CHAPITRE X
Fondation de la ville ; — ses privilèges et franchises. — Scel aux causes , armoiries. — Cession par Jean , seigneur de Lannoy, aux habitants de de cette ville, de la halle, des fortifications et des maltotes. — Agrandissement de l'enceinte au XVI e siècle. — Topographie , population.
Dans les deux ou trois années qui précédèrent 1458 , Jean , seigneur de Lannoy et Lys, fit clore, par des murailles flanquées de tours et par des fossés, la partie de son fief particulièrement appelée du nom de Lannoy. Il donna à cette enceinte de très-peu d'étendue la forme d'un rectangle percé de trois portes, l'une tournée vers Lille, une autre vers Tournai , la troisième vers Courtrai. Des familles d'artisans, attirées par les avantages qu'on leur offrit, vinrent s'adjoindre aux habitants déjà groupés sous la protection du château , et telle fut l'origine de la bonne ville de Lannoy , où l'on ne voyait jadis qu'une vieille tourelle et un pauvre villageot \ On ne recueillera donc que pour ce qu'elles peuvent valoir et la tradition qui place la fondation de cette ville antérieurement à celle de Lille, et les diverses assertions qui lui attribuent une importance commerciale ou industrielle qui ne peut dater que de 1458.
1 Chastellaitt , ch. cevu.
Jean qu'atteignait un large rayon des faveurs prodiguées à ses oncles les sires de Croy et de Chimay, voulut aussi munir Lannoy de privilèges , franchises et institutions qui , bien plus que l'enceinte, constituent véritablement une ville.
Au mois de juillet 1458, sur la requête dudit seigneur, exposant que la ville de Lannoy était une ville très-habitée et une ville forte avec de grosses tours et fortes murailles , tenable contre siège et puissance des ennemis , qu'il était d'intention de la peupler davantage , le duc Philippe-le-Bon , ayant égard à la grande et somptueuse dépense que ce seigneur avait faite et soutenait journellement pour la fortification de cette place, pour le bien dudit Duc et la sûreté générale de tout le pays environnant; ayant aussi égard aux grands, loyaux , continuels et notables services qu'il en avait reçus et qu'il espérait encore recevoir de lui , trouva bon d'octroyer par grâce spéciale , audit seigneur de Lannoy et à ses successeurs , que tous ceux et celles qui demeuraient ou qui viendraient par la suite demeurer et tenir leur résidence domestique tant dans l'enclôture du bourg , nouvellement commencée au-dehors et autour du chà^ teau de Lannoy , que dans le donjon , basse-cour et boulevard dudit château, fussent perpétuellement et à toujours, envers lui et ses successeurs , comtes et comtesses de Flandre, quittes et exempts de toutes tailles , aides et subsides qui seraient accordés , donnés et payés par les hauts-justiciers et ses autres sujets , manants et habitants de la châtellenie de Lille
Cette exemption d'impôts, accordée pour toujours , ne dura , il est vrai , qu'un siècle et demi ; mais dans le moment un tel privilège était de nature à favoriser le rapide accroissement de la population , de l'industrie et du commerce de Lannoy. Des fabriques de drap s'y établirent encouragées par le fondateur de
i Archives de Lanooy ; mémoire pour le maiutènement des privilèges de la ville.
la ville , à la requête duquel le Duc accorda , au mois de décembre de la môme année 1458 , deux franches-foires l'an et un franc-n:arcbé le jeudi de chaque semaine , pour tous marchands non bannis, ni ennemis du Roi et du Duc, qui voudraient y venir, avec sûreté et sauvegarde, y séjourner et s'en retourner de même , sans qu'on pût les arrêter pour dettes autres que celles contractées auxdites foires, aux foires de Champagne, de Brie et de Châlons, ou envers le Roi et le Duc
Jacques Du Clercq a ouï publié en 1459 , l'inauguration de la foire du 9 octobre , et en a tenu note en ces termes dans ses mémoires. « Environ en ce temps en ungvillaige en la chastellenie de Lille, nommé Lannoy, le seigneur dudit lieu, lequel estoit capitaine d'Hollande et gouverneur de Lille, feit clone de murs et en feit une ville fermée; et feit ledit sieur de Lannoy crier franque feste en ladite ville de Lannoy, le jour Saint- DenvsetSaint-Guillin en octobre; et donna à chacun marchand qui plus apporteroit de deniers de chascun mestier, à chacun certaine somme d'or et d'argent ; mesmement au plus grand buveur quatre lots de vin , lesquelles sommes montèrent, comme on disoit, à sept cens livres, monnoye d'Arras, ou plus *. »
Au mois d'août 1459 , le seigneur de Lannoy en considération de ce qu'il avait à grands frais mis en défense son château , bourg et ville de Lannoy, et qu'au moyen de la draperie qu'il y avait établie et des franches-foires octroyées par le Duc , icelle ville commençait à se peupler grandement , tant de sujets du Duc que d'autres ; en considération aussi de ses notables et continuels services, obtenait, pour lui et ses successeurs, le droit de faire toutes manières de statuts et ordonnances pour le bien, utilité et entretènement de la chose publique en icelle
• Archivas de Lnnnoy ; mémoire ]>our le mnintènemenl des privilèges de la ville.
