CHAPITRE QUATRIÈME
d'Estourmel, ayant cru devoir invoquer le souvenir de Louis XIV, Mirabeau se précipita à la tribune, rappela à son tour, puisqu'on se permettait des citations historiques, l'intolérance d'un règne illustré par la révocation de Tédit de Nantes, et du geste indiqua la fenêtre où, au nom du catholicisme, un roi avait tiré le coup d'arquebuse qui avart été le signal de la Saint-Barthéleray. A une immense majorité la malencontreuse motion fut repoussée.
La fermentation à laquelle l'Assemblée se trouvait en proie s'était communiquée au dehors. A l'issue de la séance, la foule accueillit par des huées l'abbé Maury et le frére du grand Mirabeau, celui qu'on appelait Mirabeau- Tonneau, et qui s'était signalé par son fanatisme prodigieux. Ce dernier mit l'épée à la main, et l'abbé fit mine de se saisir de pistolets suspendus à sa ceinture ; ils faillirent être écharpés l'un et l'autre. Le lendemain l'Assemblée adoptait les conclusions du rapport de Chasset. Certains membres du côté droit, exaspérés, essayèrent d'entraver les travaux de l'Assemblée en reprenant une motion de Cazalès tendante à la convocation d'une nouvelle législature, sous prétexte que le mandat de la Constituante était expiré. Leur rage alla se briser contre une apostrophe de Mirabeau, lequel, le visage et la main tournés vers la gauche, jura que l'Assemblée avait sauvé le pays.
lisse décidèrent alors à lancer dans le public une protestation contre le rejet de la proposition relative à la religion catholique. Signée de deux cent quatre-vingt-dix-sept membres, parmi lesquels figuraient seulement quaranteneuf députés des communes, cette protestation ridicule fut presque partout dédaigneusement accueillie ; mais en certains endroits, à Montauban et surtout à Nîmes, où les passions religieuses étaient si vives encore, elle causa des troubles graves, faillit, amener la guerre civile, et ce fut en quoi, cessant d être seulement ridicule, elle devint
criminelle. Les dévots du côté droit n'eussent pas mieux demandé que de mettre le pays à feu et à sang. La corruption La popularité de Mirabeau, qui venait de grandir encore <ic Mirabeau, au milieu de ces débats enflammés, faillit sombrer àxûs une discussion toute fortuite. Transfuge de la noblesse, le puissant orateur n'avait pas contracté à l'égard de la démocratie naissante de ces engagements qui font qu'un homme est à jamais méprisable quand il vient à les rompre. Tout en restant dévoué à la liberté, il pouvait, dignement, flotter indécis entre le pouvoir et le peuple et réclamer, pour le premier, des prérogatives qui appartenaient logiquement au second, cela à la condition absolue de n'obéir qu'aux seules inspirations^ de sa conscience, de ne céder ni aux conseils de l'ambition ni aux incitations de la cupidité. Malheureusement il n'en fut pas ainsi. Être ministre était son rêve. Dès le mois d'octobre il correspondait secrètement avec la cour et recevait d'elle quelque argent- Mais au lieu d'un ministère, — et c'est la place de Necker qu'il aurait voulue, — on lui offrit... une ambassade. Il refusa, et se mit à accentuer davantage son opposition. Un jour, à propos d'une question de subsistances, on l'entendit émettre à la tcibune une théorie au moins singulière sur l'utilité qu'il y aurait à ce que les ministres fussent euxmêmes membres du Corps législatif. Laissa4-il trop percer les désirs ambitieux dont son cœur était dévoré? C'est probable, car, par un décret évidemment dirigé contre lui, FÂssemblée décida que les représentants du peuple ne pourraient, pendant la législature dont il& seraient membres et les trois année&suivantes, accepter de la cour aucun emploi, aucune grâce ou commission, et que, durant la session^ il serait interdit à tout député d'avoir place au ministère. Ceci- se passait au mois de novembre; Forcé de renoncer à ses rêves d'ambition, sous peine d'abandonner l'arène où était sa forœ et qui faisait son prix, Mirabeau dut se résigner de ce côté ; il ne songea plus qu'à réparer les torts de
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la fortune à. son égard et à dorer sou existence. On le vit tout à coup, lui dont la pauvreté était connue, prendre un hôtel, mener grand train» avoir chevaux et équipages, entretenir des filles. Déplorable abaissement de la nature humaine ! Ce prodigieux génie se vendit comme le dernier des misérables. On s'engagea à payer ses dettes, dont le chiffre était énorme, à lui servir une pension de six mille livres par mois, et à le gratifier de la somme d'un million à la fin de la session, si Ton était content«de lui. Cela n'était pas avéré alors; mais le soupçon farouche s'était glissé dans les cœurs, et il n'attendait qu'une occasion pour éclater.
