CHAPITRE DEUXIÈME
comme un clairon prodigieux, la grande voix des journaux, qui sonnait le réveil de la nation. A côté de ces instruments de propagande rapide, paraissaient des brochures ardentes, passionnées, qui se répandaient de province en province, de ville en ville, et dont TefiFet était quelquefois immense, comme le pamphlet à jamais fameux de l'abbé Sieyès : « Qu'est-ce que le tiers état ? Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique? Rien. Que demande-t-il à y devenir? Quelque chose.» Tel était l'objectif vers lequel tendaient tous les esprits.
Ces publications diverses portaient Teffroi dans le cœur novembbe des privilégiés, a Nous sommes inondés d'écrits scandaleux ^^^^' qui répandent de toutes parts le trouble et la division, » écrivait, désespéré, le prince de Conti au comte de Provence. Dans une seconde réunion des notables, tenue ino- seconde pinément à Versailles, le 8 novembre 1788, toutes les vobc, assemblée des moins une, se prononcèrent contre le projet d'accorder au no^^^^es. tiers une représentation égale à celles de la noblesse et. du clergé réunies. Mais c'étaient là des résistances inutiles; rien ne pouvait arrêter désormais la marche des idées vers la justice et l'équité générale. Le 1" janvier 1789 parut une ordonnance royale, qui '.décida que le nombre des députés du tiers serait égal à celui des deux premiers ordres réunis. Ce furent les étrennes du peuple.
Si un certain nombre de nobles, élevés à Técole de Jean- Jacques Rousseau, étaient résolus, coûte que coûte, à entrer dans les voies du progrès politique, et se plaisaient, comme le comte d'Entraigues par exemple, à proclamer l'élection populaire comme le principe de tout pouvoir, d'autres songeaient déjà à la résistance. La guerre civile R^igtanoes faillit naître de la question du doublement du tiers. On vit, de la noblesse. à Rennes, la noblesse bretonne descendre dans la rue et charger, l'épée à la main, la bourgeoisie et le peuple. Pour calmer son effervescence et la mettre à la [raison, il ne
JANTIEB
Mouvement électoral.
fallut rien de moins que le soulèvement en masse de la jeunesse des villes de Bretagne.
Le règlement royal pour la convocation des états généraux, publié le 24 janvier, donna le branle au mouvement électoral en France. Ce règlement était loin d être uniforme pour tout le pays ; il se ressentait du chaos qui existait dans notre système administratif et politique. Convoqué par lettres spéciales, chaque bailliage devait remettre à ses députés un cahier contenant ses vœux et ses doléances au sujet de la constitution du royaume. Or, pour concourir à la rédaction des cahiers et à la nomination des députés, il fallait avoir vingt-cinq ans au moins et être inscrit au rôle dés' impositions. De plus, à part quelques exceptions, l'élection était presque partout à deux ou à trois degrés. Ce n'était, comme on voit, ni le suffrage universel, ni l'élection directe. Aucune ville, excepté Paris, n'envoya de représentants particuliers aux états généraux ; une ordonnance spéciale régla les opérations électorales pour la ville et la vicomte de Paris, dont les élections eurent lieu les dernières de toutes.
• Il y eut, d'un bout de la France à l'autre, une sorte de commotion électrique quand fut donné le signal des élections. La mort remplaçait la vie dans ce grand pays où, depuis si longtemps, le sang ne circulait plus. On sentait qu'on s'élançait vers des destinées nouvelles, et jamais, de si bon cœur, on ne plongea dans l'inconnu. L'entente était générale. Ce fut à peine si l'immense mouvement imprimé à cette nation de vingt-cinq millions d'hommes occasionna quelques troubles partiels. En Franche-Comté et en Bourgogne, les velléités d'opposition d'une noblesse turbulente et de parlements vieillis durent céder devant la fermeté du tiers état.
