‹ Précis de l'histoire de la révolution françaiseChapitre 41 sur 226 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

U oou aux Taîkries. -^ Meture» diTenes. — Instollatioii de l'Asaem* blée à Paris . — Meurtre da Boulanger Françoii. — La loi martiale. — Décret du mare d'argent. — Les biens du clergé. — Mise en vacances do Parlement. — Nouvelle division du royaume. — Création des assignats.

- Le club des Jaoobins. — Le Châtelet et Marat. ~ Le procès de Favras.

- Le serment civique. — Désordres dans les provinces. — Suppression Séi vœux monaatiques et du droit d'atnesse. — Situation extérieure. — Le papier monnaie. — Nouvelle organisation judiciaire. -^ Le livre rouge.

- Colères du clergé. — La corruption de Mirabeau. — Du droit do déoiderla paix ou la guerre. — La constitution civile du clergé. •— Abolition des titras de noblesse.

« Tout est consommé, » écrivait, de sa plume enthou- octobre siaste et légère, rironique Camille Desmoulins, quelques i789. jours après l'installation de la cour aux Tuileries. Il voyait déjà l'Assemblée nationale délivrée de tous ses ennemis, la France libre et heureuse et la Révolution terminée.

Tel était aussi le sentiment des trois cents représentants de la bourgeoisie qui siégeaient à TMtel de ville. Assurés désormais de la prépondérance de la classe à laquelle ils appartenaient, ils se trouvaient pleinement satisfaits des résultats acquis, et, sans regarder au-dessous d'eux, sans se demander si la masse profonde du peuple avait lieu d'être également contente, ils ne voulaient rien de plus, rien de moins que ce que le cours des choses leur avait apporté jusqu'alors d'avantages et de bénéfice. Mais Us comptaient sans les légitimes exigences populaires d'une part, et de l'autre sans les résistances désespérées des

La conr aux Taileriei.

Mesures diverses.

anciens privilégies, exigences et résistances dont le choc devait fatalement causer des explosions formidables que nul pouvoir au monde n'était capable de prévenir.

Louis XVI avait assez bien pris son parti de son installation forcée aux Tuileries. Il s'était ménagé un atelier de serrurerie, où Tolontiers il allait sedélaaser du travail des affaires publiques en forgeant quelque serrure; et, ne pouvantplus se livrer chaque jour à re:xercice de la chasse, il y suppléait en se promenant à grands pas dans les longues 'galeries du château. Marie-Antoinette elle-même parut se résigner en voyant sa nouvelle résidence encombrée de .plus de courtisans qu'il n'y en avait à Versailles. Des adresses de télicitations en foule et des bouquets offerts par une députation des dames delà Halle ne contribuèrent pas peu à rassurer le roi et la reine. Signalé comme un danger permanent pour la couronne, le duc d'Orléans fut envoyé à Londres sous prétexte d'y rechercher les auteurs des troubles de notre pays et de s'enquérir des intentions du gouvernement anglais. Il partit sur les vives sollicitations de Lafayette, et malgré les pressantes représratations de Mirabeau, qui n'était pas fkché de le tenir sous sa main pour s'en servir au besoin comme d'un épouvantai!* C'était un bannissement déguisé. La cour se crut sauvée.

Le mouvement de l'émigration n'en «ontinua pas moins. .La désertion se mit dans les rangs de l'Assemblée natio- .nale elle-même* Lally-Tolendal, Mounier, Bergasse et beaucoup d'autres moins en Tue abandonnèrent leur poste. >Le nombre des demandes de congé finit par devenir si considérable, que l'Assemblée dut se décider à n'en accorder dorénavant que pour des cas d'urçence bien motivée et ,pour un très-court délai.

Invitée par une lettre du roi à se transporter à Paris, afin de faciliter les communications entre elle et lui, elle résolut de se rendre à cette invitation dés qu'on aiurait un tecal à mettre à sa disposition. En attendant, elle réformait

à Paris.

