis le commencement de la Révolution, il proposa à TAssemblée de le traduire à sa barre et de prononcer sur son sort par voie d'appel nominal. De la reine il ne dit rien, sinon qu'elle devait être renvoyée devant les tribunaux ordinaires, au cas où il y aurait lieu à accusation contre elle, attendu, ajoutait-il, que la tête d'une reine de France n'était pas plus inviolable que les tètes dés conspirateurs ordinaires. Ce peu de mots étaient déjà d'un bien sombre augure. La Convention vota l'impression du rapport de Mailhe, et en ajourna la discussion au 13 novembre.
BataiUe La veille du jour où cette grave décision était prise, les
de Jeinmape». troupes de la République avaient remporté sur les Autrichiens une victoire décisive. Dumouriez avait quitté Paris avec l'invitation pressante d'occuper la Belgique. Et ce n*était point l'esprit de conquête qui alors animait la France, c'était uniquement le noble désir, en repoussant ses envahisseurs, d'affranchir en même temps d'une domination odieuse ces belles provinces du Nord. L'objectif des opérations du général était la ville de Mons, vers laquelle il se porta rapidement à la tête d'une quarantaine de mille hommes, tandis que^ sur sa droite, Valence manœuvrait avec seize mille hommes pour empêcher Clairfayt de se joindre au duc de Saxe-Teschen, et que, à sa gauche, le général Labourdonnaye agissait entre Dunkerque et l'Escaut et menaçait Tournai, Les Autrichiens s'étaient concentrés sur les hauteurs qui dominent Mons, du côté de la France. Après quelques combats d'avantgarde, où nous eûmes toujours le dessus, Dumouriez se trouva en présence de l'armée autrichienne le 6 novembre.
CHAPITRB NEUVIÈlfS 299
entre le village de Quareignon et celui de Jemmapes. Les forces respectives des deux armées n'étaient pas très-considérables; mais la lutte n'en fut pas moins acharnée. Après une canonnade de trois heures, dont nous souffrîmes beaucoup, car nous avions le désavantage de la position, nos bataillons chargèrent à la baïonnette, aux acqents de la Marseillaise, A deux heures tout était culbuté ; les Autrichiens se retirèrent dans le plus grand désordre et traversèrent, sans s/y arrêter, la ville de Mons, où nous pénétrâmes le lendemain matin, accueillis comme des sauveurs, car c'était la liberté que nous apportions alors, et non le despotisme. Telle fut la bataille de Jemmapes, qui nous ouvrit les principales villes de la Belgique, Bruxelles, notamment, où le 14 Dumouriez fit son entrée triomphale. A la nouvelle de cette glorieuse victoire, la Convention décréta une fête patriotique. On put remarquer que dans son message à la Convention, Dumouriez insistait beaucoup sur la belle conduite du jeune lieutenantgénéral Égalité, qui fut depuis Louis-Philippe. Songeait-il déjà à donner un remplaçant au roi qu'on allait tuer ? Quelques patriotes le crurent, et la conduite future du vainqueur de Jemmapes ne fut pas de nature à infirmer leui*s soupçons.
Louis XVI pouvait-il être jugé? Tel lut le point sur ^ roi pcnt-ii lequel, le 13 novembre, s'ouvrit la discussion. Murisson, ^"^* '
qui parla le premier, soutint que « malgré l'atrocité de ses forfaits » le roi ne pouvait pasêtre jugé. Après lui parut un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une beauté remarquable, c'était Saint-Just« Dans son opinion, les rois, s'étant placés eux-mêmes en dehors de l'humanité, ne devaient pas être traités en citoyens. Leur plus grand forfait était... d'être rois. « Régner même est un crime.... on ne peut régner innocemment. D Louis était donc un rebelle, un ennemi; il fallait le juger comme tel, et le plus tôt possible, car, disait Saint-Just, a il n y a pas de citoyen qui n'ait sur lui le
droit qu'avait Brutus sur César. » A ce langage, si étrange et si nouveau en France, même en république, Montagne et Gironde applaudirent de concert, comme pour affirmer leur commune haine contre la royauté. L'abbé Fauchet et un député du nom de Rozet tentèrent d'arracher Louis XVI au jugement de l'Assemblée, tandis que Robert et Tabbé Grégoire s'élevèrent avec force contre le dogme de Tinviolabilité. Thomas Payne envoya à la Convention son opinion écrite. 11 voulait qu'on fît, d^ms la personne de Louis XVI, le procès à tous les rois de la terre. Uarmoire Cependant TafiFaire traînait en longueur; l'Assemblée de fer. flottait irrésolue entre les diverses opinions, quand tout à coup on apprit, par un serrurier du nomdeGamain, ancien maître de serrurerie du roi Louis XVI, qu'il existait aux Tuileries une armoire de fer, pratiquée dans l'épaisseur d'un mur, et où le roi avait coutume de serrer ses papiers secrets. Gamain prétendait qu'on avait tenté de 'l'empoisonner pour s'assurer de son silence, et c'était pour se venger qu'il révélait aujourd'hui l'existence de cette armoire. Toujours est-il qu'on mit la main sur une foule de documents mystérieux qui aggravèrent singulièrement la position du roi et compromirent beaucoup de personnes. De cette découverte la mémoire de Mirabeau reçut une irréparable atteinte, car on acquit les preuves authentiques de sa vénalité et de ses trahisons. Son buste, qui décorait encore la salle des Jacobins, fut brisé, foulé aux pieds, et ses restes, bientôt chassés du Panthéon, n'allaient pas tarder à être jetés aux gémonies. Une autre question, fatale au prisonnier du Temple, fut celle des subsistances. Cette question vitale, que les uns croyaient pouvoir résoudre par la liberté du commerce, les autres par des restrictions légales apportées à cette liberté,, troublait fort à cette heure Paris et les départements; et laveuglement populaire attribuait volontiers aux longueurs du procès de Louis XVI les souflFrances dont la rareté et
OHAPITRB NEUVIÈMB
la cherté des denrées étaient la cause. Le 2 décembre au soir, une députation des sections parisiennes vint prier la Convention déjuger le roi sans désemparer.