* Liv. 8, ch. xlvii,
yille ; et qu'on y pût , à la requête des parties , faire arrêter toutes manières de gens et biens quelconques étant en sa juridiction et seigneurie duditLannoy , par les sergents du lieu, et faire justice des gens et biens ainsi arrêtés l .
Des lettres patentes du duc Philippe , datées de Bruxelles le 24 août 1459 , permirent au seigneur de Lannoy de créer une compagnie de cinquante archers pour la garde de son château , donjon et v ille de Lannoy , autorisant ladite compagnie à porter les armes et les uniformes ordinaires des archers avec telles devises qu'il lui plairait d'adopter. D'autres lettres de ce jour érigèrent également une compagnie de quarante arbalétriers \
Le 1 er septembre dudit an , le Duc octroya à Lannoy , comme à une bonne ville , un scel propre ou scel aux causes de l'échevinage. C'était le moment pour cette ville de prendre des armoiries , et elle fit graver sur son scel : sigillum ad causas urbis Lanoiensis , un écu d'argent à trois têtes de chiens clabauds de sable*. Corneille Gailliard, roi et héraut d'armes de l'empereur Charles-Quint, donne pour armes à Lannoey : d'argent à troes testes de bracques de sable A la fin du XVII e siècle, ces armoiries furent officiellement enregistrées par d'Hozier, dans l'armoriai général de France , en ces termes : D'argent à trois testes de chien de sable (testes de limiers au naturel) 5 . En tête d'une ordonnance imprimée en 1723,1e champ d'argent est par erreur changé en un fond d'or ; et une
* Archives de Roubaix , série JJ.
2 Archives de Lannoy ; mémoire pour le maintènement des privilèges de la ville
3 Nouveau vrai supplément au Nobiliaire des Pars-Bas , copie de l'édition de La Haye , 1TÏ4, p. 19.
* Le blason des armes . suivi de l' Armoriai des villes , chàtellenies , rours féodales , seigneuries et familles de Vancien comté de Flandre.
5 Armoriai de Flandre , publié par M. Borel d'Hauterie.
notice inédite sur Lannoy, transcrite au registre ecclésiastique tenu par les doyens, fait ces armoiries , d'or à trois têtes de chiens courans de gueules. Ces dernières ont prévalu contre toute raison.
Une légende se rattache à l'origine de ces armoiries. On dit qu'un jour ou plutôt une nuit, la ville de Lannoy fut sur le point d'être surprise par Pcnnemi , que des chiens par leurs longs aboiements, donnant l'éveil , sauvèrent les habitants du sac et du pillage, et qu'en mémoire de ce fait la ville adopta trois têtes de chien pour emblèmes.
De nouvelles lettres patentes, du 22 juin 1460, donnèrent au seigneur de Lannoy le droit d'instituer un prévôt pour exercer la justice conjointement avec leséchevins, ayant ledit prévôt pouvoir de faire prise et arrêt , par main mise , des biens et personnes pour tous cas civils et criminels 1 .
Enfin aux. franches-foires et aux marchés dont il a été parlé plus haut , Jean de Latnnoy en ajouta une autre en vertu des lettres patentes du duc Philippe-Ie-Bon , données à Bruxelles le 14 février 1461. Celle-ci, établie au 6 novembre de chaque année, sous le nom à'Estafle (staple, foire) du vin et des harengs , durait trois jours pendant lesquels , et huit jours avant comme huit jours après , tous marchands et autres y pouvaient amener, vendre , distribuer et acheter vin et harengs et s'en retourner sûrement et paisiblement sans qu'on pût les arrêter, sauf pour les cas criminels et pour dettes envers le duc *.