CBAntRB QUATRltlCB «t

proTisoiram^atJaprocédirre crimmelle dam un sens plus conforme à ia justice et à l'humanité » discutait la question des biens du clergé, décrétait la proportionnalité deilm- 'P6t, soumis désormais chaque année au consentement du Corps législatif, prononçait la responsabilité de tous les fonctionnaires publics, réformait l'ancien protocole en vertu duquel les lois et ordonnances émanaient du bon plaisir et de la science certaine du monarque, et, au titre de rm de.France et deNmùrre, substituait celui de roi des Françms.

Un pas immense dans les voies de la liberté avait donc L'Assemblée été fait déjà quand TÂssemblée vint, le 19 octobre, s'installer à Parie dans la salle de Tarchevêché ; mais un.^sez longintervalle séparait encore le pays de raffranchissement complet: il n'allait pas tarder à être franchi. Cependant la municipalité parisienne S'efforçait d'arrêter. le mouvement révolutionnaire. Elle dénonçait au pnx^reur du roi les pages ardentes de Y Ami du peuple et exaspérait Tirascible Marat au lieu de le ramener à la modération par une large toléiranoe. Puis elle envoyait aux Tuileries une députatation où figurait Condorcet, et la chargeait de prier instamment celui qu'elle appelait k meiUeur des rats d'adresser à la nation une proclamation qui déconcertât les ennemis du bien public et ram^iât l'union parmi les citoyens. En même t^nps , ayant à coeur d# mettre un frein au développement des feuilles scandaleuies et incendiaires, — le mot est de Tépoque, ^ — elle interdisait aux colporteurs de crier par les rues aucuns écrits autres que eeux émanés de l'autorité, sous peine d*ètre punis comme perturbateurs du repos public, décrétait Marat de prise deeorps et faisait saisir ses presses. Tout cela compromettait singulièrement la popularité du maire de Paris, Bailly,et du général Lafayette, auxquels remontait la res- 'ponsabilité de toutes les mesuresTéacttonnaires.

La municipalité parisienne avait en quelque sorte usurpé

Les *^^^ ^^ pouvoirs publics au profit de la bourgeoisie. Elus représentants à raisou de deux par district après la prise de la Bastille, ./® ^* les représentants de la Commune avaient vu leur nombre s*élever successivement à trois cents. Soixante d'entre eux formaient la municipalité proprement dite, laquelle était chargée de toute l'administration de la ville ; le reste composait le conseil général de la Commune : c'était le pouvoir (Jélibératif.

•Le tort de ces premiers représentants du parti de la Révolution fut de pousser trop loin la passion de gouverner. Ils prétendaient diriger l'esprit public, et par la plume de Brissot, un des leurs, ils rédigeaient des adresses aux provinces pour les rassurer sur la pureté des intentions de la capitale. Leur manie de tout réglementer rendit leur administration tracassiére et souleva de bruyantes réclamations. Tournon d'abord, puis Loustalot, dans les -Révolutims de Paris^ Camille Desmoulins dans ses Révolutions de France et de Bradant^ furent les interprètes éloquents des plaintes soulevées par le despotisme impolitique du pouvoir communal. Meurtre Un événement tragique et tout fortuit faillit entraîner du boulanger l'Assemblée nationale elle-même dans les voies d'une réac- '*"^*'* tion violente. Le peuple avait cru qu'avec la famille royale l'abondance allait revenir dans la capitale; mais la sécurité n'avait pas été de longue durée. Le pain était rare et cher. L'autoritéfttait obligée de mettre des sentinelles aux portes des boutiques de boulangers pour éviter qu'elles ne fussent pillées par une foule en proie aux sombres terreurs de la famine. Les bruits les plus absurdes circulaient. On racontait, par exemple, que chaque jour des masses de pain, jetées à la rivière par les ennemis du peuple, étaient retrouvées dans les filets de Saint-Cloud. Qui ne sait combien la peur rend les multitudes crédules et cruelles? Dans la matinée du 21 octobre, un boulanger nommé François, demeurant rue du Marché-Palu, à deux pas de Tarchevéclié, est accusé par une femme de garder du pain en

CHAPITRB OUATRIftUE 93

réserve et d'en refaser la vente. Aussitôt retentit le cri lugubre : A la lanterne /Le malheureux,— c'était le propre fournisseur de l'Assemblée nationale, — conduit à l'hôtel de ville, est arraché de vive force des mains de ceux qui l'interrogeaient, et, malgré Tintervention de quelques administrateurs, pendu à l'un des réverbères de la place de Grève. Il fut vengé : on condamna à mort et l'on exécuta un de ses meurtriers, sa veuve reçut une pension; mais il n'en avait pas moins péri victime de l'aveuglement populaire.