Le li mai, l'Assemblée nationale apprenait, par une let- haï 1790. tre du ministre des affaires étrangères Montmorin,. que, i propos d'un différend survenu entre l'Angleterre et l'Es- . pagne, le roi avait ordonné l'armement d'un certain nombre de vaisseaux et invité les commandants maritimes à se tenir prêts à toute éventualité. Cette communication, à laquelle on n'eût pas pris garde en un temps ordinaire, devait causer un grand émoi à cette heure solennelle de revendication des libertés publiques. L'Assemblée ajourna sa réponse au lendemain ; mais le soir même, dans les endroits publics et surtout aux Jacobins, on agita la question. On se demanda s'il était bon de permettre au gouvernement d'entraîner a son gré la nation dans les hasards d'une guerre née souvent d'un caprice du prince ou d'une simple fantaisie de courtisan. La réponse ne pouvait être douteuse, et la question était résolue dans l'opinion quand les débats s'ouvrirent à la tribune de l'Assemblée constitiaàte.
Alexandre de Lameth posa nettemeirt la question en ces Du droit t»mes : <i La nation souveraine doit-elle déléguer au roi ^® décider le droit de faire la paix ou la guerre î » Les Lameth, Bar- ^^ 1^ guèm. nave, Robespierre, Pétion, d'AignUlometquelques autres démontrèrent, par des arguments décisilEs, combien il était
dangereux d'accorder à un individu le pouvoir de déchaîner sur une nation cet horrible flëau* qu'on appelle la guerre. Mais, disaient certains membres de la droite, le roi n'est-il pas le représentant de la nation ? Non, répondait Robespierre, il n'en est que le commis et le délégué. Ces mots soulevèrent une tempête. Les députes d'Estourriiel et Murinais réclamèrent bruyamment et vainement le rappel à l'ordre de l'irrespectueux orateur. Robespierre conclut en éjtigageant vivement l'Assemblée à réserver au Corps législatif le idroit de décider la paix ou la guerre, si elle voulait pour Tavenîr assurer la paix du monde et épargner au pays les plus grands dangers.
Il était réservé à Mirabeau dépassionner le débat en défendant la prérogative royale. Il jugeait bien, le grand orateur, qu'il allait heurter de front le sentiment général. Aussi, comme il enveloppa de précautions oratoires son argumentation ; de quels ménagements il usa pour sauvegarder les susceptibilités de l'Assemblée ; comme il s'attacha s;irtout à mettre hors de cause la souveraineté nationale! N'importe; sous les réticences on sentait trop son dessein bien arrêté de laisser au roi la plus large initiative possible. Barnave qui lui répondit, et qui répéta, avec beaucoup de talent et de bonheur d'expressions, les arguments de Pétion et de Robespierre, obtint un succès prodigieux dans l'Assemblée et surtout au dehors. A Tissue de la séance, il fut l'objet d'une véritable ovation dans 1^ jardin des Tuileries, ainsi que les Lameth, Pétion, Duport, et Robespierre, tandis que son adversaire fut accueilli par des malédictions ; dès le lendemain de cette séance on colportait dans les rues de Paris un pamphlet intitule la Grande trahison du comte de Mirabeau»
C'était le 22 mai ; il y avait près de huit jours que la discussion durait. Mirabeau, ne voulant pas laisser l'Assemblée sous l'impression des paroles de Barnave, remonta à là tribune. Il avait déclaré qu'on l'emporterait triomphant