CHAPITRE TREIZIÈME 4o
tout dévoué à la politique ferme et modérée de Robespierre, ne reculait pas, quand il le fallait, devant l'inexorable nécessité d'employer les moyens de rigueur : ce fut ainsi qu'à l'instigation du futur maréchal de France Suchet, qui commandait alors le quatrième bataillon de TArdèche, il crut devoir faire, dans Je courant de floréal, un exemple terrible sur la commune de Bédouin, qui s'était mise en pleine révolte contre la République. Par un arrêté que sanctionna la Convention, il décida qu'après un délai accordé aux habitants pour évacuer leurs maisons et enlever leurs meubles, le village serait livré au feu. Sept à huit habitations en tout devinrent la proie des flammes. Tel fut rincendie de Bédouin, dont la réaction s'est ingéniée à tirer un si bon parti. Regardant comme extrêmement diflScile d'envoyer à Paris, en exécution de la loi du 26 germinal, tous les conspirateurs dont le département de Vaucluse était inondé, Maignet réclama de plus l'établissement d'un tribunal spécial qui les jugeât sur les lieux. Le comité de Salut public avait dans l'honnêteté et la modération de Maignet une confiance absolue ; il s'empressa donc de faire droit à sa demande et d'établir à Orange une commission de cinq membres, chargée de juger les ennemis dô la Révolution dans les départements de Vau- <;luse et des Bouches-du-Rhône.
A l'arrêté qui établissait cette commission se trouvait jointe une instruction rédigée par Robespierre. On y recommandait aux juges de vivre dans cet isolement salutaire qui assurait leur intégrité, et par cela même leur conciliait la confiance et le respect, de repousser toutes sollicitations dangereuses et de fuir les liaisons de nature aies influencer ou à affaiblir leur énergie. Mais en même temps il y était dit que les jugements ne devaient avoir d'autre règle que la conscience du juge, éclairée par l'amour de la justice et de la patrie. Or, c'était là quelque ^hose d'exorbitant. Il n'y a pas d'homme dont la con-
science soit à l'abri de Terreur, et permettre aux juges d'asseoir leurs convictions sur de simples preuves morales, c'est courir grand risque délaisser flotter la justice au La loi gré des passions et de Tincertitude humaines. L'esprit de de vrairiai. ^^^^ instruction passa tout entier dans la loi nouvelle portant réorganisation du tribunal révolutionnaire, loi que le 22 prairial (10 juin) Couthon vint, au nom du comité de Salut public, soumettre à la Convention qui, a deux reprises différentes, avait chargé le comité de lui présenter, dans le plus court délai possible, un rapport sur fes moyens de perfectionner le mécanisme de ce tribunal. D après cette loi, l'unique peine applicable aux délits de la compétence du tribunal révolutionnaire était la mort. Étaient supprimés l'interrogatoire secret^Finutile résumé du président et le ministère des défenseurs officieux, lesquels, prétendait-on, rançonnaient les accusés et ne défendaient en réalité que les riches; entière faculté était laissée au tribunal d'entendre ou de ne pas entendre de témoins; en- , fin, à la Convention, aux comités du Salut public et de Sûreté générale, aux représentants du peuple en missioa et à l'accusateur public seuls, appartenait le droit de traduire au tribunal les ennemis de la Révolution. Ainsi, à côté de réformes auxquelles on ne pouvait qu'applaudir, se trouvaient des dispositions infiniment regrett^ibles. Il y avait, notamment dans Ténumération des délits §oumis àla compétence du tribunal révolutionnaire, un vague effroyable. Notons, du reste, en passant, que nombre de ceux qui ont le plus reproché à la Révolution cette loi sévère de prairial, ont, pour de moins nobles causes, inondé la France de tribunaux d'exception, de cours prévôtales, de chambres étoilées, de commissions militaires, jugeant sans l'assistance de jurés, et qui se sont montrés bien plus impitoyables et surtout moins honnêtes que les juges et les jurés du tribunal révolutionnaire.
