CHAPITRE SIZIÈMB
fayette, s*étant présenté en uniforme et armé, faillit ne pas être admis; on ne voulait pas que l'enceinte consacrée à Tenfantement des lois fût profanée par les armes. Ni lui, ni aucun des ministres ne purent donner de renseignements satisfaisants. L'intendant de la liste civile vint apporter un mémoire qui, le matin même, lui avait été remis de la part du roi^ avec un billet très-laconique. C'était une proclamation aux Français, dans laquelle Louis XVI expliquait à sa manière les motifs de sa fuite. Il arguait principalement de la modicité de sa liste civile, des brèches faites à son pouvoir, de l'aménagement défec*tueux du château des Tuileries, et enfin de l'espèce de captivité dans laquelle il se prétendait tenu depuis les journées d'octobre. L'Assemblée, en ces graves circonstances, se conduisit avec beaucoup de dignité. Néanmoins on peut s'étonner, avec Robespierre, de la mollesse de ses décisions; et surtout, il faut lui reprocher d'avoir à dessein, comme pour mettre d'avance le roi hors de cause, attribué sa fuite à un enlèvement. Qui espérait-elle tromper par ce mensonge inutile et grossier ?
Aux Jacobins la séance se ressentit des émotions de la La séance journée. Robespierre, ce soir-là, joua le rôle principal. Il des Jacobins, parla longuement, très-longuement, avec une animation extraordinaire. Il déclara que, loin de regarder comme un événement désastreux la fuite du premier fonctionnaire public, il l'envisageait comme fort avantageuse pour le pays. Le gain de quarante millions d'entretien que coûtait Kndividu royal était, selon lui, le moindre des bienfaits qui en devaient résulter pour la nation. Il termina en critiquant la voie oblique et incertaine suivie dans la journée par l'Assemblée nationale, et s'écria que pour lui, ayant fait le sacrifice de sa vie à la vérité, à la liberté, à la patrie, il accepterait la mort comme un bienfait pour ne pas être témoin de maux qu'il regardait comme inévitables. « Nous mourrons tous avec toi !; » dit Camille Des- ^
moulins les larmes aux yeux. Tous les assistants se levèrent, saisis d'émotion, et firent serment de se rallier autour de Robespierre. M"* Roland a donc menti, et menti sciemment lorsque, dans ses Mémoires, d'ailleurs si remplis de contradictions, elle le présente comme éperdu de peur dans cette soirée du 21 juin.
Bientôt parurent dans l'assemblée jacobine les ministres, le maire de Paris, Lafayette et la plupart des membres du Club de 89. A cette vue, Danton, à qui sa qualité de membre du directoire donnait une certaine autorité, s'élança à la tribune et prononça contre le général un réquisitoire terrible. Lafayette balbutia quelques mots de réponse et sortit. Danton venait d'achever de tuer sa popularité.
Le lendemain, l'Assemblée constituante adopta une nouvelle formule de serment à exiger de tous les officiers, nomma, pour aller le recevoir dans les départements, des commissaires choisis presque tous parmi ceux qu'on a appelés les royalistes constitutionnels, et décréta l'envoi d'une proclamation au peuple français, où, persistant dans son mensonge de la veille, elle affirmait que le roi et la famille royale avaient été enlevés. Les choses en étaient là quand une grande agitation se produisit dans la salle : « Il est arrêté ! il est arrêté ! s'écriait-on de toutes parts. » Arrestation Louis XVI, en effet, avait été arrêté à Varennes ; voici du roi. comment. Le convoi royal était parvenu sans encombre jusqu'à Sainte-Menehould. Le roi, cependant, était fort inquiet de n'avoir pas rencontré, en sortant de Châlons, l'escorte que Bouille s'était engagé à fournir. Elle était bienvenue; mais, par une imprudence incompréhensible, elle s'était retirée en ne voyant pas les voitures arriver à l'heure convenue. Pendant qu'on changeait de chevaux à Sainte-Menehould, Louis XVI eut l'imprudence de mettre la tète à la portière; il fut reconnu par le maître de poste de l'endroit, nommé Drouet, ancien dragon au régiment de Condé, lequel soupçonna quelque mystère et avertit la