CHAPITRE PREMIER
price de lui dépendent des milliers de vies. Seul, il décide de la paix ou de la guerre, lève l'impôt, distribue les grâces. C est Tabsorption, par un homme, de vingt-cinq millions d'hommes.
On est donc douloureusement stupéfait, je le répète, en songeant avec quelle docilité ce j©ug a été longtemps supporté, et Ton se demande, non sans anxiété, si les hommes sont éternellement destinés à être les propres instruments de leur servitude. Quel peuple ne pourrait, s'il le voulait bien, briser de sa main puissante le despotisme et les despotes? Mais ce qui fait la force de la tyrannie, ce sont les passions mesquines dont nous sommes le jouet, et qui nous divisent. Chacun semble peu se préoccuper d'avoir un maître et de ramper sous lui, à la condition de tenir audessous de soi quelqu'un à qui il puisse, à son tour, faire sentir sa supériorité. Ainsi s'étend, de proche en proche, l'esprit de dépendance et de subordination ; si bien que celui qui, par le hasard de la naissance ou de la fortune, est placé au degré le plus élevé de l'échelle sociale, s'épanouit à Taise dans sa puissance et dans sa majesté, et trouve dans l'abaissement général la garantie de son omnipotence.
Ce n'est pas qu'à certains intervalles de généreux efforts n'aient été tentés pour briser les chaînes forgées à rhumanité dans notre pays, depuis l'asservissement des Gaules, et surtout depuis la chute de la domination romaine ; le travail de l'émancipation remonte aux temps les plus reculés de notre histoire. Tyrannie féodale et despotisme monarchique ont rencontré en chemin de rudes adversaires, morts, hélas ! à la tàçhe : la liberté n'a pas attendu notre époque pour. avoir ses martyrs.
Jetons un rapide coup d'oeil, à travers les siècles écoulés, q ^,^j^ sur les luttes ardentes, entreprises contre l'oppression, ne à travers f(it-ce que pour honorer la mémoire de ceux qui, devançant les âges, ont, les premiers, réclamé, au nom de la
les sièclw.
dignité humaine offensée, et montré au monde, comme le domaine de tous, comme le patrimoine commun, les pures et vastes régions de la liberté.
11 nous faut rappeler d'abord le grand mouvement libéral dont la France fut le théâtre depuis la fin du xi' siècle jusqu'au xiV, et qui, parti de nos vieilles cités gauloises du midi, gagna d'abord les provinces du centre et s'étendit jusque sur les bords de la Somme et de l'Escaut. On vit, dans une foule de villes et certaines grosses bourgades, des associations puissantes se iormer entre bourgeois et gens du peuple, afin de se défendre contre les rapines des seigneurs du voisinage, de résister à leurs insoutenables prétentions, et de reconquérir les franchises municipales dont ces villes et bourgades avaient joui sous la domination romaine, et dont la conquête n'avait pas entièrement effacé le souvenir. Réunis dans la grande église ou sur la place du marché de la cité, les habitants des villes en révolte contre la tyrannie féodale formaient entre eux une conjuration sainte, et prêtaient le serment solennel de s'assister les uns les autres et de ne pas permettre que dorénavant on les trait/it en serfs. Force fut au seigneur et même au prince de ratifier par des chartes ces volontés hautement exprimées, et qu'au besoin les conjurés étaient disposés à soutenir par les armes. C'est là ce qu'on a appelé l'affranchissement des communes; affranchissement que nos rois fovorisérent dans une certaine mesure, mais auquel ils mirent fin de grand cœur, quand ils jugèrent l'heure favorable, et avec beaucoup plus d'empressement qu'ils n'en avaient apporté à le consolider.