Les anciens membres du comité de Salut public ont
Chahtre treizième
prétendu après Thermidor que la loi de prairial, dont ils avaient confié la rédaction à Robespierre et à Couthon» avait été soumise à la Convention sans leur assentiment. C'est là une allégation mensongère détruite par le simple examen des faits. Réduits à eux seuls, — car Saint-Just était alors en mission, — Robespierre et Couthon n*eus« sent rien pu faire sans leurs collègues. Bien mieux, dans le cours de la discussion, Barère et Billaud-Varenne se joignirent à eux pour soutenir énergiquement cette loi. Quant à ceux qui en réclamèrent Tajouruement, Ruamps, Lecoîntre(dé Versailles),Bourdon(derOise),et Bernard (de Saintes), ce Bernard dont Robespierre jeune avait dénoncé les excès, en est-il un, un seul qui, au nom de Thumanité, ait songé à protester contre sa rigueur excessive? Non; ils ne cédèrent qu'à de lâches craintes personnelles, se figurant que par cette loi le comité de Salut public se réservait le droit de mettre les représentants du peuple en accusation sans un décret préalable de TAssemblée. Sur leur réclamation, la Convention déclara qu'il n'y avait pas lieu de délibérer, son droit exclusif de décréter ses membres d'accusation et de les mettre en jugement étant inaliénable. Encore revint-elle le lendemain sur cette déclar ration; et elle se contenta de s'en rapporter à la parole de son comité de Salut public, dont elle renouvela les pouvoirs expirés, et qui affirma n'avoir entendu porter aucune atteinte à l'inviolabilité des membres de TAssemblée.
Ce jour-là, 24 prairial (12 juin), Robespierre prit à partie, sans les nommer, — malheureusement, — les quelques misérables qui déshonoraient la Convention par leurs rapines et leurs excès. A une interruption de Bourdon (de rOise) il répliqua durement: « Je n'ai pas nommé Bourdon ; malheur à qui se nomme lui-même ! » Puis, après avoir rendu justice au patriotismadela Montagne et protesté du respect des comités pour la Convention, il continua de démasquer les intrigants qui cherchaient à s'a-
DiscuBsion
de la loi de prairial.
Apostrophe
contre
Bourdon
;de rOiae)
et TalUen.
briter sous de fausses protestations d'estime et de dévouement pour l'Assemblée et ses comités. Il raconta comment l'avant-veille au soir, dans le jardm des Tuileries, trois députés s'étaient jetés sur deux agents du gouvernement, les avaient frappés et traités de coquins et de mouchards, en accusant le comité de Salut public d'entretenir vingt mille espions à sa solde. Le comité, en effet, avait Toeil sur certains représentants dont les menées et les manœu- ' vres avaient éveillé son attention, et parmi lesquels figurait Tallien. Exaspéré de la récente arrestation de sa maîtresse Thérésa Cabarrus, Tallien était devenu Tâme d'une véritable conspiration ourdie contre le comité de . Salut public. Se sentant désigné par les paroles de Robespierre, il prétendit que le fait était faux, qu'il s'était passé la veille et non l'avant-veille. Argutie ridicule. Robespierre demanda alors de quoi n'étaient pas capables ceux qui appuyaient le crime par le mensonge, et Billaud- Varenne reprocha à Tallien de mentir impudemment en alléguant que le fait ne s'était passé que la veille au soir. <r Je le savais hîeràmidi,» dit-il; — preuve assez manifeste que les agents en question étaient des agents du comité et non des espions de Robespierre, comme tant d'historiens l'ont prétendu jusqu'à ce jour *. — Bîllaud-Varenne engagea la Convention à ouvrir les yeux sur les hommes qui voulaient l'avilir et l'égarer. Il jura que les conspirateurs périraient, que la liberté serait sauvée, et l'Assemblée vota la loi de prairial, sans qu'une objection eût été présentée contre l'esprit général dont elle était animée. Tout allait dépendre maintenant de la manière dont cette terrible loi allait être exécutée.
L'entente à cette époque n'était pas rompue encore dans Les conjurés * le comité de Salut public. Comment donc s'y mit cette dés-
-de Thermidor.
1. Sur la question de l'espionnage et les faux commis par les tliennidoricns pour donner le change à l'opinion, voyez notre flistoire de Bobespierre, t. III.