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CHAPITRE DOUZIÈME

Pendant ce temps, Carrier vengeait à sa façon les outrages que la République avait eu à subir dans les départements de rOuest; mais des atrocités reprochées par la réaction à ce proconsul sinistre il faut rabattre beaucoup; il en reste d'ailleurs assez pour déshonorer sa mémoire. Au récit des massacres de Machecoul, son sang s'alluma, et il résolut d'exercer contre les royalistes d'horribles représailles. La guillotine n'allant pas assez vite à son gré, et la fusillade faisant trop de bruit sans doute, il inventa les noyades. Les victimes, embarquées dans de mauvais bateaux^ étaient conduites au milieu de la Loire ; là une trappe s'ouvrait, et tout était dit. Il fallut, pour éveiller l'attention du comité, de Salut public sur les barbaries et les façons despotiques de Carrier, qu'un jeune ami de Robespierre, fils de Marc- Antoine Jullien, député de la Drôme à la Convention, fût envoyé avec une mission de confiance dans les départements du littoral de l'Océan. îl écrivit lettres sur lettres à Robespierre pour lui peindre les cruautés, le despotisme de Carrier, son entourage à'épauietiers, l'épouvantable horreur des noyades. Le 20 pluviôse (8 février 1794) Carrier était rappelé, et, bientôt après, il rentrait dans Paris, le cœur plein de rage contre les auteurs de son rappel.

Moins sanguinaires peut-être, mais non moins acerbes, non moins âpres se montrèrent dans leurs façons d'agir les eommissaires André Dumont et Tallien : Dumont, qui se vantait de mettre Beauvais au bouillon maigre et de prendre dans son large filet de guillotine les nobles et les animaux noirs appelés prêtres, et Tallien, ventre affamé de débauches, qui, pour la plus impudique des femmes, trahit les intérêts sacrés de la démocratie. Envoyé en mission à Bordeaux, Tallien s'y montra tout d'abord l'un des plus terribles agents de la Terreur, et la Terreur n'avait point là, pour ainsi dire, de raison d'être. Tout à coup, sous l'iniluence de Thérésa Cabarrus, fille d'un banquier espa-

TaUien et Thérésa Cabarmi.

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gnol et femme divoroée d*un marquis de Fontenay, une transformation complète s*opëra en lui. Le tigre se &t mouton, Tenragé devint un modéré d'une espèce singulière, l'austère envoyé de la Convention ne fut plus qu'une sorte de satrape asiatique. On soupçonna fort l'amant et la maîtresse de trafiquer des grâces et des faveurs. Ne fallait-il pas subvenir au faste tout à fait royal dans lequel ils vivaient? Dénoncé au comité de Salut public» Tallien fut également rappelé; et il revint, n'ayant plus qu'une préoccupation, celle de se soustraire, lui et sa maîtresse, à la reddition des comptes sévères que peut-être la République allait exiger d'eux.

Une mission QucUo différence avec la façon digne, grave, énergique de Robespierre et modérée à la fois avec laquelle les Saint-Just, les Le jeune, g^^ ^q^ Prieur (de la Marne), les Robert Lindet, les Robespierre jeune et quelques autres, remplissaient les hautes missions que leur avait confiées la Convention nationale ! Augustin Robespierre apparut comme un sauveur dans la Haute-Saône, dans le Doubs et dans le Jura, où Thébertisme exerçait d'épouvantables ravages. Des villages tout entiers avaient été dépeuplés par l'arrestation d'une foule d'artisans et de cultivateurs, dont tout le crime était d'avoir été à la messe ou aux vêpres. Partout sur ses pas il fit remettre en liberté ces malheureuxl Cette manière d'agir lui valut la censure amère de son collègue Bernard (de Saintes); mais il en recueillit les bénédictions de tout le peuple franc-comtois, dont il conquit les cœurs à la République, a On crie sincèrement Vive la Montagne! dans les pays que j'ai parcourus, écrivait-il à son frère. Sois sûr que j'ai fait adorer la Montagne et qu'il est des contrées qui ne font encore que la craindre, qui ne la connaissent pas, et auxquelles il ne manque qu'un représentant digne de sa mission, qui élève le peuple au lieu de le démoraliser, b Voilàpourquoi, à la nouvelle de la mort des deux Robespierre, tous les bons citoyens tremblèrent dans

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l6B départements, comme l'a conté Charles Nodier, et se demandèrent ce qu'ils allaient devenir. Or, quels sont ceux qae nous yerrons tout à l'heure se coaliser pour détruire les principales colonnes de la République ? Ce sont les Fou*ohé, les Barras, les Fréron» les Carrier et les Tallien, ces Érostrates de la RéTolution, dont la mémoire mérite à la fois les anathèmes de l'humanité et ceux de la démocratie.

