CHAPITRE SIXIÈMJB
Vivement combattue le lendemain par Mougins de Roquefort, cette opinion fut chaleureusement soutenue par Pétion, lequel trouva à son tour un contradicteur dans Bcillat- Savarin. Alors parut àla tribune un homme qui, après avoir montré , quelques jours auparavant, beaucoup d*aigreur contre Robespierre, se rencontra cette fois avec lui dans une sainte et noble pensée. Ce fut Adrien Duport A l'aide de considérations non moins puissantes et beaucoup plus étendues que celles qu'avaient fait valoir Robespierre et Pétion, il s'efforça de prouver la complète inutilité de la peine de mort. Vains efforts ! l'Assemblée refusa de l'effacer de nos codes. Elle décida seulement, ce qui n'était pas sans importance, — car à cette époque l'effroyable supplice . de la roue était encore en usage, — que la peine de mort consisterait dans la simple privation de la vie. Les journaux apprécièrent diversement ces débats. VAmi du peuple fut du nombre de ceux qui donnèrent raison aux partisans de la peine de mort. Le sentiment exprimé par Robespierre et par Pétion faisait honneur à leur sensibilité, disait Marat ; mais, il présentait trop d'inconvénients pour être adopté. Et pourtant que de malheurs peut-être eussent été évités, que de sang précieux eût été ménagé, que de remords la Révolution se fût épargnés, si l'Assemblée constituante ne fût restée sourde ni à la voix de Robespierre ni 4 celle de Duport.
Nous touchons ici à l'une des premières crises sérieuses Bruito de fuite qu'ait eu à traverser la Révolution, nous voulons parler de au roi. la fuite du roi. Il était fortement question à cette époque d'une coalition probable de l'Europe contre la France. Si en effet quelques voix étrangères, comme celle de Fox, dans le sein du parlement britannique, s'étaient élevées en faveur de la Révolution, la plupart des cours européennes faisaient entendre pontre elle des malédictions et des menaces qui d'un jour à l'autre pouvaient se traduire en actes. On tenait donc essentiellement à garder la famille roys^e comme
otage ; et les publicîstes révolutionnaires ne se privaientpas d'inviter le peuple .à veiller sur elle. Un jour le Moniteur inséra une correspondance d'Allemagne où il était fortement question du prochain départ de Louis XVI. Le ministre des affaires étrangères dénonça l'article à l'Assemblée, et il se plaignit amèrement qu'on prêtât au monarque le projet d'évasion le plus absurde. Or, on sait aujourd'hui, de source certaine et du propre aveu des royalistes qui ont trempé dans les intrigues du temps, que la fuite du roi était chose convenue d'avance et que, dès cette époque, la plupart des souverains de l'Europe s'étaient à peu près entendus pour prêter à Louis XTI le concours de leurs armes. Nombre de voix réclamèrent violemment l'expulsion du rédacteur du Moniteur. C'eût été là un attentat contre la liberté de la presse ; Robespierre prit énergiquement en main la cause du journal incriminé. La liberté de la presse! déjà le 11 mai il l'avait défendue à la tribune des Jacobins avec une extrême chaleur; et son discours, où il la revendiquait complète, sans restriction, oomme le palladium indispensable de toutes les autres libertés, a été heureusement conservé. C'est assurément le traité le plus complet qui jamais ait été composé sur la matière. Il était donc dans son rôle en se faisant l'avocat d'ofâce d'une feuille attaquée. Ce n'était pas, selon lui, à l'Assemblée de se charger des vengeances ministérielles. Et d'ailleurs l'assertion du mi-
junr 1791. nistre méritait-elle plus de créance que celle dont le Moniteur s'était fait l'écho? Ceci se passait le 1" juin ; à moins de trois semaines de là l'événement prouva de reste que la perspicacité de Robespierre n'avait pas été en défaut.
