CHAPITRE PREMIER
déjà avait si puissamment favorisé Tessor, s'était élevée dans des proportions singulières, à la suite de Law, lequel, il faut bien le reconnaître, sut ouvrir au comtnerce des débouchés nouveaux; et ce fut elle, en définitive, qui recueillit les épaves du naufrage des opérations du fameux banquier écossais. Elle avait rencontré dans le duc d'Orléans son chef naturel, et le Régent avait semblé prendre à tâche de déconsidérer à son profit la noblesse et le clergé: la noblesse, en laissant le Parlement, dans un mémoire contre les ducs et pairs, s^égayer aux dépens des plus fières familles de France ; le clergé, en tolérant le dérèglement de mœurs de ses principaux membres, et en faisant monter le cardinal Dubois, son cynique précepteur, au siège archiépiscopal où s'était assis le doux et honnête Fénelon. . C'est un fait historique à noter que cette alliance d'une partie de la bourgeoisie française avec la branche cadette de la maison de Bourbon, alliance qui viendra jusqu'à nous, cimentée, du côté de la bourgeoisie, par la peur de la démocratie, d'une part, et de l'autre par l'âpre désir de s'assurera peu près exclusivement la jouissance des conquêtes dé la Révolution.
La Révolution, elle s'avançait irrésistiblement comme La monaTchie une marée montante. L'ancien régime craquait de tous "'^'^ ^*' côtés, semblable à un vieux bâtiment disloqué, et l'heure n'était pas éloignée, où allaient se vérifier ces paroles prophétiques de Fénelon, au sujet du gouvernement français : a C'est une vieille machine délabrée qui va encore de l'ancien branle qu'on lui a donné, et qui achèvera de se briser au premier choc •. » Chacun sentant venir l'orage, on ne songeait qu'à jouir du temps présent; on s'en donnait à cœur joie, au lieu de chercher à remédier au mal et à conjurer la tempête. Il est du roi Louis XV, ce mot cynique et profond : a Après nous le déluge ! » Ce fut le règne du
i • Yojez Second mémoire twr la guerft de la euccaeion d^Espagne.
luxe et du plaisir à outrance, le règne fangeux des favoris et des favorites. On avait bien vu, sous le bisaïeul, l'adultère s'étaler trioùiphalement à la cour, et trôner sur les sofas de Versailles, mais Timmoralité avait su garder encore un reste de grandeur, un certain décorum; sous Tarrièrepetit-fils tout se rapetisse. De la galanterie, nous tombons dans la licence effrénée, abjecte ; de la passion, dans Thystérie. La prostitution est montée de la rue à la cour, transformée en véritable lupanar, où s'engouffrent les trésors de la nation. Jamais on ne vit pareille accumulation d'infamies. Le déficit, abîme fatal, se creusait de plus en plus ; mais on fermait les yeux pour ne pas voir le gouffre béant. Il était impossible de courir plus gaiement à sa perte.
Misère . Pendant qu'on s'amusait ainsi en haut lieu, le pays se
générale, débattait, en proie à une effroyable misère. Les obstacles apportés à la liberté du travail, par l'institution des jurandes Ht des maîtrises, rendaient difficile à l'ouvrier l'exercice de sa profession. Entre lui et le maître existait une ligne de démarcation presque aussi profonde que celle qui séparait la bourgeoisie de la noblesse. Des bandes de mendiants inondaient les routes. On avait beau rendre contre ces légions d'affamés édit sur édit, leur appliquer des peines d'une révoltante atrocité, en encombrer des prisons infectes, rien n'y faisait. Il eût fallu du travail à ces malheureux, et le travail était devenu une sorte de privilège. Tels étaient les entraves et les abus à cet égard, que, sous le règne suivant, Turgot, dans le préambule de l'édit portant suppression des jurandes, se crut obligé de revendiquer le droit de travailler comme la propriété de tout homme.