 Paris la lutte continuait ardente et s'envenimant Juges et juré» chaque jour entre les indulgents et les enragés. Là du tionnailres. moins les vengeances révolutionnaires s'exerçaient légale^ ment. Le tribunal, instrument de ces vengeances, se mon« tra d'une rigueur inflexible, mais encore agitril toujours d'après les strictes prescriptions de la loi. Juges et jurés étaient d'une: probité antique; il n'en est pas un seul au* quel on puisse adresser un reproche de vénalité ou d'indélicatesse. Les juges étaient d'anciens hommes de loi pour la plupart; les jurés appartenaient à toutes les classes de la société. 11 y avait parmi eux des médecins, des artistes, des cultivateurs, des négociants, d'anciens nobles même et quelques artisans. A part deux ou trois maniaques sanguinaires qui . voyaient des coupables dans tous les accusés, tous avaient de leur mission une idée très-haute; ils n'envisagèrent que le salut de la République, et ne transigèrent jamais avec leur conscience. Ils n'avaient d'ailleurs à prononcer que sur des questions de fait, et, leur verdict rendu, il ne restait plus au tribunal qu'à appli« quer les lois d'une sévérité inouïe édictées par l'Assemblée législative et par la Convention. Nous nous étonnons avec raison que la peine de mort ait été appliquée, sans considération d'âge ni de sexe, dans des cas où l'on se contenterait d'infliger aujourd'hui quelques mois de prison ; mais nous ne devons pas oublier que les législateurs criminels de l'Assemblée législative et de la Convention étaient les héritiers d'un régime où l'on pendait et où l'on rouait pour un oui ou pour un non, pour le vol d'une bagatelle ou pour

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«ne chanson attentatoire à la majesté de TÉglise; et il parut aux Cambacérèset anx Merlin (de Douai) qu'en temps de Révolution un blasphème contre la Liberté et la République était un délit tout aussi grave qu'un blasphème contre une religion problématique. Ce qui est constant, c'est que jusp qu'au jour où la Révolution, éperdue, retourna contre elle^ même l'instrument de ses vengeances, le tribunal institué par elle agit toujours très-consciencieusement. Les acquittements prononcés par ce tribunal ont été beaucoup plus fréquents qu'on ne l'imagine généralement; ils sont dans la proportion d'un tiers environ . Plus d'un royaliste convainca fut renvoyé absous, parce qu'il n'y avait point contre lui de charge suffisamment établie. Et rappelons à Thonneur de la Révolution que, plus équitable en cela que tous les ré* gimes qui l'ont précédée ou suivie, elle avait alloué une indemnité aux accusés déclarés innocents par le jury. Exécutions Tout cela ne nous empêche pas de déplorer amèrement diverses. ^^^^ ^^^^ ^j^^ expressiou imprudente proférée sur la place publique, pour quelque somme d'argent envoyée à un frère, à un fils, à un ami dans Témi^ation, im certain nombre de malheureux aient perdu la vie entre les Tuileries et les Champs-Elysées. Mais notre mission ici est de raconter des faits prouvés. Parmi les victimes que dévora je tribunal révolutionnaire en brumaire et en frimaire (novembre et décembre 1793) citons encore : le général Lamarlière, Girey-Dupré, ce complice obstiné de l'insurrection girondine, Barnave, cruellement puni de ses rapports avec la cour, Rabaut Saint-Étienne, la ci-devant comtesse duBarry, cette royale courtisane qu'épouvantait l'idée de la mort, l'ex-ministre des affaires étrangères Lebrun, l'ancien maire de Strasbourg Dietrich, chez qui Rouget de l'Isle avait entonné jadis l'hymne de la Marseillaise, etl'ex-duc de Biron, à qui l'on imputa àcrime d'avoir, par son inaction comme général en chef, encouragé les premiers succès des Vendéens.

