CHAPITRE DIXIÈME
étonnés d'entendre un jour Buzot se porter en quelque sorte caution d'un journaliste notoirement contre-révolutionnaire, et dès lors inclinèrent vers la Montagne, au sein de laquelle se concentrait la force de résistance contre les entreprises des ennemis de la Révolution.
Paris, à cette heure, était inondé d'étrangers suspects, d'émigrés rentrés, dont les menées et les allures éveillèrent les soupçons des patriotes. Le Palais-Royal, devenu Palais-Égalité, leur servait de repaire. Le commandant général Santerre le fit investir, et y opéra de nombreuses arrestations, conformément à un arrêté du comité de Sûreté générale de la Convention, qui en cette circonstance mit les nécessités du salut public au-dessus du respect dû à la ' liberté individuelle. Le déchaînement des gouvernements étrangers contre nous semblait autoriser de pareilles mesures. On venait d apprendre avec une légitime indignation que le secrétaire de la légation française à Rome, Basseville, avait été lâchement égorgé pour avoir substitué • à l'écusson royal celui de la République. Il y avait évidemment une conspiration des trônes contre cette liberté que la France enfantait si laborieusement. L'impure mégère qui régnait en Russie chassait les Français de ses États, et les conducteurs du gouvernement anglais nous traitaient de cannibales, pour avoir décapité un roi. Quelle bonne plaisanterie de la part de ce peuplé de marchands égoïstes, qui avaient coupé le cou à Charles I" pour des faits beau- . coup moins graves que ceux reprochés à Louis XVI !
Au fond, ils se souciaient bien de la destinée tragique * Rnpturc de celui-ci! Ce qu'ils redoutaient, c'était l'extension de pj^n^^n-ç l'influence française au dehors, l'ouverture de l'Escaut et leur domination des mers menacée. Voilà ce que, dans deux discours lumineux, Kersaint et Brissot avaient mis successivement en lumière. L'événement du 21 janvier fournit, à l'astucieux ministre qui gouvernait sous le nom de Georges III, l'occasion de rompre les relations de l'An-
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gleterre avec la France. Pitt enjoignit brutalement à Chauvelin, notre envoyé, de sortir des États britanniques dans les huit jours. Cette insulte comblait la mesure de nos griefs, car, précédemment, l'Angleterre avait rappelé son ambassadeur au lendemain du io août; elle avait refusé de reconnaître la République ; elle était intervenue dans le traité signé entre la Prusse et TAu triche; elle envoyait des secours aux émigrés en armes, etenân elle entretenait an cœuf même de notre pays une foule d'intrigants chargés de fomenter les divisions et les désordres parmi nous. C'était assurément plus qu'il n'en fallait pour motiver une rupture non-seulement avec l'Angleterre, mais encore avec le stathouder de Hollande, qui agissait à notre égard rÉYmvR en véritable sujet du cabinet de Saint-James. Le 4" fé- 1793. vrier, la Convention nationale, confiante dans son ' bon droit, et sans considérer l'énorme disproportion qu'il y avAit entre la marine anglaise et la nôtre, déclara solennellement et à l'unanimité la guerre au roi d'Angleterre et aux Provinces-Unies, Mesures Coup sur coup la Convention décréta alors une foule de
«taotes divers, mesures en rapport avec la grandeur du péril. Émission de huit cents millions d'assignats ; réorganisation de l'armée sur un pied conforme à l'égalité républicaine ; levée extraordinaire de trois cent mille hommes, et réquisition permanente des gardes nationales ; envoi de neuf commissaires extraordinaires au milieu des troupes, tout cela fut vote d'enthousiasme. En même temps, et comme si l'on eût été en pleine paix, elle rendait un décret sur la nouvelle empreinte des monnaie?, s'occupait, avec une sollicitude touchante, des lettres, des sciences, des Arts, de la formation d'un muséum national; et, dans ses séances du 15 etdu 16 février, elle écoutait un magnifique rapport de Condorcet sur la nouvelle constitution.
