CHAPITRE QUINZIÈME
magnifiques, on emprisonnait par milliers tons les citoyens suspects de patriotisme; et l'on désarma le peuple qui, tout étourdi, ne songea même pas à résister. Nous avons dit à quels excès, à quelles fureurs s'était livrée la réaction dans le Midi. On tuait dans les maisons, dans les rues, on égorgeait en masse dans les prisons. Et là les bourreaux ne cherchaient pas à distinguer, comme en Septembre à Paris, entre les innocents et les coupables; on n'était pas sous la terrible menace d'une invasion, la République était calme, tranquille et victorieuse, et l'on tuait tout. Et c'est à peine si de ces boucheries sans nom la Convention daignait s'occuper. Qu'importait aux vainqueurs de Thermidor, de Germinal et de Prairial! c'étaient des massacres de patriotes. Le grand souci du jour était d'assurer aux repus de la Révolution la paisible jouissance de leur pouvoir et de leurs richesses mal acquises. Justement vers ce temps-là, sur une proposition de Bourdon(de TOise), on supprima la formalité des enchères, pour faciliter l'acquisition des biens nationaux. Les agioteurs se mirent aussitôt en campagne. Ce fut une véritable curée. De cette époque datent une foule de fortunes scandaleuses. Il se forma une nouvelle aristocratie terrienne plus âpre que l'ancienne.
Des grands seigneara un peu modernes, Des princes un peu snbaltemeSy Ont aujourd'hui les vieux châteaux,
a dit le conventionnel Chénier. Ces grands seigneurs de fraîche date, satisfaits d'avoir pris la place de la noblesse, ne tenaient à la Révolution que parce que son triomphe les garantissait de toute revendication. Quant au reste : liberté, égalité, droits de l'homme et du citoyen, ils n'en avaient nul souci.
Sur ces entrefaites se passa un événement qui, au pre- Mort mier abord, semblait devoir délivrer la République d'un ^" «-devant grand embarras. Le 20 prairial (8 juin) mourut au Temple, ^
4es suite? d'une affection scrofuleuse, l'eufant qui avait été te dauphin, et que les émigrés nommaient Louis XVU. Mais ils en furent quittes pour saluer du nom de Louis XVIII le comte de Provence, lequel fut solennellement proclamé roi au quartier général de Tarmée de Çondé ; et une correspondance plus active s'établit entre les royalistes de Tintérieuretceuxdu dehors. Alors eurent lieu les tentatives de corruption si beureuseo^nt exercées sur Pichegru. Alors Paris fut inondé d'agents qui, sous la livrép thermidorienne, poussaient audacieuaement à toutes les mesures réactionnaires, circonvenaient par tous les moyens les membres de la Convention, veillaient à ce que les royalistes se rendissent assidûment aux assemblées primaires et préparaient ainsi le triomphe de la contrerévolution. On comptait parmi ces agents un ancien secrétaire des finances, nommé Lemaître, l'abbé Brotier, Duverne de Presle, sorte d'aventurier qui avait été tour à tour soldat et marin, et Lavilleheurnoy. Ces hommes qui, plus tard, furent convaincus d'embauchage et de conspiration, paraissent s'être mis en rapport avec un certain nombre de représentants du peuple. Mais ce n'était pas encore la restauration bourbonnienne que rêvaient les royalistes plus ou moins masqués de l'Assemblée : il leur fallait une constitution participant du caractère monarchique, sous des dénominations républicaines, et c'est à quoi ils travaillaient ardemment.