CBAPITBE DOUZltm kt»

Heureuse la Réyolation, si, à tant de yictimes qu'une AnnîTenaire sorte de fatalité lui commandait de frapper, elle n en avait ^u 21 janvier. pas joint une foule d'autres^ coupables simplement d erreurs ou de délits imaginaires, et si, comme ne cessait de le reeommander Robespierre, elle se fût tenue soigneusemententre ces deux excès égalementfunestes : lafaiblesse et la fureur. L'heure de désarmer n'était pas venue encore, et il était important de ne point paraître faible, plutiôbx Pour affirmer sa haine étemelle de la tyrannie, la Conve»- fiaw^iltritr tion décréta, le 2 pluviôse (âl janvier 1794), que tous les 1794). ans, à pareil jour, une fête civique serait célébrée dans toute l'étendue de la République. Puis, côte à côte avec une nombreuse députation des Jacobins, après avoir juré de vivre Uàre ou mourir et crié d'une voix unanime : Guerre aux tyran» l paix aux chaumiereil elle se rendit procession* nellement sur la place de la Révolution pour y fêter la mort du dernier roi.

Conmie l'Assemblée débouchait sur la place, quatre condamnés apparurent sur la plate-forme de Téchafaud. Bourdon (derOise), ce personnage équivoque, sans principes et sans foi, qui fut terroriste à outrance dans le sens ultrarévolutionnaire avant Thermidor, et terroriste à outrance iians le sens contre-révolutionnaire après Thermidor, vit là une atrocité préméditée, et, selon son habitude, s'en prit aux comités. - Le beau -père de Camille Desmoulins ayant été arrêté par les ordres du comité révolutionnaire ^^^.^'^^ de la section de Mutius Scœvola, qui évidemment s'était de Camille. fait l'instrument d'une petite vengeapce hébertiste. Bourdon (de l'Oise) appuya énergiquement la très-vive récla^ mation de Camille, reprocha au comité de Sûreté générale, lequel n'était pour rien dans cette arrestation, de ne l'avoir pas empêchée, et demanda qu'il fût tenu de faire, sous trois jours, un rapport sur cette ajSaire. Cette fois Bourdon rencontra un adversaire inattendu, ce fut Danton. Celui-ci s'opposa à l'espèce de privilège qu'on réclamait en faveur

HISTOIRE DB hK RÉyOLUTICK

Mise

en liberté

de Vincent

■et de Ronsin.

Rapport

sur

les principes

de morale.

du beau-pàre de Camille, et il conelat à oe qae la Gonvention s'occupât de rendre justice à toutes les yictimes des arrestations arbitraires, sans nuire à Faction du gouvernement révolutionnaire.

De leur côté les hébertistes s'agitaient dans le sens inverse. Un autre Bourdon, l'instituteur Léonard Bourdon, proposa aux Jacobins d'intercéder auprès de la Convention pour obtenir la mise en liberté de Vincent et de Ronsin. Cette démarche, ce furent les Cordeliers qui la firent, et le 14 pluviôse (â février), VouUand, au nom du comité de Sûreté générale, présenta un rapport dans lequel il proposa la mise en liberté de ces deux détenus, attendu qu'aucune pièce n'avait été produite à leur charge. Bourdon (de l'Oise) jeta les hauts cris. U voulait, par une étrange théorie, qu'avant de proposer la libération de Vincent et de Ronsin on administrât la preuve de leur innocence. Vainement fut-il appuyé par Philippeaux, Legendre et Lecointre ; cette fois encore il rencontra pour adversaire Danton, qui, d'accord avec Robespierre, engagea l'Assemblée à adopter les conclusions de son comité de Sûreté générale. Ainsi fut-il fait» Danton, tout aux douceurs d'un nouveau mariage, avait, depuis un certain temps, abandonné la vie militante. Voulait-il se retremper aux sources révolutionnaires, prouver qu'il n'avait rien perdu de son ardeur patriotique? Cela* est à croire. Mais les enragés semblaient avoir juré sa perte et aussi celle de Robespierre.

Au reste, dès le 12 pluviôse (5 février), Robespierre leur donna à entendre qu'ils n'auraient point bon marché de lui. Dans un magnifique rapport qu'au nom du comité de Salut public, il présenta à la Convention sur les principes de morale destinés à servir de règle de conduite à toutes les autorités révolutionnaires, il traça de nouveau la ligne de fermeté et de modération que devait suivre la Révolution. Des exagérés, il parla comme des dévots, qui s'atta-

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