Révolte Tandis que la misère et la faim conspiraient sourdement
d«« contre un système de gouvernement impuissant désormais
^^"^' à diriger l'humanité dans les voies du progrès, l'intelligence se mettait de la partie, et s'insurgeait à son tour au nom de la justice et de la raison outragées. Jamais on ne
CHAPITRB PREMIER
vit tant d'esprits, remarquables dans tous les genres, travaillée de concert à l'affranchissement de la pensée. Le principe d'autorité commence d'être vigoureusement battu en brèche dans l'Église et dans l'État. Ici un parlementaire, Montesquieu, décompose les lois comme un chimiste les corps organisés, et soumet à l'analyse la plus minutieuse les divers gouvernements appelés à conduire les peuples. Que des paradoxes plus ou moins ingénieux se soient glissés, çà et là, dans le livre imposant qu'on appelle V Esprit des loiSf c*est possible; mais, grâce en partie à ce livre, des choses réputées jadis inviolables, comme la royauté, sont tombées dans le domaine de la critique. Douter de l'excellence du principe monarchique, c'était porter à la monarchie même un coup dont elle garde encore au flanc la trace ineffaçable. A ce titre Montesquieu mérite d'être compté parmi les précurseurs de la Révolution. Là, un homme d'Église, l'abbé de Saint-Pierre, dont les idées devaient avoir la bonne fortune d'être revêtues du style enchanteur de Jean-Jacques Rousseau, conclut bravement à la suppression des guerres et à Tabolition des trônes. Puis voici venir, ardente au combat, la troupe vaillante des Encyclopédistes, d'Alembert et Qiderot en tête. Voyez les frapper d'estoc et de taille la terre et le ciel, le ciel surtout. Car ils n'ignorent pas que les abus les plus violents dont les peuples aient eu à gémir ont reçu la consécration catholique et papale. Donc, écrasons l'infâme/ tel est le mot d'ordre, le cri de ralliement de cette phalange d'élite. Ce ne sont pas seulement des lutteurs, ce sont aussi d'infatigables ouvrier^. Avec quelle ardeur, pionniers de la civilisation, ils déblayent le terrain pour édifier la cité nouvelle!
Au-dessus de ces esprits, déjà si élevés, apparaissent, comme deux phares dans le xviii" siècle. Voltaire et Jean- Jacques Rousseau. Armé de sa terrible ironie, Voltaire porta à la superstition et à l'intolérance des coups mortels.
Les EucycIopéJistes.
VoltAiro
et Rousseau.
Il fut le censeur âpre et infatigable de tous les abns, de tontes les iniquités de son temps; être de cœur autant que déraison, il prit en main la défense^des opprimés et des Tictimes» et ne cessa de stipuler au nom du bon sens et de la justice. Avec plus de hardiesse encore, Jean^Jacques Rousseau, ébranla, de sa voix formidable, les voûtes du vieux monde. S'enfonçant, plus avant que celui qu*il avait salué comme- son maître, dans les voies de Tanalyse et de la critique, il remonta aux causes mêmes des souffrances et de l'oppression générales, et ne craignit pas de signaler hautement, comme un forfait, l'inégalité illégitime introduite parmi les hommes. Arrivés tous deux au déisme pur, l'un en suivant la pente de son esprit, l'autre celle de son cœur, ils sapèrent, celui-là par la raillerie, celui-ci par le raisonnement, leprinciped'autorité représenté par l'Église, et jetèrent les fondementsdu règne de lalibre pensée. Mais tandis que Voltaire, devenu gentilhomme et grand seigneur, prenait pour complices et pour alliés les rois et les puissants de la terre, Rousseau, démocrate et républicain, conviait le peuple lui-même, c'est-à-dire tout le monde, à réformer une société qui se débattait dans un cercle d'iniquités, et où le plus grand nombre était vexé et spolié à plaisir par une poignée de privilégiés. Réformateur plus radical que Voltaire, dont la témérité ne serait jamais allée jusqu'à porter la main sur les rois de la terre, et qui reculait effrayé devant les conséquences extrêmes des théories de l'auteur du Contrat social, Rousseau trouvait la véritable formule démocratique, en réclamant une forme d'association qui défendît et protégeât de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et dans laquelle chacun, en s*unissant à tous, n'obéît pourtant qu'à lui- . même, et demeurât aussi libre qa*auparavant K
Tous deux d'ailleurs, avec cet instinct du génie qui