XB8SIDOB On se rappelle qu'unç commission avait été nommée AN "I pour préparer les lois organiques de la constitution de 1 793» "i7d5^* ®* qu'au lendemain du 1" prairial, la Convention avait promis au peuple que ces lois seraient présentées sous trois jours, condition moyennant laquelle le peuple était imprudemment rentré dans ses foyers. Cette constitution de 1793 avait été discutée et adoptée à l'unanimité par la Convention, tous les Girondins présents, excepté les proscrits de la journée du 31 mai; elle avait été ratifiée par le suffrage
GtiAPITRE QUINZIÈME
universel. Que la Convention eût proposé au peuple de la modifier dans certaines de ses parties, à la condition de ne touchw à rien de ce qui lui imprimait son caractère démocratique, cela se serait compris encore; mais que, de sa propre volonté, plus de soixante membres de la Montagne étant immolés ou proscrits, elle déchirât ce pacte solennellement consacré, c'était de sa part une usurpation de pouvoir, une indigne violation du droit. Voilà pourtant ce qu'eurent l'effronterie de faire les réacteurs de l'an III. Redisons, pour qu'ils soient flétris par la démocratie, les noms des membres de la commission qui, chargée de procéder à la mise en œuvre de la constitution démocratique de 1793, ne craignit pas de proposer à l'Assemblée de la mettre en morceaux. C'étaient : Boissy d'Anglas, Berlier, Creuzé-Latouche, Lanjuinais, Lesage (d'Eure-et-Loir), Louvet, La Réveillère-Lépeaux, Baudin (des Ardennes), Thibaudeau, et Durand-Maillane, qui jadis l'avait signée comme secrétaire. Rapporteur de cette commission, Boissy-d'Anglas parut à la tribune le 5 messidor (23 juin), et il eut la lâcheté de jeter l'insulte et la boue à la mémoire de celui qu'à pareille époque, l'année précédente, il avait comparé à Orphée enseignant aux hommes les premières notions de la justice et de la morale. Un des plus grands griefs qu'il fit valoir contre la constitution de 1793 fat qu'elle subordonnait le pouvoir exécutif au pouvoir législatif, c'est-à-dire qu'elle était essentiellement républicaine et démocratique. Or, à l'heure où des royalistes déguisés, traînant à leur remorque quelques républicains aveugles, s'efforçaient de restaurer le prestige autoritaire, les émigrés débarquaient sur les côtes de la Bretagne, et tentaient contre la République un audacieux coup de main.
Mais avant de raconter ce dramatique épisode, il importe de jeter un rapide coup d'œil sur la Vendée, et de dire quels étaient, sous la domination thermidorienne, nos
La
oonstittttioo de 1793 déchirée.
Coup d*œil
lar la Vendée.
rapport3 avec les révoltés de ce pays. Depuis leurs derniers revers, les royalistes tenaient difficilement la campagne. Des colonnes mobiles, organisées par le général Turreau, parcouraient la Vendée en tous sens, enlevaient les grains et les bestiaux pour ôter tout moyen d'existence aux rebelles, et détruisaient leurs repaires. C'était horrible; mais combien horribles aussi les cruautés commises par les Vendéens, et surtout par Charette, qui s'occupait alors de reconstituer l'armée royaliste ! Les républicains ne firent qu'user de représailles, et ils combattaient pour la patrie, eux, non pour des intérêts particuliers ou une personnalité absorbante. N'importe ; il n'en faut pas moins rendre hommage à ceux de nos ennemis qui tombèrent bravement pour le service d'une idée qu'ils croyaient la vérité. Ainsi mourut, vers la fin de l'an II, le jeune de La Rochejacquelein, tué par un volontaire patriote qu'il s'était imaginé de poursuivre. Un prodigieux héroïsme fut dépensé de part et d'autre, souvent en pure perte, hélas ! Atteint d'une balle en pleine poitrine, le général républicain Haxo allait tomber vivant entre les mains de l'ennemi, quand, réunissant tout ce qu'il lui restait de forces, il saisit un de ses pistolets et s'acheva d'une balle dans la tête. Ses soldats le vengèrent en faisant essuyer aux Vendéens une terrible défaite.
Ces revers, joints à la désunion qui s'était mise entre les principaux chefs des révoltés, entre Charette et Stofflet notamment, avaient singulièrement compromis le royalisme dans la Vendée, et la répression s'y était beaucoup relâchée de sa rigueur, quand éclata la catastrophe de Thermidor. On vit alors, spectacle étrange! les réacteurs de la Convention tendre aux rebelles une main presque -amie. Le i2 frimaire de l'an III (2 décembre 1794), un décret promettait oubli et pardon à tous ceux qui dans le délai d'un mois auraient posé les armes. C'était un officier de l'ancien régime, Canclaux, qui commandait l'armée de
Jaunaye.