Malheureusement l'accord qui régnait entre la plupart des membres de l'Assemblée en présence de ces grandes
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questions d'intérêt général, cessait dès qu'une question personnelle était enjeu» et les passions s'eutiammaient de nouveau. Au lieu d'ensevelir dans un éternel oubli le souvenir des journées de Septembre, comme l'avait conseillé Roland, les Girondins, qui en étaient comptables bien plus que leurs adversaires, s'acharnaient à les reprocher à ceux-ci, au risque de s'entendre accuser de les avoir provoquées pour se défaire d'ennemis particuliers, conune cela arriva dans la séance du 9 février. Puis ils recommençaient à satiété leurs éternelles déclamations contre la Commune et la ville de Paris. Un de leurs journalistes ^^^^^ d élection, le disciple chéri de Brissot, le libelliste Girey- Girey-Dupré. Dupré, qu'une bonne place à la Bibliothèque avait récompensé de son dévouement à la cause girondine, s'amusait, en ces graves circonsUuices, à mettre en chanson les calomnies les plus ineptes et les plus odieuses répandues contre les députés de Paris. Et cependant, à l'heure où cet ingénieux écrivain livrait à la risée publique les plus dévoués défenseurs de la démocratie, ceux-ci, à propos d'une pétition sur les subsistances, présentée à la Convention dans les termes les plus violents, adressaient au peuple parisien un énergique appel au calme, à la patience et à la modération. Ils l'engageaient à se méfier des serviteurs et des salariés de l'aristocratie, qui, selon le temps, s'efforçaient d'arrêter ou de précipiter la Révolution, et qui, sous le masque d'un patriotisme exagéré, semblaient prendre à tache de tout désorganiser pour lui .imputer leurs propres excès.
Il n'est que trop vrai que des mains criminelles essaye- Jcftiméesde* rent de soulever les passions populaires dans l'espérance de tuer la Révolution par l'exagération même de son principe. Les denrées de première nécessité avaient atteint tout à coup des prix exorbitants. Dans la journée du 24, des pétitionnaires allèrent se plaindre à la Convention, en criant : Du pain et du saconl et le lendemain on vit des
24et 25 février
bandes de femmes, excitées par des agitateurs en bonnet rouge, envahir certaines boutiques d'épicier^, principalement celles des marchands réputés patriotes, et se faire délivrer à vil prix du sucre, du café et du savon. Or, parmi les fauteurs de désordres, on arrêta des domestiques d'aristocrates connus et d'émigrés, et dans les groupes on entendit des orateurs déclamer contre la Révolution et attribuer la misère publique à la mort de Louis XVI, ce qui fit dire à Robespierre : « Le peuple de Paris sait foudroyer les tyrans ; mais il ne visite point les épiciers. »
Malheureusement Marat avait eu la déplorable idée d'écrire dans son journal que le meilleur moyen de mettre fin aux malversations serait de piller quelques magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs. On ne pendit personne ; mais il n'en fallut pas davantage pour qu'on attribuât tout le mal au sombre écrivain. Il y eut dans la séance du 26, à la Convention, un nouveau déchaînement contre lui, et qui cette fois semblait justifié. Salles, Pénières, Bancal, réclamèrent à l'envi sa mise en état d'accusation. L'Assemblée se borna à charger le ministre de la justice de poursuivre devant les tribunaux les auteurs des délits commis la veille. Quant à Marat, impassible au milieu de l'orage, il s'était défendu en rejetant sur ses adversaires, sur ceux qu'il appelait dédaigneusement les hommes (TÉtaty la responsabilité des troubles auxquels- Paris téait en proie. De part et d'autre il y eut assaut de récriminations et de calomnies. CoUot-d'Herbois, aux Jacobins, accusa la Gironde d'avoir été l'instigatrice de ces mouvements pour ruiner le crédit de Pache, qui, après avoir refusé de s'enrôler dans ses rangs, venait d'être appelé à la mairie de Paris. Il alla plusloin, en reprochant à Roland, comme le tenant de source certaine, d'avoir placé douze millions en Angleterre, allégation dont il n'apporta d'ailleurs aucune preuve. Ainsi les uns et les autres, pos-