On r^kme Ces projets de fuite, les bruits de réaction, colportés et leiioenoiemeiit commentés, inspirèrent aux patriotes l'idée de réclamer
de l'umée. ^^ licenciement des officiers de l'armée, dont les cadres, composés presque entièrement de sujets appartenant à l'ancienne noblesse, étaient un appui tout prêt pour la contre-révolution. Ânthoine, Robespierre et même Rœderer,
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aux Jacobins, se prononcèrent pour une réorganisation complète. Le 10 juin la question fut posée devant l'Assemblée nationale. Chargé du rapport sur le licenciement demandé. Bureaux de Pusy se contenta de proposer à l'Assemblée d'exiger de tous les oflSciers un serment de fidélité à la constitution, et de congédier ceux qui le refu* seraient, en leur laissant le quart de leurs appointements. C'était un palliatif dérisoire. .Robespierre s'élança à la tribune. Après avoir montré dans les armées nombreuses et permanentes, surtout avec leur organisation actuelle, un danger^perpétuel pour la liberté, il s'étonna de voir encore debout, au milieu des ruines de l'aristocratie, cette puissance formidable, sans laquelle le despotisme ne saurait exister. Le seul remède efficace à ses yeux, c'était le licenciement des officiers. Cazalès et Foucauld jetèrent les hauts cris. Le premier alla jusqu*à menacer l'Assemblée des vengeances de l'armée si elle ne repoussait pas la motion du licenciement. Reprise le lendemain, la discussion fut d'une extrême violence , malgré l'abstention des membres de la gauche; seul Robespierre tint tète à Torage ; et, debout parmi ses collègues assis, il affronta dédaigneusement les menaces qui, des bancs de la droite, étaient dirigées contre lui. L'Assemblée n'en vota pas moins contre le licenciement, et elle adopta le projet du comité, cédant en cela à son tempérament monarchique.
A cette occasion le Courrier de Provence se souvînt que Mirabeau, son fondateur, avait^ lui aussi, jadis proposé le licenciement de l'armée ; il ne tarit pas en éloges sur le « vertueux Robespierre, » qui seul, dit-il, avait eu le courage d'élever la voix contre ce projet de décret. Tant de combats livrés en faveur de la liberté et de la démocratie avaient porté au comble la popularité de Robespierre ; les faveurs dont ses concitoyens le comblèrent en furent comme la consécration. Déjà il avait été nommé juge au tribunal de Versailles. Cette* position, appropriée à ses
de Robespierre.
I7â HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION
habitudes paisibles, à ses goûts studieux, lui souriait comme un port après la tempête; il y renonça toutefois pour accepter un poste plus pénible, mais où il avait la perspective de pouvoir rendre de nouveaux services à la cause Le tribunal de la liberté. On procédait alors, à Paris, à l'élection des orimmei. membres du tribunal criminel. Duport ayait été nommé président le 9 juin. Le lendemain Robespierre était élu accusateur pubijc, avec d'André. pour substitut. Duport, qui avait mis tout en œuvre pour empêcher son élection, donna sa démission, de dépit de n'avoir pu réussir à éloigner du tribunal un homme dont les principes démocratiques lui semblaient trop avancés ; il fut, à ce sujet, sévèrement et justement traité par la presse populaire. On lui donna Pétion pour successeur; Buzot fut nommé vice-président à la place de Bigot de Préameneu non acceptant, et Faure devint, au lieu de d'André, substitut de l'accusateur public. Ces nominations, qui dénotaient de.la part des électeurs parisiens de très-sérieuses tendances démocratiques, l'hostilité de plus en plus accentuée de certaines feuilles populaires dont la plus répandue, les Révolutions de Paris, dénon* çait la royauté comme le plus grand fléau qui eût jamais désolé le genre humain, jles manifestations dirigées contre les prêtres réfractaires, et que rendaient inévitables leurs excitations à la haine de la Révolution, enfin les agitations inséparables du mouvement électoral qu'allait amener la formation de la prochaine Assemblée législative et qui déjà commençait à faire sentir ses secousses, jetaient le pouvoir dans de mortelles inquiétudes. Cependant la cour était sûre d'une majorité compacte et dévouée dans l'As*, semblée constituante, à la seule condition d'accepter sans arrière-pensée les réformes politiques accomplies jusqu'à ce jour, réformes dont la réalisation était, aux yeux de la plupart des représentants de la bourgeoisie,, le dernier mot de la Révolution. A ces représentants qui aimaient la liberté surtout pour le profit personnel qu'ils en pouvaient tirer, il