‹ Précis de l'histoire de la révolution françaiseChapitre 198 sur 226 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

sentaient avec désespoir queTesprit républicain était tué. Les thermidoriens laissèrent traîner aux égouts le buste de leur dieu Marat, dont Tapothéose n avait été de leur part qu'une hypocrite mise en scène révolutionnaire. Enfin, tandis que ça et là réapparaissaient des emblèmes de la royauté, on vit proscrire jusqu'à de simples dénominations démocratiques : certains limonadiers furent invités à effacer de leurs boutiques ces inscriptions : Café de la Montagne^ Café des Montagnards, comme rappelant de trop odieux souvenirs.

Le peuple voyait avec étonnementce spectacle auquel Le rapport il assistait en étranger. Il comprenait seulement qu'un discourtois. grand changement s'était opéré depois la mort de Robespierre, et que, désormais, on le tenait pour suspect. Le député Chasles ayant écrit dans ï Ami du peuple que l'opinion populaire était encore indécise sur les événements de Thermidor, les thermidoriens prirent à tâche de la former. Dans la séance du 46 nivôse (15 janvier 1795), Courtois, un des conjurés de Thermidor, avait lu à la Convention un volumineux rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre et ses prétendus complices. Des mensonges accumulés sur des mensonges, des calomnies sur des calomnies, une amplification puérile, parsemée de citations empruntées à la mythologie de tous les peuples, des documents interpolés, une série de faux matériels, en un mot, tout ce que l'art des Zotles, des Tartufes et des Basiles peut imaginer de plus lâche et de plus vil, tel était ce rapport qui a servi à tant d'écrivains pour leur appréciation de la catastrophe de Thermidor. Rovère, un des héros de la bande thermidorienne, s'était plaint déjà qu'on eût escamoté beaucoup - de pièces. Quand, le 29 pluviôse (17 février), la discussion s'ouvrit sur ce rapport, certains membres ne purent s'empêcher de laisser éclater leur indignation, msïlgré l'esprit de réaction auquel l'Assemblée était en proie. L'honnête Choudieu réclama impérieusement l'impression, de toutes

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les pièces troavées chez Robespierre. « Cette impression, dit-il, fera connaître une partialité révoltante, une contradiction manifeste avec les principes de justice que l'on proclame. On verra qu'on a choisi toutes les pièces qui pouvaient satisfaire des vengeances particulières pour refuser la publicité des autres. » La Convention décréta l'impression de toutes les lettres adressées à Robespierre par ses collègues; mais Courtois se garda bien de se conformer à ce décret, et son œuvre, — œuvre d'un audacieux coquin, — tirée à .un nombre prodigieux d'exemplaires, fut répandue à profusion en France et en Europe '.

Les patriotes sincères purent comprendre, chaque jour davantage, quelle immense faute ils avaient commise d'avoir laissé sacrifier les hommes qui étaient les plus fermes piliers de la République. « L'aristocratie et le royalisme triomphent, » s'écria amèrement Duhem, dans le courant de pluviôse. Et, pour ce cri, il fut envoyé à l'Abbaye par ses collègues. Ce n'en était pas moins le cri de la vérité. De plus en plus, et comme malgré eux, les thermidoriens 86 laissèrent emporter à ce vent de contre-révolution qu'ils avaient si imprudemment déchaîné. Ils avaient mis Marat au Panthéon; ils s'étaient vus contraints de l'en chasser, et ce fut à la demande d'André Dumont, qui s'était paré du nom de moraliste, que le 20 pluviôse (8 février) la Convention décida que les honneurs du Panthéon ne pourraient être accordés à un citoyen que dix ans après sa mort. Le mois suivant la réaction fit encore d'effrayants progrès. Le

TXNTôfiE B ventôse (23 février), Merlin (de Thionville), un de ces Axiii Montagnards apprivoisés dans le boudoir de la Cabarrus»

^^1795). ^ gourmanda la lenteur de la commission des vingt et un à présenter son rapport sur la conduite des membres des anciens comités. Quelques jours après, un des Girondins

1. Sur le rapport de Courtois^ voyez la diBcuuion approfondie à laqneUft QOttt nous lommes Uvré dans notre ifû rotrt de Robeêpiem^ t. III, Ut. xt.

