CHAPITRE DIXIÈME
de vertus et de qualités magnanimes que, pour le malheur de la République, ils n'avaient jamais possédées. Ah! il faudrait maudire l'éloquence, si par elle le faux devait jamais prendre dans l'histoire la place de la vérité.
Des voies de fait faillirent suivre ces combats de la parole. Le jour suivant, au milieu du tumulte auquel donna lieu une proposition de Marat de mettre à prix la tête du fils Égalité comme celle de Dumouriez, on vit tout à coup le Girondin Lause Duperret tirer l'épée, prêt à fondre sur les membres de la gauche. On passa à Tordre du jour sur cet acte de folie.
Mais, le lendemain recommencèrent les violences de langage. Ce fut au tour de Guadet et de Pétion de manier l'arme de la fureur et de la calomnie. Guadet était passé maître en cette sorte d'escrime; quant au flegmatique Pétion, devenu plus Girondin que la Gironde, il se montra d'une violence inimaginable. Guadet ayant apostrophé Danton : a Ah! tu m'accuses, moi!... tu ne connais pas ma force! » riposta le redoutable athlète. Il fallait à tout prix aux Girondins un bouc émissaire, une victime expiatoire. Dans une adresse des Jacobins aux départements, adresse signée de Marat et dont Guadet donna Décr lecture, il était dit que la Convention était le siège d'une ^accusation faction vendue à l'Angleterre. C'est vrai, dit rudement Marat. l'Ami du peuple. Aussitôt la Gironde furieuse : A V Abbaye! Danton essaye de s'interposer entre Marat et ses adversaires. Avec beaucoup de ménagement pour la Gironde, il l'exhorte à ne pas entamer la Convention. Effort impuissant. Sur un violent réquisitoire de Boyer-Fonfrède, et malgré de très-plausibles explications, l'Ami du peuple fut séance tehante décrété d'arrestation, et renvoyé le lendemain devant le tribunal révolutionnaire. Fatal exemple donné par les Girondins, à qui cependant Camille Desmoulins venait d'adresser un sinistre avertissement, en déclarant que les quarante-huit sections de Paris
Pétition
contre
les vingt-deux.
Triomphe de Marat.
devaient venir réclamer l'expulsion des complices de Dumouriez.
Deux jours après, en effet, le IS avril, et bien que Robespierre eût, à la tribune des Jacobins, recommandé à tous de répondre à la calomnie par une attitude imposante et un calme absolu, parut à la barre une députation des sectiosn parisiennes, ayant Pache, le maire, à sa tête. Elle venait présenter à la Convention une adresse adoptée par le conseil général de la Commune, adresse à laquelle trentecinq assemblées sectionnaires avaient adhéré, et dont Alexandre Rousselin, jeune et ardent ami de Danton, donna lecture. Cette adresse tendait à Texpulsion.de vingt-deux membres de l'Assemblée, dans le cas où les départements consultés jugeraient ces membres coupables d'avoir jeté le trouble dans la Convention. Les vingt-deux députés désignés à l'ostracisme étaient : Brissot, Guadet, Vergniaud, Gensonné, Grangeneuve, Buzot, Barbaroux, Salles, Biroteau, Pontécoulant, Pétion, Lanjuinais, Valazé, Hardy, Louvet, Lehardy, Gorsas, Fauchet, Lanthenas, Lasource, Valady et Chambon. Improuvée comme calomnieuse, dans la séance du 20 avril, après une discussion relativement fort calme, cette adresse n'en resta pas moins comme une épée de Damoclès suspendue sur la tête des Girondins. Ils voyaient enfin se retourner contre eux, avec une terrible insistance, les menaces de proscription dont ils avaient si souvent poursuivi les plus purs défenseurs de la démocratie.
Le décret rendu contre Marat avait vivement impressionné l'opinion, L'Ami du peuple était alors président des Jacobins; sa popularité était considérable; on eût pu craindre un mouvement. Le peuple demeura impassible et attendit avec confiance l'arrêt du tribunal. Ce fut le 24 avril que Marat comparut devant ses juges. Après de longs débats il fut acquitté à l'unanimité. Pour expliquer cet acquittement, auquel assurément les Girondins ne s'at-