Un des plus fâcheux résultats de cet événement fut le u

vote de la loi martiale. Vivement réclamée par la munici- ^^ martiale. palité, cette loi terrible, qu'appuya Mirabeau de sa parole paissante, fut adoptée le même jour par l'Assemblée nationale, malgré les énergiques protestations de Robespierre, ieqoel aurait voulu qu'au lieu de cette machine à meurtres, qui allait permettre au gouvernement de mitrailler le peuple en masse, on instituât simplement un tribunal vraiment national, chargé de procéder contre les fauteurs de désordres et d'assassinats* C'était aussi l'avis de Bq^ot. Mirabeau réclamait également ce tribunal, mais il tenait surtout à la loi martiale, et, soutenu par les Barnave, les Duport et les Target, il l'emporta.

En vertu de cette loi de sang, le drapeau rouge devait être arboré à la principale fenêtre de l'hôtel de ville et promené par les rues dans le cas où la tranquillité publique se trouverait en péril. Tout attroupement, sourd à trois sommations successives faites à haute voix par un ofâcier municipal, était instantanément dispersé par le feu. Enân^ les moteurs et instigateurs de la sédition, même dans le cas où le peuple attroupé se serait retiré paisiblement, étaient passibles de la peine de mort, si l'attroupement était armé. On comprend combien, entre les mains d'un pouvoir hostile à la Révolution^ cette arme pouvait devenir dangereuse pour la liberté. Nous en verrons faire au Cham{Hle-Mars la douloureuse expérience, et malheureu-

HISTOIRB m lii RÉVOLUTION

Décret

du

marc d'argent.

sèment le penfAe n'oubliera p«9 que ce fut à rinstigattou de BaiUy que l'Assemblée la forgea dans un moment de colère.

Cette loi martiale, proclamée en grande pompe, souleva les clameurs indignées^ de la presse démocratique. Robes* pierre, pour l'avoir combattue avec une logique implacable et une grande âpreté de langage, y gagna unepopularité qui allait grandir de jour en jour. Il ne perdait pas une occa^OH de défendre les priacipes constitutifs de la démo* cratie.

C'est ainsi que des le 22 octobre, dans la discussion des conditions requises pour être électeur et éligible, il réclamait... le suffrage universel. Mais l'heure du triomphe de ses idées n'avait pas sonné encore." Après des débats qui tinrent plusieurs séances, l'Assemblée décida qu'il y aurait deux degrés d'élection; que pour être élec* teur il faudrait, entre autres conditions, pour le premier degré, payer une contribution directe équivalant à la valeur ^de trois journées de travail; pour le second, être propriétaire ou usufruitier d'un bien évalué, selon l'importance des journées de travail, à cent cinquante ou à deux cents journées de travail; enfin, que nul ne serait apte a la représentation nationale s'il n'était inscrit au rôle des contributions pour une somme de la valeur d'un marc d'argent au moins. C'était là constituer l'aristocratie de la richesse, substituée à celle de la naissance. Ce fameux décret du marc d'argent, si contraire à la justice et à l'égalité, rencontra tant d'opposition dans le pays, que l'Assemblée se vit obligée plus tard de le modifier profondément. Elle accorda à tout citoyen actif, c'est-à-dire payant un impôt direct égal à la valeur de trois journées de travail, le droit d'être nommé représentant, de telle sorte qu'il fallut payer beaucoup plus pour être électeur du second degré que pour être député au Corps législatif. En établissant ainsi des catégories de citoyens actifs et de citoyens inac-

. CHAMTRB QUATHIÈtfB 95

tifs, en éliminant de la vie politique une partie de la nation» rAssemblée nationale commettait une iniquité révoltante, elle romontait le cours de la Révolution , et exposait son œuvre à être justement déchirée et détruite.

