CHAPITRE DIXIÈME
une autorité illégale, et qu'il fût permis à tout citoyen de leur courir sus.
Comme pour lui répondre, parut une députation des autorites de Paris, dont l'orateur déclara net que s'il n'était pas fait droit au vœu des sections, le peuple était résolu à se sauver lui-même. L'Assemblée était dans une extrême anxiété. Richoux, député de l'Eure, la conjure, au nom du salut public, d'ordonner l'arrestation provisoire des représentants désignés. Après une heure d'attente, Barère présente enfin, au nom du comité de Salut public, un projet de décret par lequel ces derniers étaient invités à se démettre volontairement de leurs fonctions pour un temps déterminé. Mais c'était là, selon Billaud-Varenne , un compromis inacceptable ; il réclama, lui, le décret d'accusation par appel nominal motivé. Cependant l'impatience gagnait le peuple qui gardait les abords de l'Assemblée. Quelques membres se plaignent de ce que les couloirs sont obstrués et les portes gardées par des sentinelles. Barère propose alors à ses collègues d'aller délibérer au milieu des sections en armes, afin de prouver qu'ils étaient libres. Cette proposition est acceptée d'enthousiasme, et toute la Convention, ayant à sa tête HérauIt*Séchelles, qui venait de remplacer Mallarmé au fauteuil, sort de la salle, traverse les rangs pressés de la force armée aux cris mille fois répétés de Vive la Convention/ vive la République! parcourt le jardin des Tuileries et le Carrousel, et rentre tratiquillement dans le lieu de ses séances ^
1. Toute cette scène a été odieusement travestie par les écrivains roja^ listes et girondins, et des historiens graves ont eu le tort d'accorder trop de crédit aux rapsodies de Lanjuinais et de Meilhan. Ceux-ci prétendent, par exemple, qu'au passage de TAssemblée, le général Uanriot aurait fait recaler son cheval de quelques pas, et, d'une voix tonnante, se serait écrié : ■ Canonnière, à vos pièces ! » A quoi cela lui eût-il servi, et comment n'en, a-t-il pas été question dans l'Assemblée V C'est encore là une de ces légendes absurdes que doit répudier la sévère histoire, qui est faite pour instruire ei non pour amuser, comme le croit M. Miohelet.
Aussitôt Couthon prend acte de la liberté dont jouissait l'Assemblée . Il constate, sans qu'aucune réclamation se fasse entendre, qu'elle est absolument maîtresse de ses délibérations, et demande que les vingt-deux représentants désignés par les sections, les membres de la commission des Douze et les ministres Clavière et Lebrun soient simplement mis en état d'arrestation chez eux. Il réclame seulement, de concert avec Legendre, Marat et plusieurs autres, une exception en faveur de Boyer-Fonfrède, de Saint-Martin, deDucos, de Lanthenas et de Dusaulx. Conformément à sa proposition, l'Assemblée rendit immédiatement un décret par lequel Gensonné, Guadet , Brissot, Gorsas, Pétion, Vergniaud, Barbaroux, Chambon, Buzot, Biroteau, Lidon, Rabaut Saint-Étienne, Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve, Lehardy, Lesage, Louvet, Valazé, Kervélégan, Gardien, Boileau, Bertrand, Vigée, Mollevault, Larivière, Gomaire, Bergœing, Clavière et Lebrun, étaient mis en état d'arrestation chez eux, sous la sauve* garde du peuple français et de la Convention nationale, La séance fut levée là-dessus ; il était dix heures et demie du soir. Ainsi tomba ce grand parti de la Gironde, qui, avec ses passions haineuses, son intolérance, ses rancunes immortelles, son amour effréné du pouvoir, eût, malgré Tincontestable talent de quelques-uns de ses membres et l'honnêteté privée de la plupart d'entre eux, conduit, en peu de temps, la République à sa perte.