CHAPITRE XVII
Execution des perturbateurs. — Les Malcontents; — prise de Lannoy par le baron de Montigny. — François Rapheleng, savant Imprimeur, né à Lannoy. — Le prince de Condé , en 4646 , et le duc d'Enghien , en 1667, s'emparent de Lannoy. — Incendie de 4 701 . — Marlborough prend Lannoy en 4708 ; — les alliés en sont chassés en 1744.
A l'administration peut-être trop faible de Marguerite d'Autriche succède celle du duc d'Albe , dont la sévérité outrée ne fait qu'aigrir les esprits. Ce terrible espagnol organise à Bruxelles un conseil que les contemporains ont appelé le Conseil du sang, et qui envoie daus les provinces des commissaires chargés de prendre des informations sur les troubles. Maître Claude Cuvillon , premier lieutenant de la Gouvernance de Lille, avec un conseiller et un procureur du même siège, viennent dans ce but à Laonoy en 1567 '.
Parmi les perturbateurs décapités à Lille, le 19 août 1568, pour avoir hanté les prêches en armes , assisté les brûleurs d'images dans les églises de Mouscron , Tourcoing et Lannoy , et pris les armes avec les sectaires au mois d'août 1566 , se
1 Rapport sur la documents concernant Vhistoire de la Belgique , conservés dons les archives de l'ancienne Chambre des Comptes de Lille, par Gachard. Bruxelles , 1841, p 385.
trouve un habitant même de Lannoy, nommé Jean Dougeveant , tapissier de hautelisse
Le 2 mars 1569 , fut décapité à Tournai , Arnoult Vanbausart ou Wannebausart, « dit Dieu de Lannoy, parce qu'il avait fait des comédies audit Lannoy et y avoit représenté Dieu 3 . » Pendant qu'il habitait le village de Fiers, il s'était moqué des cérémonies de la messe et avait même tenu dans sa maison des assemblées secrètes ; il avait asssité et conduit en plusieurs lieux de la châtellenie de Lille le prédicant Cornille , auquel il avait préparé pour ses prêches des monticules, afin qu'il fût mieux vu et entendu de ses auditeurs. Il avait aussi répandu des livres hérétiques, « disant à aucuns qu'ils estoient biens povres abusez de aller à la messe veu que c'estoit toute abusion et ydolâtrie. » Après le saccagement des images dans l'église de Fiers, il avait ramené les émeutiers dans l'édifice , où ils avaient continué leur œuvre de dévastation. A leur retour, il s'était avancé vers eux, joignant les mains et levant les yeux vers le ciel, a leur demandant sy la grande Babilone estoit bien abolie ; sur leur réponse affirmative, il avait de grand joye usé publiquement de ce cri : vivent les Gheulx ; fy de Dieu 3 . »
En même temps fut exécuté Jérôme de Le Haye. Il avait assisté aux prêches , et entre autres à celui qui eut lieu en septembre. 1566 4 , près de la ville de Lannoy, dans laquelle lui et d'autres avaient voulu entrer pour y briser des images. De là , ils s'étaient dirigés vers l'abbaye de Cysoing. Il avait été vu ensuite à Tourcoing dans une troupe de saccageurs qui après
i L'Eglise .sous la Croix , p. 93.
* Les représentations de mystères , de scènes bibliques et de comédies étuient et restèrent dans les mœurs du pays. On lit dons un compte du greffier de Lannoy que lo 30 décembre 1180, une compagnie déjeunes gens avoit adressé une requête pour être autorisés à jouer une comédie.
3 Mémoire» de Nicolas Suldoyer, p, 321 , aux notes.
* Nous croyons qu'il faut lire août.
pénétrèrent dans Lannoy, où ils détruisirent les images au couvent des Groisiers et à l'église paroissiale. Cela fait , ils allèrent piller l'église de Toufflers *.
Pendant les dix années suivantes le désordre ne fît que croître dans les Pays-Bas; les provinces Wallonnes, c'est-à-dire l'Artois, leHainaut, Lille, Douai et Orchies, songeant au moyen de défendre par elles-mêmes leurs libertés et leur foi sans se séparer de leur souverain, favorisent en secret l'armée des Malcontents, composée exclusivement de soldats catholiques que les protestants appellent les Paternostres ou soldats aux chapelets. Leur chef, Emmanuel de Lalaing, baron de Montigny , fait des courses sur le territoire de la Flandre , repousse les Gantois , et en septembre 1578 surprend la ville de Menin.
L'occupation de Lannoy devant lui être d'une grande utilité pour s'opposer aux excursions que la garnison de Tournai faisait sur le territoire de Lille, Montigny prend la résolution de s'en emparer, laissant les magistrats de Lille dans l'ignorance de son dessein , afin de ne pas les compromettre vis-à-vis des États-Généraux. Ses lieutenants La Biche et Waroux avec la légion wallonne, et Cbamblan avec sept compagnies françaises, investissent complètement Lannoy. Sur le refus des habitants de leur livrer la ville, ils se mettent en devoir de l'attaquer. L'affaire est rude au commencement, car les habitants se défendent sur leurs murailles et repoussent vaillamment les assaillants ; mais voyant tomber quelques-uns des leurs et le feu dévorer (es portes , ils demandent à capituler. Il est stipulé que les habitants conserveraient leurs biens et que Montigny ne placerait dans le château qu'une petite garnison sous les ordres du capitaine Sever. Cette garnison , loin de nuire à la ville , la
préserva de toute attaque en faisant elle-même des excursions •
1 Mémoires de Nicolas Soldoyer, p. 324 , aux notes.
dans le Tournaisis et ramenant au château de nombreux prisonniers'.
