‹ Précis de l'histoire de la révolution françaiseChapitre 51 sur 226 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

on en lambeaux. Il eut des élans d'une irrésistible éloquence ; cependant, sentant la disposition des esprits, il ne crut pas devoir se montrer aussi affirmatif que la veille. Il avait proposé à TAssemblée de déclarer que le droit de faire la guerre et la paix appartiendrait à la nation, et que l'exercice de ce droit serait délégué concurremment au pouvoir législatif et au pouvoir exécutif. Quand on fut sur le point d'aller aux voix, il se Mta de se rallier à un amendement de Fréteau, portant que la guerre ne pourrait être déclarée que par un décret de TAssemblée nationale, rendu sur la proposition du roi. Tel fut le sens du décret adopté par l'Assemblée, décret qui ne satisfit complètement ni les défenseurs de l'initiative royale ni les partisans de l'omnipotence nationale. Nous avons singulièrement rétrogradé depuis lors. Toute l'éloquence de Mirabeau ne l'eût pas sauvé des plus sanglants outrages, si dans lia dernière séance il ne fût point prudemment revenu sur ses pas. Il alla même, en faisant imprimer son discours, jusqu'à le modifier dans le sens de l'opinion qui avait triomphé, afin de ménager sa réputation : c'était un acte d'une moralité douteuse. Quoi qu'il en soit, sa popularité reçut de cette discussion un coup mortel, et, à partir de ce jour, il passa auprès de beaucoup de gens pour avoir vendu sa conscience.

Déjà, quelques jours auparavant, il avait vivement mécontenté l'opinion dans les délibérations sur l'organisation de la municipalité parisienne, en soutenant contre Robespierre, et en faisant triompher l'article qui supprimait les assemblées permanentes des districts. On vit là de sa part unentention formelle de comprimer l'essor populaire, et sur lui rejaillirent forcément une partie des anathèmes dirigés contre Bailly, accusé d'avoir été l'inspirateur du plan proposé parle député Desmeuniers. Lorsque dans le courant du mois de juin il proposa à l'Assemblée de prendre le deuil pour trois jours en l'honneur de Franklin, dont on venait

d'apprendre la mort, le côté gauche salua cette motion d*applaudissements enthousiastes; mais ses transports s'adressaient surtout à la mémoire illustre qu'on lui demandait .n:iK 1790 d'honorer, et involontairement sans doute on ne put s*empêcher d'établir un parallèle entre le républicain austère qui représentait le désinté^essement, la probité politique, et le tribun dont le cœur s'était ouvert à la corruption.

Dans ce même mois fut résolue une question grosse de tempêtes, et qui depuis quelque temps occupait les séances de l'Assemblée, je veux parler de la question religieuse au point de vue de la société civile. Etait-il permis à la Révolution de substituer à l'ancienne organisation du Constitution clergé français une constitution en rapport avec les princiviie cîpes politiques qu'elle avait proclamés ? Cela ne nous paraît Il c erg . p^^ douteux, du moment où les cas de conscience se trouvaient formellement réservés, et où il n'était point touché au dogme. Sans doute, à notre point de vue moderne, D eût mieux valu prononcer tout de suite la séparation radicale de l'Église et de l'État, n'intervenir en aucune espèce de façon dans les relations entre les fidèles et les prêtres, et laisser toutes les communions libres en n'en salariant aucune. Mais il faut considérer qu'à cette époque le sentiment religieux était encore très-vivace dans les âmes, et qu'à rompre brusquement tous rapports avec l'Église on courait risque d'indisposer une foule de personnes toutes dévouées du reste à la Révolution ; qu'il y avait en quelque sorte nécessité de couper court aux scandales auxquels, de temps immémorial, donnait lieu la collation des dignités ecclésiastiques; enfin qu'en s'emparant des biens du clergé l'État avait pris l'engagement de lui servir des appointements régulier

Les membres du comité ecclésiastique. Camus en tête, et tous les députés qui intervinrent dans la discussion, témoignèrent beaucoup de ménagement pour le clergé. Les hauts dignitaires de l'Église, fort intéressés au maintien