Le lendemain les débats se rouvrirent par une longue harangue de Robespierre. Sa thèse fut à peu près celle de Saint-Just. Selon lui, les membre^ de la Convention n'avaient pasà se prononcer en juges, mais en hommes d*État; et Louis n'était pas un accusé, c'était un ennemi. Il croyait que la suppression de Tindividu-roi, par mesure de sûreté générale, suffisait pour guérir à jamais les peuples du mal de la monarchie. L'avenir a fait voir qu'on guérit difficilement de ce mal-là. Ce qu'on reprochait au long parlement, . avait dit Mailhe, ce n'était point d'avoir livré Charles I" au bourreau, c'était de l'avoir condamné sommairement. En conséquence, l'Assemblée, repoussant l'avis de Robesr pierre, qui lui proposait de rendre sa sentence immédiatement, décida, croyant par là mettre sa responsabilité à couvert devant l'avenir, que le roi serait solennellement jugé par elle.
Ce procès de Louis XVI était une arène ouverte où Girondins et Montagnards allaient se livrer de nouveaux combats. Les premiers venaient d'obtenir un petit triomphe par la nomination du médecin Chambon, une de leurs créatures, comme maire de Paris. Mais ils n'eurent pas autant à se féliciter du renouvellement du conseil général, lequel resta à peu près ce qu'il était depuis la veille du 10 août, et même se recruta d'éléments beaucoup plus violents. Lulier, qu'ils avaient combattu et injurié dans leurs feuilles, fut élu procureur-syndic du département; Chaumette, qui prit alors le prénom d'Anaxagoras, devint procureur de la Commune, avec Real et Hébert, le fameux Père Duckesne, pour substituts. Real seul, le futur préfet de police impérial, appartenait aux Girondins.
Quelle allait être, dans le procès du roi, l'attitude de ces derniers? S'il faut s'en rapporter au ministre Garât, ils
DéCKMBBB
RenonveUe-
ment
de U Commune.
La loi YaLerifl.
Étrange
motion
de Guadet.
Procès de Louis XVI.
croyaient très sérieusement qu'on voulait élever Robespierre au pouvoir suprême, sur les ruines du trône de Louis XVI. Leur crédulité était absurde, car elle- ne reposait absolument sur rien. Quoiqu'il en soit, le 4 décembre, Buzot, reprenant une motion de Couthon, proposa à l'Assemblée de décréter la peine de mort contre quiconque tenterait de rétablir en France la royauté ou tout autre pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple. C'était la loi Valeria des Romains. Cette proposition, adoptée au milieu d'un tumulte inexprimable, amAa Robespierre à demander à son tour à la Convention de décréter, en manière d'exposition de principes, qu'aucune nation ne pouvait se donner un roi. Impossible de répondre plus catégoriquement aux imputations insidieusesde'laGironde. Chaquejour des incidents nouveaux étaient jetés dans la discussion comme des brandons de discorde. Un jour Guadet proposa inopinément à la Convention d'autoriser les assemblées primaires à. prononcer immédiatement le rappel des représentants qui auraient perdu la confiance du peuple. Les Girondins se réservaient sans doute de désigner leurs adversaires à l'ostracisme. Le piège était grossier. L'Assemblée surprise vota, sans réfléchir,, cette étrange motion ; mais, sur les protestations énergiques de Manuel et de Prieur -(de la Marne), elle rapporta presque aussitôt sonimprudent décret. Trois jours après, aux Jacobins, Robespierre perçait à jour les ténébreuses menées d'une faction résolue à perdre quiconque ne lui était pas dévoué , et le représentant Chasles dénonçait le ministère de l'intérieur comme le foyer impur d'où partaient journellement les calomnies dont les patriotes étaient poursuivis dans toute rétendue de la République.
Une commission de vingt et un membres avait été chargée de rédiger un rapport sur les crimes imputés à Louis XVI. Le 10 décembre au soir, Robert Lindetprit la parole au nom de cette commission. Il rappela dans un