C'est au château de Lannoy que le baron de Monligny et Guillaume de Homes , baron de Heze , conclurent avec les confédérés , le 23 décembre 1578, une trêve de huit jours durant laquelle on devait tenter entre les Malcontents et les États- Généraux un rapprochement qui n'aboutit point'. Les hostilités n'en devinrent que plus sérieuses , et les États de Lille , se déclarant ouvertement pour Montigny , rappelèrent le seul représentant qu'ils eussent conservé près des États-Généraux. C'est du reste aux Malcontents que les catholiques doivent la conservation de leur religion, C'est avec leur secours que le prince de Parme a reconquis la Flandre, le Brabant , le Tournaisis , Anvers , etc. ; qu'il y a délivré les catholiques opprimés , et qu'il a ranimé dans tout le pays l'esprit religieux, qui depuis lors s'y est si bien conservé 3 .
En ce temps , florissait à Leyde un savant imprimeur que la ville de Lannoy revendique comme une de ses gloires. François Raulenghien, plus connu sous le nom de Rapheleng, naquit à Lannoy, le 27 février 1539. Sa mère devenue veuve le força d'interrompre ses études pour apprendre Je commerce ; mais des affaires l'ayant appelé à Nuremberg , il profita de ses loisirs pour étudier les langues anciennes, et il y ht des progrès si rapides que sa mère cessa de contrarier ses goûts. 11 alla à Paris pour se perfectionner dans la connaissance du grec et de l'hébreu , puis fuyant les troubles qui désolaient la France, il passa
' Buzetfn. Annales Gallo-Flandriœ, p. 572.
* Documents historiques inédits concernant les troubles des Pays-Bas, publiés par Kervynde Volkaersbeke et Diegerick. Gond, 1848, t. I, p. 72 et 73.
3 Voisin, vicaire général de Tournai ; Mémoires de la Société historique et littéraire.
eo Angleterre où il enseigna le grec à l'Université de Cambridge. A son retour dans les Pays-Bas, il entra comme correcteur dans l'imprimerie de Christophe Planlin, qui, charmé de sa douceur et de ses capacités, lui fîtépouser en 1565 sa fille aînée, Marguerite.
Rapheleng rendit de grands services à son beau-père, surtout pour l'impression de la fameuse bible polyglotte dont il revit les épreuves avec soin et talent. Plantin s'étant retiré à Leyde avec sa famille pendant les guerres civiles des Pays-Bas, Rapheleng resta seul chargé de la direction de l'imprimerie d'Anvers. II se rendit eu 1585 à Leyde pour surveiller celle que son beau-père avait établie et qu'il lui légua. II apprit alors l'arabe avec le secours de quelques livres que ses amis lui prêtèrent , et il y devint bientôt fort habile. Les curateurs de l'académie de Leyde le chargèrent d'y enseigner l'hébreu, et il s'acquitta de cet emploi pendant quelques années avec beaucoup de distinction. Il mourut le 20 juillet 1597 d'une paralysie, suite du chagrin que lui causa la mort prématurée de sa femme.
Outre une grammaire hébraïque , un abrégé de dictionnaire hébreu, un dictionnaire chaldaïque, etc., insérés dans Yapparatus de la Polyglotte d'Anvers, on a de Rapheleng : 1° la traduction latine de deux traités de Galien ; 2° un nouveau testament syriaque ; 3° un dictionnaire arabe. On conserve parmi les manuscrits de la bibliothèque de Leyde , un herbier de François Rapheleng. Son portrait, placé dans une des salles de l'académie de cette ville , a été gravé par Larmessin , et se trouve dans V académie de Bullart et dans la Bibliotheca Belgica de Foppens*.
Rappelons par quelques éphémérides, les faits principaux dont Lannoy a été le théâtre pendant l'espace de temps qui nous sépare de la Révolution.
l Biographie universelle , de Michaud.
En 1646, le prince de Condé, allant mettre le siège devant Courtrai , s'empare de Lannoy — Pendant toute la durée de cette guerre, qui se termine en 1659 par la paix d'Aix-La- Chapelle, Lannoy est tour à tour occupé par des garnisons françaises, allemandes et espagnoles. En 1667, leducd'En- Ghien s'en rend maître après deux jours d'attaque \
Le 15 octobre 1701 , un incendie dévore la moitié de la ville, la chapelle et une partie du couvent des Sœurs-Grises. Le Roi vient en aide aux habitants dont les maisons ont été brûlées , en leur faisant remise de leur cote dans l'aide ordinaire pendant six années consécutives , à charge de travailler incessamment au rétablissement de leurs maisons 3 .
En 1708, te duc de Marlborough prend Lannoy et s'y installe pendant te siège de Lille 4 . — En mai 1744, les alliés, qui s'étaient emparés de Lannoy, se retirent à l'approche des Français ; 39 escadrons et 25 bataillons de l'armée royale mise en mouvement pour l'attaque de Menin , occupent Lannoy, Roubaix et Tourcoing. A cette époque Lannoy conservait bien encore quelques pans de murs de ses fortifications , mais c'était, dit Jacques Le Groux , comme une ville ouverte et un poste q'uen temps de guerre on prenait et abandonnait très-souvent sans coup férir 5 .
* Archives commuuolcs de Koubaiz , ce. 1.
* Notice inédite sur f annoy.
3 Archives de Lannoy.
i Les Sept Sièges de Lille.
5 La Flandre gallicane. — Petit Dictionnaire historique et géographique de la châlellenie de Lille.