Si la bourgeoisie et le."J)euple des villes avaient su trouver dans le sentiment de la solidarité et dans la puissance de l'association de sûrs moyens de résistance contre la féodalité, il n'en était pas de même du menu peuple des campagnes. Traités comme de vils animaux, impitoyablement rançonnés par le seigneur, ces pauvres paysans, que leur
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misère même ne garantissait pas du pillage , dont la femme ou la fille servait de proie à Foccasion, n'avaient nnl asile où se mettre à Tabri du château. On les voyait errer comme des ombres, pâles, décharnés, poursuivis par deux fléaux : les nobles et la faim, les nobles plus redoutables que la faim. Il arriva qu'un jour leur désespoir fit explosion : trois semaines durant il se livrèrent à d'horribles représailles. Des torches d'une main, une faux ou le soc de leur charrue de l'autre, ils se ruèrent contre leurs oppresseurs et portèrent la terreur dans les forteresses crénelées d'oà ^e était si souvent sortie. C était l'esprit de vengeance, non c^ui de cupidité qui les. animait. Us ne rançonnaient* pas à leur tour, ils tuaient ; ils ne pillaient pas, ils brûlaient. L'égorgement des nobles se faisait à la lueur des incendies qui dévoraient leurs châteaux. Mais cela ne devait pas être de bien longue durée« Revenus de leur effroi et de leur sur* prise, les nobles ne tardèrent pas à prendre leur revanche. Armés jusqu'aux dents, eux et leurs valets, ils n'eurent pas de peine à avoir raison d'adversaires à moitié nus et sans armes. Le boucherie continua donc en sens inverse. Taillés à coups de lance et d'épée, tombant comme des bœufs sous les lourds maillets de fer, foulés aux pieds des chevaux cuirassés, les vilains succombèrent par milliers, et tout fut dit pour bien longtemps. Pauvre Jacques Bonhomme!
Une seule chose peut-être aurait pu assurer la victoire Laaémoftr»tie au peuple des campagnes, c'eût été une alliance offensive . «n et défensive avec la bourgeoisie des villes. Peu s'en fallut "**^*" **^ qu'elle ne se conclût, et qui sait si la Révolution française ne se fût pas trouvée alors avancée de plus de quatre cents ans? A cette époque, en effet, s'accomplissaient dans Pa^ ris de prodigieux événements. C'était peiidant la captivité du roi Jean. Appelés par la royauté aux abois, les états généraux siégeaient, et, animés d'un souffle révolutionnaire que leur communiquait un des plus riches bourgeois
de la ville, le prévôt des marchands Etienne Marcel, ils imposaient au jeune dauphin leurs volontés pour loi.
Vrai Danton du xrv" siècle par la fougue et par Taudace, Marcel fit entendre comme une sorte de prélude de la déclaration des droits sous les vofites des Cordeliers, où, quatre siècles plus tard, devaient retentir desi grandes voix populaires. Des états de 1357, épurés et régénérés par lui, sortit l'ordonnance fameuse qu'on peut regarder comme le code de la démocratie au moyen âge. Intervention du tiers état dans les affaires publiques ; restrictions apportées à l'exercice de l'autorité royale; interdiction formelle au gouvernement de lever d'autres impôts que ceux votés par les états ; abolition de la vénalité des offices de justice ; suppression de toutes les juridictions exceptionnelles; droit de paix et de guerre exclusivement réservé aux états; armement de la nation tout entière, telles sont les dispositions principales de cette immortelle ordonnance. Forcé, bien à contre-cœur, de la promulguer, le jeune dauphin en conçut un ressentiment qui n'allait pas tarder à se traduire en terribles exécutions. La fortune, en effet, sert trop rarement les bonnes causes : l'héroïque prévôt ne devait pas voir se réaliser les réformes auxquelles il s'était dévoué. Trahi par d'anciens compères, il tomba sous les coups de quelques misérables, à qui l'on paya largement le prix du sang, et son œuvre périt avec lui. Ce que furent ^^ ^^^î* ^1^^ ^^ caractère de cette trempe, une âme de les états cette énergie pour donner vie aux états généraux, et leur généraux, imprimer ce mouvement franchement [démocratique auquel on les vit exceptionnellement céder après la bataille de Poitiers. Mais au point de vue des droits populaires et des prérogatives nationales, ces assemblées sont loin d'avoir eu l'importance que leur ont complaisamment attribuée certains historiens. Et d'abord le peuple proprement dit n'y était pour ainsi dire point représenté. Convoqués pour la première fois par [Philippe le Bel, au commence-