CHAPITRE TROISIÈME
de désordre. Les fusils et les canons furent chargés. Le château ressemblait à une place assiégée : au dedans, les gardes du corps et les Suisses rangés en bataille sur la terrasse et dans les cours ; au dehors, la garde nationale et la multitude frémissante, pr^te à Tattaque. Des coups de fusil tirés d*instant en instant augmentaient Teifervescence« Un ordre du roi sur la libre circulation des grains, et surtout son acceptation pure et simple de la Déclaration des droits produisirent un excellent effet, et ramenèrent un peu de calme. Maillard, dont la fermeté et la modération avaient su prévenir de fâcheux événements, repartit pour Paris, avec un certain nombre de femmes, dans des voitures de la cour mises à sa disposition, afin d*y porter ces bonnes nouvelles.
Pendant qu'on se réjouissait dans TAsserablée, dont l'enceinte venait d'être transformée en véritable salle de banquet populaire, on était étrangement perplexe à la cour; on ne songeait qu^à fuir; et, malgré les vives représentations de Necker, on essaya même de le faire; mais la tentative échoua tout au début.
Vers minuit l'armée parisienne débouchait dans Versailles et venait se ranger en bataille sur la place d'Armes. Lafayette "se rendit à l'Assemblée, dit quelques paroles sur Tutilité qu'il y aurait à éloigner le régiment de Flandre, à rassurer les esprits au sujet de la cocarde patriotique, et alla ensuite au château, où, en présence du comte de Provence, de l'archevêque de Bordeaux, de Necker et du comte d'Estaing, il protesta de son dévouement "à la cause du roi et se porta fort des intentions pacifiques de ses compagnons d'armes. Puis il vint haranguer ses troupes et les régiments qui gardaient le château; il les engagea vivement à maintenir la concorde et la paix, courut de là donner à l'Assemblée l'assurance que l'ordre ne serait point troublé, et, la séance levée, il se retira à l'hôtel de Noailles, où il se coucha, plein de confiance
envahi.
et de sécurité. Il était alors quatre heures du matin. Le château Une heure plus tard, la foule, composée de femmes en grande partie, faisait irruptito sur la terrasse du château. Un homme périt par accident, disent les uns, frappé, prétendent les autres, par la balle d'un garde du corps. Il n'en fallut pas davantage pour enflammer les colères du peuple, que certains individus eurent la mission de soulever. Le château fut envahi, et plusieurs gardes du corps tombèrent tués ou blessés, en défendant pied à pied les salles quitnenaient à l'appartement de la reine.
Réveillée en sursaut, Marie-Antoinette n'eut que le temps de se sauver, demi-nue, chez le roi. Cependant 1«5 sentiments qui animaient les assaillants n'étaient pas hostiles à la famille royale. Sans doute, dans le nombre il y avait quelques forcenés capables de tout, et salariés peutêtre par des mains criminelles ; on en vit pousser la sauvagerie jusqu'à couper le cou à deux gardes du corps immolés et promener au bout d'une pique ce trophée sanglant; mais la masse était mue surtout par le désir de ramener le roi à Paris, comme sî, avec lui, devaient nécessairement rentrer l'abondance et la prospérité.
Aussiylorsque, se rendant aux instances de Lafayette, qui ^tait survenu un peu tard, tout eontristé d'avoir cédé au sommeil dans une nuit semblable, la reine parut au balcon avec Louis XVI et son jeune fils, on entendit retentir les cris de vive le Roi! vive la Nation l te roi à Pans! et, sur un isigue d'assentiment du monarque, on cria aussi : Fm la iîtfifKj/ Ce fut comme le signal d'une réconciliation générale. Le peuple donna l'accolade aux gardes du corps, qui mirent à leurs chapeaux la cocarde nationale. On se prépara au départ comme à une fête.
Si de sombres pressentiments agitèrent dès lors le cœur de Marie* Antoinette, il n'y eut, on peut le dire, du côté du peuple, qu'une immense espérance et de pacifiques aspira* tions. Il n'ignorait certes pas les ripugnances de la cour à
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seplier an nouvel <Hrdre de <^hoees qui se préparait ; mais il Be. prévoyait pas ak>rsles trahisons futures et il n^étalt pas encore agité do démon des vengeanees.
Aussitôt que rAâsemblée nationale apprit la résolution de Louis XVI, elle décréta qu*elle était inséparable du roi, et, en. attendant qu'elle le suivît elle-même, elle' désigna eantdesesmembres pour raccompagner. La joamées'avan- Départ çait. Il était une heure quand le roi quitta, pour n'y plus pour Paria. Tev^nir, le palais de Versailles, témoin de la grandeur de ses pères, et qull était destiné à illustrer par une éfatite échtante. Le convoi était innombraUe. Obligée de régler sa marcbe sur le pas de la multitude qui servait d'avantgarde, la voiture où se trouvaient toute la famille roysde et la gouvernante des enfants. M"" de Tourzel, ne pouvait aller que lentement. La nuit était complète lorsque le cor* tége entra dans Paris. Il était fermé par un certain nombre de voitures de grains. Aussi les femmes s'écriaient-elles^ : t Nous ne manquerons plus de pain ; voici le boulanger, la boulangère et le petit mitron. » Reste de superstition monarchique, illusion populaire qui attribuait encore à un seul homme une influence providentielle sur les destinées de la nation.
Louis XVI et Marie-Antoinette allèrent droit à l'hôtel de ville. Ils y furent accueillis avec enthousiasme par les membres du conseil, dont les applaudissements et les cris d'allégresse leur rendirent un peu de confiance, La bourgeoisie parisienne se croyait désormais sûre de son influence 8ur le roi; elle n'en demandait pas davantage. Après avoir entendu force discours louangeurs, et reçu de nouvelles démonstrations de dévouement de la part des conseillers municipaux, la famille royale alla coucher aux Tuileries, veuves depuis si longtemps des hôtes de la monarchie.
Telles furent, aussi complètement racontées que possible dans un résumé rapide, ces fameuses journées d'octobre. Beaucoup de personnes ont cru qu'elles étaient l'œuvre du
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duc d*0rlëan8, parce que, dans la matinée du 6, on ayait vu ce prince circuler au milieu des envahisseurs ; mais cette hypothèse n'est fondée sur aucune donnée positive. Si quelques hommes politiques, comme Mirabeau, plongeant dans ravenir, jugeaient utile de substituer un jour la branche cadette à rainée pour faciliter le développement du régime parlementaire en France, rien ne nous autqpse à supposer que le duc ait eu à cette époque de si ambitieuses visées. Ce qui est vrai, c*est que parmi ceux qui poussèrent aux excès, quelques-uns avai^it été payés par des gens intéressés à déshonorer la Révolution et à la rendre odieuse ; mais la masse, on peut le dire, céda à l'une de ces émotions populaires et spontanées qui, à un moment donné, mettent toute une nation en mouvement. La journée du 14 juillet avait été l'insurrection de la liberté, celle du 5 octobre fut l'insurrection de la faim ; l'une et l'autre marquèrent une étape de la Révolution vers la démocratie. Quelques personnes entrevirent, dans la translation de la cour à Paris, une réconciliation du peuple avec 1^ royauté, elles se trompaient grandement ; de plus clairvoyants eurent dès lors le pressentiment que^ c'était la fin de la vieille monarchie.