CHAPITRE SIXIÈME i9l
entre la royauté et la Révolution ; mais la réconciliation était sur les lèvres, non dans les cœurs.
Le 14 septembre, à midi, comme l'Assemblée venait de ratifier les décrets de concorde et d'oubli dont il avait été parlé la veille, le roi parut, accompagné de ses ministres. Debout, en présence des représentants du peuple assis et couverts, il accepta là constitution et jura de la maintenir de tout son pouvoir. De vifs applaudissements, mêlés aux cris de vive U roi/ accueillirent son serment. Le président répondit par une courte allocution, dans laquelle il glorifia répoque sublime qui venait de donner à la France des *" citoyens, aux Français une patrie ; puis l'Assemblée en corps, au milieu des décharges d'artillerie et des transports du peuple qui se pressait sur son passage, reconduisit LouisXVI jusqu'au château. Le même jour l'Assemblée Réunion qui, au mois de mai précédent, avait persisté à refuser, .^j^p^^^g malgré les efiorts désespérés de Robespierre, appuyé par Goupil et par Pétion, de déclarer partie intégrante du royaume le comtat Venaissin, où ses longues hésitations contribuèrent à entretenir des démêlés sanglants, se décida enfin à prononcer l'annexion d'Avignon à la France. Peutêtre, si elle eût moins tardé, n'aurait-on pas eu à déplorer les irréparables malheurs que nous aurons bientôt à enregistrer.
Les dernières séances de la Constituante furent signa- Fin lées par des débats sur les colonies, dont nous avons parlé de r Assemblée plus haut, par un décret qui attribuait aux juifs tous les droits civiques, et par une discussion fort vive au sujet des sociétés populaires, auxquelles les Constitutionnels avaient résolu d'interdire de s'affilier et de communiquer librement entre elles. Robespierre eut beau invoquer la constitution et la Déclaration des droits de l'homme,, il ne put empêcher l'adoption du décret d'interdiction proposé et soutenu par Le Chapelier. C'était le 29 septembre. On peut regretter que l'Assemblée nationale ait terminé son
mandat par une mesure réactionnaire. Le lendemain était le dernier jour de sa laborieuse session; il y avait vingthuit mois qu'elle siégeait. Le corps municipal, Baillj en tête, et une députation du directoire, vinrent la complimenter. Louis XVI lui-même parut vers trois heures et lui adressa un suprême adieu. Thouret, qui présidait pour la quatrième fois, félicita le royal viâiteur d'avoir accepté loyalement la constitution, du maintien de laquelle dépendait le bonheur commun. Quand le roi fut parti et le procès-verbal de la séance lu et adopté, Thouret déclara que l'Assemblée constituante avait terminé sa mission. H était quatre heures.
Une foule impatiente attendait sur la terrasse des Tuileries la sortie des députés. Lorsque parut, donnant le bras à son ami Pétion, Maximilien Robespierre, que déjà l'on avait surnommé ï incorruptible^ beau nom qui lui restera dans l'histoire, d'enthousiastes acclamations retentirent, et l'un et l'autre furent l'objet d'une ovation magnifique. A. coup sûr, sous le rapport des idées démocratiques, ils étaient singulièrement en avant de leurs collègues ; toutefois il ne faut pas être injuste envers l'Assemblée constituante. Si, s'inspirant davantage de Voltaire que de Rousseau, dont pourtant elle s'était déclarée la fille, elle n'a pas su unir assez intimement la liberté et l'égalité, si elle a un peu trop dédaigné le peuple et négligé complètement la question sociale, elle a ouvert au monde des horizons inconnus, retrouvé les titres oubliés des destinées de l'humanité, et formé la France nouvelle. On n'oubliera jamais enfin — et c'est là son plus bel éloge — qu'en moins de trois années elle a déraciné quatorze siècles d'abus.