Préàentemmit, d'ailleurs, le vent était à la réaction. Des protestations ayant été rédigées, dans certains districts, contre la loi martiale, la Commune en fit arrêter les autears. Puis, à l'instar de l'Assemblée nationale, elle organisa un comité des recherches composé de six membres, parmi lesquels on comptait Lacretelle (aine), Garan de Cottlon, et Ërissot, le futur chef des Girondins, qui consacrait alors son journal, le Patriote français^ à la défense de toutes les mesures compressives prises par l'hôtel de ville.

Malgré tout, la Révolution était dans les idées, rien ne Les bienB pouvait en arrêter la marche. Une des forces les plus re- du clergé. dootables de Tancieh régime était le clergé, avec son organisation puissante, et ses immenses richesses, d'une provenance douteuse et dont l'emploi était extrêmement défectueux. Au moment où la nation songea à lui reprendre les biens qui, depuis dix siècles, avaient, par toutes sortes de moyens, passé entre ses mains, il jouissait, tant en dîmes qu'en propriétés diverses, d'un revenu de près de deux cents millions. Mais tandis que certains abbés et les hauts dignitaires de l'Église étalaient un luxe effrayant et insultaient par leurs prodigalités scandaleuses à la misère des fidèles, la plupart des curés et des desservants de campagne étaient réduits à la portion congrue, et avaient à peine le nécessaire. Aussi le pays était-il encore obligé de contribuer annuellement pour une trentaine de millions à l'entretien du clergé.

La Révolution maintiendrait-elle un pareil état de choses? Cétait impossible. Déjà les dîmes avaient été abolies. Restaient les propriétés mobilières et les biens-fonds. Était-il permis à la nation d'y toucher? Non, disait Sieyès

KOTEMBSB

Mise eu vacances

des parlements.

dans ses Observatiom sur les biens ecclésiastiques. Gela est de . droit, répondit l'ayocat général Servan, à la seule condition pour l'État de fournir aux gens d'Église un salaipe suffisant à leur entretien.

Ce fut un noble, un prêtre, révêqued'Autun, Talleyrand- Périgord, qui, dans la séance du 10 octobre, posa la question à la tribune nationale, et qui le premier montra dans les biens du clergé une splendide et magnifique ressource pour les besoins de TÉtat. Accueilli car les plus vifs applaudissements, le projet très-develoj^é de l'évêque d'Autun rencontra dans l'abbé Maury un adversaire éloquent et passionné. La discussion causa au dehors une émotion extraordinaire. On protestait au nom des pauvres, et l'évêque de Tréguier, en Bretagne, ne craignit pas de faire appel à l'insurrection, en alléguant qu'on ébranlait jusque dans ses fondements le plus illustre trône de l'univers. Toutefois, si nombre de prêtres oubliaient trop facilement la pauvreté du fondateur de leur religion, d'autres, comme l'abbé Gouttes et l'abbé Dillon, prêchèrent noblem^it le mépris des richesses, et vraisemblablement ils ne contribuèrent pas peu à décider l'Assemblée nationale à décréter, dans sa séance du 2 novembre, sur la motion de Mirabeau, que tous les biens du clergé seraient mis à la disposition de la nation, à la charge par celle-ci de pourvoir convenablement aux frais du culte et à l'entretien de ses ministres. C'était la destruction de l'influence exorbitante du clergé dans le pays, et l'acheminement vers la séparation de l'Église et de TÉtat.

Une autre institution de l'ancien régime, appelée à rendre à la Révolution des comptes sévères, c'était celle des parlements. Impossible d avoir, vantant que ces grands corps judiciaires, démérité de la justice et de l'humanité, en vain se prétendaient-ils les héritiers de ces assemblées, décorées aussi du nom de i>arlem'ents, où nos premiers rois paraissaient s'inspirer, sinon de la volonté du peuple.

Page 1