CHAPITRE XIV
Fabrique de Lannoy.
En fondant une ville autour de son château , Jean de Lannov dut apporter particulièrement ses soins à y favoriser l'industrie manufacturière qui , au milieu du XV e siècle , s'implantait au sein même des populations rurales de la Flandre , et surtout de la cbâtellenie de Lille. Ses efforts ne furent pas stériles, car les premiers privilèges de la ville révèlent incidemment rétablissement de fabriques de drap à Lannoy. La manufacture lannoyenne acquit bientôt assez d'importance pour appeler une organisation en corps et des règlements que lui donnèrent eo effet Philippe et Bonne de Lannoy, successeurs de Jean.
Quelques fragments des statuts et ordonnances du stil des kautelisseurs et tripiers de velours de la ville de Lannoy , de 1529, nous sont restés, et bien que fort incomplets, ils contiennent heureusement les points principaux qu'il convient de rapporter au moins en substance.
o Art. 1 er . Que tous maîtres dudit stil et métier demeurant en la clôture de notre dite ville de Lannoy pourront faireet faire faire en icelle toutes sortes d'ouvrages dudit métier comme ès-villes voisines, à savoir : tripes de velours, ostadine, demi-ostade, satins de soie, satins de lin et soie, satins brochés, rayés, damassés, esquiequelets (échtïïelles?) ; rogettes, dentelettes, colombeltes, fleurs de lis , et tous ouvrages tirés et figurés , comme aussi futaines butennes, futaines rayées et enfin tous ouvrages de coton, de lin et de sayette. — Tous ces genres comportaient, paraît-
il, deux divisions : les tripes de velours ou draperies, les bourgettes (de Bourges), ou pièces d'œuvre.
» Art. 29. Droits du métier. Les maîtres pour leur enseigne paieront soixante sous, les ouvriers sept sous, plus un gros au clerc pour l'enregistrer. De ces droits les Égards auront Un tiers, le surplus contournera par moitié au profit de notre dite ville et du métier. — En 1787, les apprentis payaient pour leur entrée 36 sous , et 12 sous quand ils changeaient de maître.
» Art. 30. Des Egards et du serment d'iceux. Soit bien à entendre que pour meilleur entretien du métier et des ordonnances, seront établis six Égards qui pour la première fois seront choisis par nous et par les gens de justice de notre dite ville en présence desquels lesditsÉgards feront serment solennel de bien et léalement entretenir les statuts et ordonnances, d'en suivre la forme et teneur sans égard à leur intérêt particulier et de faire justice à chacun sans déport ni dissimulation ; lesquels Égards serviront jusqu'à' la Transtiguration de Notre Seigneur.
d Art. 31. Fête du métier. A ce propos on fera dorénavant la fête dudit métier le 6 août, jour de la Transfiguration de Notre Seigneur Jésus-Christ, auquel jour lesdits six Egards, en l'honneur de notre Créateur et Rédempteur et de toute la cour céleste, feront chanter une messe solennelle au chœur de l'église Saint-Philippe où se trouveront les maîtres et leurs suppôts, comme il est de coutume dans les autres villes.
» Art. 32. Renouvellement des Egards. Le jour de la fête seront élus trois nouveaux Égards pour régir ledit métier avec trois anciens; lesquels nouveaux prêteront serment, et ainsi se changeront tous les ans trois desdits Egards, o — Les Égards n'étaient pas élus, comme on pourrait le croire, par les maîtres du métier; mais élus, choisis , nommés, par les gens de loi ou échevins.
o Art. 33. Touchant la procession. Pour l'augmentation de notre dite ville et de la procession d'icelle, laquelle se fait chacun
an le second dimanche de mai, avons intention défaire faire deux torches de cire que le métier sera tenu de faire porter à ses frais. Tous les maîtres et ouvriers dudit métier seront tenus d'assister à la procession , sous peine d'une amende d'une demi-livre de cire pour les uns et d'un quarteron pour les autres. Semblable amende sera infligée à ceux qui manqueront d'assister à la messe le jour de la féte du métier, d
Quelques ordonnances de la comtesse douairière de Bueren et du prince d'Orange complétèrent ces statuts. On y règle le nombre de fils que doivent contenir les fines pièces de tripes ; — on interdit d'une manière absolue, pour le bien et l'utilité du stil de la hautelisse, de vendre et de livrer à aucun étranger quel qu'il puisse être , hors de la clôture de la ville, des chaînes et des trames» à peine d'une amende de soixante sous; — on défend sous les mêmes peines, de tirer les pièces sur leur longueur pour les allonger; et l'on ne permet le travail à la lumière m que du 1 er octobre au 1 er mars.
Lannoy avait rang de ville et en cette qualité elle devait être tracassière pour les campagnes. En 1563, elle entra dans la ligue formée par Lille et Tournai afin de faire interdire toute manufacture dans les lieux champêtres ; ligue qui se renouvela plusieurs fois et notamment en 1631. Mais à son tour, elle eut à se défendre contre la jalouse susceptibilité des sayetteurs et bourgeteurs de Lille, et il lui fallut six arrêts sanctionnés par l'autorité royale pour se maintenir dans le droit de fabriquer toutes sortes d'ouvrages tant inventés qu'à inventer. Encore ne s'y maintint-elle qu'imparfaitement, car en 1741 l'intendant de Flandre y faisait confisquer, au profit des sayetteurs de Lille, des étoffes en blanc de pure sayette.