Trente ans plus tard , Jean sentant approcher le terme de sa carrière, voulut couronner tous les bienfaits dont il avait comblé les habitants de Lannoy, par un dernier don qui mettait le sceau
1 Mémoire pour le maintènement des privilèges de la ville de Lannoy. i Ibid.
à la constitution de la commune. Par acte du 28 mars 1490 , il délaisse , cède , transporte et donne aux corps , communauté , mananset habitants de Lannoy, tout le corps delà halle et héritages y appartenant , y compris le lieu que Ton dit le Passe- Temps , avec l'horloge , les grands et petits clochers ; — la boucherie avec le tordoir à verjus et son pressoir ; — toutes les portes, murs , tours, terreaux et fossés faisant clôture et fortification de la ville , avec les eaux « jusques et aussi avant que Ton dit les eaux de mars ; » — ensemble tous les impôts, maltotes , accises , amendes et autres quelconques mis ou à mettre en icelle ville , à la condition expresse d'entretenir toutes ces choses à leurs dépens, et de servir audit seigneur et à ses successeurs le tiers de tous ces impôts de ville ! .
Philippe de Lannoy, gendre et successeur de Jean , agrandit le territoire de la villé en reculant la porte de Courtrai (aujourd'hui de Roubaix) , qui se trouvait auparavant dans la rue de ce nom , appelée aussi la Basse- Ville, et en coupant l'héritage des Croisiers auxquels il laissa l'usage des eaux et des digues entre cette nouvelle porte et celle de Tournai. Il fit de même reconstruire à ses frais la porte de Lille , élever les tours et réparer la plus notable partie des fortifications \ On peut à l'aide des vieux fossés de la ville , dont quelques parties sont encore à ciel ouvert, rétablir le périmètre de la première enceinte et déterminer ainsi l'étendue de son agrandissement , rappelé en ces termes , par Philippe et Bonne de Lannoy, dans un acte du 4 novembre 1523 : « Comme puis aucun temps encha, nous, pour la garde, tutic et seureté de nous, notre ville dudit Lannoy et des manans et habitans d'icelle : aussy affin d'obvyer aux' emprinses et invasions que porroyent en
1 Archives de Lannoy nos 2 et 2 bis de l'inventaire.
* Discours de la ville et de l'origine de l'illustre maison dê Lannoy.
ladvenir faire aucuns malvœillans à nous et à nos subjects dudit Lannoy, ayons par grant et meure délibéracion advisé et conclud de augmenter et amplier notre dicte ville .de Lannoy et icelle faire clore et fermer de bons murs fortifiez de douves et fossez 1 »
De forme quadrangulaire, ceinte de murs et de fossés, et assise sur un terrain plat , la ville de Lannoy , dit Buzelin , occupe un bien modique espace. Nulle élégance dans les édifices, peu de richesse chez les habitants. 1 Et en effet la pauvreté de Lannoy était proverbiale comme la richesse de Tourcoing et la noblesse de Roubaix : Lannoy la Pauvre, Tourcoing la Riche , Roubaix la Noble.
Les murs de Lannoy , qui déjà tombaient en ruines , furent détruits par la guerre de 1792 , et ne furent pas relevés. Les trois quarts des fossés sont réduits en aqueducs et couverts de constructions ; ce qui en reste est considérablement diminué de largeur.
Lannoy est borné au sud-ouest par la commune d'Hem , et dans tous les autres sens par celle de Lys. — Son territoire forme un rectangle allongé d une superficie restreinte de 14 hectares 75 ares. — Sa population, qui était en 1726 de 1258 habitants , s'élève , d'après le recensement de 1866, à 1820 habitants. Ce dernier chiffre , comparé avec la superficie cadastrale , donne un peu plus de 123 habitants par hectare. Si donc Lannoy est la plus petite vtlle de l'Empire français , elle est par contre Tune des plus peuplées relativement à son étendue , et nulle n'a jamais demandé avec plus de raison une extension de territoire.
1 Archives générales du Nord , fonds des Croisiers de Lannoy. * Gallo-Flandria taera et profana.