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des anciens abus, n'en jetèrent pas moins les hauts cris. Robespierre proposa la suppression de tontes les fonctions ecclésiastiques inutiles. Devaient être seuls conservés, à son avis, les évèques et les curés. Il voulait de plus qu'ils dérivassent de Félection populaire et que leurs traitements fusseat strictement en rapport avec leurs besoins. Conformément à ces données et sur la motion du comité ecclésiastique» TAssemblée décréta, après d'assez longues délibérations, qu'il y aurait un diocèse épiscopal par dédépartement et une cure par commune; que le traitement des évêques serait de cinquante mille à douze mille livres, et celui des curés de six mille à douze cents livres, selon l'importance des localités, et que les évéques et les curés seraient désd^mais nompiés par le peuple. En outre, et pour lier les oflSciers ecclésiastiques à l'ordre de choses nouveau, l'Assemblée leur imposa l'obligation de prêter, au moment de leur consécration, en présence du peuple et des (aciers municipaux, le serment civique. Telle fut cette famease constitution civile du clergé, où aucune atteinte n'était portée au dogme, et dont néanmoins on se servit si traitreusementpour jeter le trouble dans les âmes et déchaîner sur le pays les fureurs de la guerre civile.

Comme elle avait donné un salaire au clergé, l'Assemblée constituante en donna un à celui que Robespierre avait appelé le premier commis de la nation. Mais quel salaire ! YingtKîinq millions, sans compter un douaire de quatre millions accordé à sa femme. C'était payer cher Uavantage d'être gouverné par un roi. Quelques jours aiHeés, en revanche, elle portait à la monarchie un coup terrible, en la frappant dans son soutien naturel et dans ses sfAeudeurs séculaires. Le 19 juin, dans la séance du Destruction sràr, sur une proposition du député Lambel, appuyée par Charles de Lameth, Goupil de Préfeln, Lafavette, Noailles, Le Péletier, Montmorency, et vainement combattue par les de Foucauld, les de Yirieu et les Maury, elle abolit

de la noblesse.

pour toujours en France la noblesse héréditaire, supprima tous les titres honorifiques, les livrées, les armoiries, et prescrivit à tout citoyen de ne porter désormais que le vrai- nom de sa famille.

Si quelques nobles dans l'Assemblée avaient fait, d'enthousiasme, le sacrifice de leurs titres, la plupart des anciens privilégiés, plus sensibles peut-être à la suppression d'un hochet qu'à la perte d'avantages réels, reçurent ce décret comme un affront et en gardèrent à la Révolution une rancune implacable. Mirabeau lui-même ne put s'empêcher de maugréer; il voulait bien être le comte de Mirabeau, marchand de drap ou de toile, il lui répugnait d'être simplement le citoyen Riquetti.

Et cependant ce décret était un acte de jifttice, un pas décisif vers la démocratie. En vain on avait allégué que la noblesse était la récompense de services rendus au pays. Si cela était vrai pour quelques-uns, c'était faux pour le plus grand nombre. Et quand même ! comme on avait admis, en droit héraldique, qu'on était d'autant plus noble qu'on s'éloignait davantage de larbre générateur de Ja noblesse, il s'en suivait qu'un citoyen qui avait bien mérité de la patrie était récompensé surtout dans ses descendants à la quatrième ou cinquième génération, ou même dans des étrangers, héritiers de sa noblesse et de ses titres. La vérité est que, née de la violence à l'origine, la noblesse avait été depuis quelques siècles l'objet des trafics les plus scandaleux^ Maintenant elle était incompatible avec les principes du nouveau droit social, il lui fallait donc disparaître. Seulement l'Assemblée ne vit pas que la destruction de la noblesse, l'abolition de la vénalité et de l'hérédité des charges lui commandaient fatalement de supprimer aussi.... la royauté. Les représentants de 1789 n'osèrent pas aller jusque-là. Et c'est à quoi l'inflexible logique des choses devait pousser la Révolution.

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