Quand vint le mémorable arrêt du 7 septembre 1762, qui maintenait les habitants des campagnes dans la faculté de filer toutes espèces de matières, de fabriquer toutes sortes d'étoffes,
et de leur donner tous les apprêts en se conformant aux règlements , Lannôy, comme Lille , jeta son cri d'alarme , et mit tout en œuvre pour empêcher la publication de cet arrêt dans la Flandre. Les démarches de la manufacture de Lannoy lui coûtèrent 1,200 florins qu'elle dut emprunter sous forme de rente héritière.
L'expérieuce pourtant eût dû la rendre plus sage. A peine euton obtenu la suspension, dans la châtellenie de Lille, de l'exécution de l'arrêt de 1762, dont pouvait jouir tout le reste du royaume, que les sayetteurs et bour^eteurs du chef-lieu redoublèrent leurs tracasseries contre Lannoy même, et la manufacture de cette ville dut encore recourir aux emprunts pour payer les dépenses de procès soutenus contre ces corporations jalouses et tyranniques. Les Lillois refusèrent même de gaufrer les pièces fabriquées à Lannoy; il fallut que les Égards se procurassent une machine à quatre cylindres pour apprêter leurs tissus. Au moins l'emprunt de 2,400 livres qu'ils contractèrent en 1774, pour cet établissement, avait une cause raisonnable.
Les archives de Lannoy n'ont conservé qu'un seul compte des maîtres-égards du corps de haulelisse, celui de 1787-J788; on peut, au moyen de ce document, se faire une idée des ressources et des charges de la manufacture.
Recettes : Réception d'un apprenti ; amendes; droits de scel sur les pièces, ensemble 900 liv. 16 sous.
Dépenses : Frais de la messe annuelle et des flambeaux à la procession seigneuriale; salaire du domestique du corps; part des Égards dans les droits de scel ; vacations ; tiers des amendes revenant à la ville ; intérêts des emprunts et rentes viagères , formation et audition du compte , état du greffier pour services rendus à la manufacture, ensemble 1,253 liv. 4 s. 7 d.
A la suite de l'édit du mois de novembre 1696, les corporations
durent se pourvoir d'armoiries et les faire enregister à l'armoriai général de France. Le corps des hautelisseurs de Lannoy prit : d'azur à une figure de Sauveur d'or, la tête entourée d'un cercle de lumière de même , donnant la bénédiction de la main dextre , et tenant de sa sénestre un globe aussi d'or, ceintré et croisé de même, et en pointe d'une navette aussi d'or, à dextre, et d'une paire de ciseaux de même , à sénestre , fun et l'autre posés en pal\
A la nomenclature des étoffes manufacturées à Lannoy et reprises dans l'article premier des statuts de 1529, il faut ajouter la fabrication des couvértures de lit qui est encore une des industries delà ville. Du temps de Buzelin, on travaillait à Lannoy des tissus mêlés de soie, de lin et de laine, soit unis, soit variés par des fleurs, mais qui n'avaient ni la splendeur, ni la valeur des étoffes de soie, bien qu'il y fût permis de les faire tels *.
Lannoy [conserva jusqu'à la Révolution et plus longtemps même sa fabrique de tripes pannes ou velours de laine gaufrés à chaud dont on se servait pour tentures ; les papiers peints et les étoffes pour meubles ont fait tomber, dit-on, cette branche de l'industrie lannoyenne.
En 1696, les étoffes de vogue étaient les calmandes, les bouras, les serges de Nîmes , les ras de Gênes; en 1728, les calmandiles ; en 1741, les camelots cardés. En 1789, on comptait 20 métiers de calmandes et 85 métiers de molletons ; en Tan IX, les métiers de calmandes étaieut réduits de moitié, mais les métiers de molletons s'élevaient à 110. Enfin, on fabriquait en même temps des tricots, des calmoucks, des toiles à matelas, des nankins ; on y filait le lin et le coton 3 .
1 Armoriai de Flandre , du Hainaut et du Cambrési» , publié par Borel dHauterive, 1856, p. 164.
2 Gallo-Flandria sacra et profana , 158.
8 Statistique du département du Nord , par Dieudonné , 1804.
La fabrication des courtes-pointes piquées , aux dessins les plus variés, qui est l'une des principales branches de l'industrie de Lannoy, et qui recueille des médailles aux expositions , ne remonte pas au-delà de 1832. Le tissage mécanique des toiles de lin pour matelas, chemises, linge de table, etc., est également prospère. Il y a à Lannoy deux manufactures de tapis moquette et d'étoffes pour meubles; il s'y est installé, depuis vingt-cinq ans, cinq filatures de lin ayant ensemble 31,000 broches.
La ville de Lannoy n'a pas d'autres ressources que l'industrie des tissus, aussi s'y livre-t-elle avec ardeur. On évalue son chiffre d'affaires à 12 millions de francs ; mais l'espace manque à cette industrie qui de jour en jour déborde l'enceinte.