Au milieu de ces luttes électorales se révèlent tout à coup des noms qui, ignorés la veille, vont être à jamais célèbres, et devenir l'étonnement du monde. La France ne
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se dou^t pas, à coup sûr, qa*elle contenait dans ses flancs une telle pléiade de grands hommes. Dans le ^ Midi c'est Mirabeau, qu'un passé scandaleux recommandait surtout à la curiosité populaire. Fils de ce marquis de Mirabeau, presque illustre lui-mêm^ qu on appelait ïami des hommes^ et dont il étouffa la renommée sous la sienne, il avait en lui des passions grandioses et des vices formidables. S'il avait, dans sa jeunesse, prostitué sa plume, et s'il était descendu au métier de libelliste mercenaire, il s'était noblement relevé en écrivant, contre le despotisme, des pages immortelles. Sa jeunesse tourmentée, persécutée, lui avait fait prendre en haine l'arbitraire et le bon plaisir, et, sur son visage, affreusement ravagé par la petite vérole, rayonnait, dans sa beauté splendide^le génie de la liberté. Repoussé dédaigneusement par la noblesse, lui noble, il lança contre elle l'anathème des Graoques, et se jeta dans les bras du tiers état, qui, pressentant sa force, le reçut comme un fils, le nomma d'acclamation. En Provence il était roi, il était dieu. Des insurrections ayant éclaté à Aix, à Marseille, à Toulon, il fit ce que n'avaient pn faire les autorités, il rétablit l'ordre par un mot, par un geste, par sa seule présence.
Des scrutins du tiers état sortirent des noms diversement fameux. Barnave et Meunier à Grenoble, Camus et Sieyès à Paris, Barère à Tarbes, Le Chapelier à Rennes, attestèrent, par leur élection, la pénétration d'esprit des électeurs. A Arras fut nommé un jeune avocat réservé à la destinée la plus orageuse, la plus illustre et la plus douloureuse peut-être qui se soit jamais vue. Il s'appelait Maximilien de Robespierre. Orphelin de bonne heure, boursier du collège Louis-le-Grand, où il avait fait d'excellentes études, il était retourné tout jeune dans l'Artois, pour servir de père et de tuteur à un frère et à une sœur de quelques années moins âgés que lui. Ses débuts au barreau avaient été brillants. Une plaidoirie en faveur du
paratonnerre, tout récemment importé en France, l'avait placé au premier rang des avocats au conseil d'Artois, et un prix, accordé par l'académie de Metz à un discours de lui sur les peines infamantes, avait étendu sa renommée au dehors. Activement mêlé aux luttes électorales de sa province, il avait, dans des brochures de circonstance, rompu en visière à Taristocratie âpre et tracassière de son pajs, et défendu ardemment les droits du peuple. Et la passion de la liberté n'était pas née en lui, comme chez Mirabeau par exemple, de persécutions personnelles ; non : sa vie était austère ; s'il avait réclamé contre l'arbitraire et le despotisme, c'avait été pour d'autres que pour lui ; mais il était l'homme de la justice et du droit, et l'on peut dire qu il portait en lui le génie de la Révolution.
Il s'en fallut de beaucoup que la noblesse et le clergé nommassent des députés égaux en savoir, en talents et en énergie à ceux du tiers état; toutefois, ils n'en comptèrent pas moins des représentants illustres, et dont lliistoire a justement gardé les noms. Lafayette, Clermont-Tonnerre, Adrien Duport , Lally-Tolenàal, Maury, Grégoire et quelques autres contribuèrent assurément à faire des états généraux de 1789 l'assemblée la plus considérable en talents de tout genre, qui jamais se fût trouvée réunie pour discuter les affaires d'une nation.
Les cahiers Les députés élus étaient, pour la plupart, ceux qui des bailliages, avaient le plus contribué à rédiger les cahiers des bailliages. Certainement, on remarque, dans les cahiers des trois ordres, des aspirations sincères vers le bien; mais quelle différence entre les cahiers de la noblesse et du clergé et ceux du tiers état ! C'est tout simple : les deux premiers ordres consentaient à quelques concessions indispensables pour conserver le plus de privilèges possible; e troisième réclamait des réformes radicales sur presque tous les points.
Le clergé insiste sur le maintien des communautés re-