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rappelés, le représentant Saladin, donnait lecture de ce rapport, et, le jour même, sur une motion de Legendre, l'Assemblée décrétait d'arrestation provisoire Billaud- Varenne, CoUot-d'Herbois, Barère et Vadier, dont il était facile dès lors de prévoir le sort.

La rentrée des proscrits de la Gironde échappés à la Kcutrce mort suivit de près ce décret. Ils furent rappelés le ^^^q^II, 18 ventôse (8 mars), sur une motion de Chénier, et malgré la vive protestation du thermidorien Bentabole, lequel songeait un peu tard a s'arrêter dans la voie rétrograde où il avait tant contribué à précipiter l'Assemblée. Il se produisit un déchaînement étrange contre le 31 mai, de la part même de^ ceux qui y avaient le plus applaudi. Bourdon (de rOise* proposa de poursuivre Pache et Bouchotte comme en ayant été les auteurs, et, sur la motion d'André Dumont, on rapporta le décret qui ordonnait la célébration de l'anniversaire de cette journée fameuse. En vain, pour motiver le rappel des proscrits girondins, invoqua-t-on la nécessité d'apaiser les haines. Les Isnard, les Lanjuinais, les Louvet, les Henri Larivière revinrent, pleins de colères inassouvies. Maîtres de nouveau de la Convention, les Girondins allaient y souffler les discordes, et y déployer les fureurs qui avaient signalé leur domination dans les premiers mois de l'Assemblée. Toutefois on ne songeait pas encore, ouvertement du moins, à attaquer la constitution de 1793. Fréron avait même réclamé tout récemment la nomination d'une commission chargée d'en préparer les lois organiques; et, en même temps qu'elle votait le rappel des Girondins proscrits, la (Convention décrétait, sur une motion deVilletard, que le tableau de la constitution de 1793 serait placé dans la salle de ses séances. Mais l'heure n'était pas éloignée où le cod^ de la démocratie, qu'avait ratifié le suflrage universel du pays, allait être battu en brèche comme le code de l'anarchie et de l'insurrection.

Les émeutes auxquelles donna lieu la pénurie des sub^

Les émeutes de la faim.

GEBMIKAL AM III

{Mart-Aoril 1796).

Discours

de

Robert Lindet.

distances servirent de prétexte à Tattaque. Grande en effet était la misère publique. La récente abolition des lois sur le maximun avait déterminé une hausse exorbitante dans le prix d«s denrées de première nécessité et une effroyable dépréciation du papier-monnaie. Ce fut au point que la Convention crut devoir élever de dix-huit à trentesix livres par jour l'indemnité de ses membres. Cela ne remédiait pas aux souffrances du peuple, qui mourait littéralement de faim. Boissy d*Anglas proposa un remède : c'était de rationner les vivres; ce qui lui valut le surnom de Boissy- Famine. Des attroupements se formèrent, qui s'en allaient criant dans les rues et aux abords de la Convention : Du pain! du pain!

Le peuple commençait à comprendre qu'il avait été joué en Thermidor, et que la disette tenait en grande partie à la marche rétrograde de ses représentants, à leurs décrets funestes. Dès les premiers jours de germinal, ses réclamations prirent un caractère tout poli tique. Le l*'(2l mars), une députation du faubourg Saint-Antoine ou Antoine, comme on disait alors^ vint réclamer l'exécution immédiate de la constitution de 1793. Pendant ce temps les patriotes donnaient la chasse à la jeunesse dorée au palais Égalité et dans les Tuileries. A cette nouvelle, grand émoi à la Convention. Malgré les énergiques protestations de Choudiéu, de Ruamps et de Chasles, on s'empressa de voter contre les attroupements une loi de police que Sieyès tenait en réserve. La République avait aboli les lois martiales, la réaction thermidorienne les rétablissait.

Le 2 germinal (22 mars] s'ouvrit la discussion sur le rapport de Saladin. La jeunesse dorée était là en force, entonnant le chant contre-révolutionnaire du JHéveil du peuple. Robert Lindet prit le premier la parole en faveur de ses collègues inculpés. Les défendre! c'était la Convention elle-même, dit-il, qu'il venait défendre devant la Convention. Revendiquant noblement sa part de responsabilité

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