CHAPITRE XVIII
Lannoy durant les guerres de la Révolution : la ville se met en état de défense ; — siège du 6 septembre 4792 ; pillage de la ville ; — Lannoy est repris parles Français sur les Prussiens et les Hollandais; — massacre de Lannoy ; — le général Noél à Lannoy ; — Bonnaud prend la ville d'assaut le jour de la bataille de Tourcoing — Nécessité pour l'auteur de terminer ici les annales de Lannoy.
1999. Après la malheureuse tentative sur Tournai, faite le 30 avril 1792, dans le but d'appuyer les efforts des républicains belges contre le gouvernement autrichien , et qui aboutit au funèbre épisode du Pas-de-Baisieux , la ville de Lannoy, qu'aucune troupe ne protégeait alors , songe à se mettre en état de défense. La garde nationale avait arrêté un convoi de cent fusils destinés à l'étranger, le peuple s'empare de ces armes déposées au greffe de la commune. Des commissaires députés par les municipalités du canton , viennent au chef-lieu concerter les mesures propres à repousser l'ennemi ou à l'arrêter dans sa marche. On convient que les gardes nationaux feraient de fréquentes patrouilles, qu'en cas d'alarme on sonnerait le tocsin et qu'un homme à cheval viendrait requérir la milice citoyenne de se transporter au Heu menacé (13 mai).
L'ennemi approchant, le conseil général de la commune s'assemble en permanence (24 juillet) ; la garde nationale, composée de 105 hommes résolus, partage le service delà place avec un détachement de 150 hommes de cavalerie et d'infanterie françaises venus le 14 juillet pour tenir garnison à Lannoy. Cette
petite troupe renforcée d'un détachement de chasseurs belges eut à repousser une première attaque le 24. août 1 , et à soutenir, douze jours après, vaillamment aidée par les habitants, un siège de quelques heures dont les suites furent des plus désastreuses pour la ville.
Le duc de Saxe-Teschen, cherchant à s'emparer de quelquesunes des places les plus importantes de la Flandre française dont l'occupaion pût lui faciliter, en temps opportun, une irruption en France , venait asseoir différents camps au voisinage de Lille dans le dessein d'investir cette ville. Dans la nuit du 4 au 5 septembre, 3,000 hommes de cavalerie et d'infanterie commandés par les barons d'Aspres et de Monligny ayant avec eux 15 pièces de canons et obusiers , cernent le poste de Lannoy qui devait former avec Roubaix, Tourcoing et leurs alentours une ligne de retranchements. Le baron d'Aspres envoie à la garnison un trompette parlementaire; mais un coup de feu, parti d'une des tours de la porte de Tournai confiée à la garde des bourgeois, étend raide mort le trompette. Une vive canonnade est alors dirigée sur la ville et l'attaque commence sur tous les points. Après une vigoureuse résistance de deux heures, la garnison se . retire sur le cimetière de l'église , disposée à se rendre prisonnière, tandis que la milice bourgeoise se défend encore quelque temps sans pouvoir empêcher l'ennemi d'entrer dans la place.
Un généreux citoyen , M. Defrcnne , se jette aux pieds du général autrichien pour implorer la grâce des habitants, que suivant les lois de la guerre on allait passer au fil de l'épée ; il lui représente que les bourgeois n'avaient pas conscience du péril auquel ils s'étaient exposés, que peu au fait des choses de )a guerre, ils n'avaient vu dans le trompette qu'un soldat plus hardi que les autres. Le baron d'Aspres se laisse fléchir par les
i Moniteur du 31 août 1792.
larmes et les supplications du vieillard et accorde la vie aux habitants, même au coupable ; mais il livre la ville au pillage pour deux heures, lesquelles durèrent tant qu'il y eut à prendre. Àins i mitigée, la leçon fut encore bien dure et les habitants de Lannoy ne s'y firent plus reprendre.
On sait que le duc Albert fut forcé de se retirer devant l'héroïsme des Lillois. Au 2 novembre, Lannoy était le seul poste fermé qui restât encore aux Autrichiens sur le territoire de la République. "Quatre à cinq cents hommes y étaient retranchés, les Français les en délogèrent avec quelques coups de canon. Les mauvais chemins et les larges coupures qui les traversaient empêchèrent de faire toute la garnison prisonnière ; néanmoins les dragons de l'Égalité firent cinq prisonniers qui furent conduits à Lille où, suivant l'usage, on leur fit baiser l'arbre de la liberté 1 . Quelques jours après, la victoire de Jemmapes livrait la Belgique à Dumouriez, et la première coalition contre la France était ainsi dispersée.
1993. La défection de Dumouriez et les revers des troupes françaises ramenèrent , dans nos contrées , les désastres de la guerre. Le 12 avril , les Prussiens sont à Lannoy , mais le 18, nos troupes reprennent cette ville et y plantent l'arbre de la liberté, aux acclamations des habitants 8 . — Le 7 juin, 1,500 Hollandais y entrent sans obstacle, s'y fortifient et s'y maintiennent jusqu'au 28 août. Ce jour-là, les Français attaquent en même temps les postes de Roncq , de Tourcoing et de Lannoy, et s'en rendent maîtres après une sérieuse résistance. Le représentant du peuple, Levasseur, visitant un blessé qui s'était trouvé à l'affaire de Lannoy et auquel on venait de couper la
1 Moniteur des 4 ell novembre 1 792.
î Moniteur du 25s avril H93 r
jambe, lui apprit que Lannoy était évacué : a Ah ! s'écria le blessé, je ne regrette plus ma jambe 1 . »
Le 8 octobre, Lannoy est occupé par un bataillon de la légion batave et par le dixième bataillon de l'Aisne qui sont attaqués par une troupe forte de 4,000 hommes environ. Après quatre heures d'un combat acharné, lesBataves voyant que la ville allait être emportée , et n'ayant comme transfuges aucune chance de salut, cherchent, en désespérés, à se frayeur un passage à travers les rangs ennemis ; mais enveloppés de toutes parts, ils passent tous par les armes. C'est ce qu'on a appelé le massacre de Lannoy.
1994. Au commencement de la campagne de 1794, l'Europe entière est encore liguée contre la République. Les alliés sentant encore la nécessité de frapper un grand coup afin de sauver la Belgique, dressent un nouveau plan de campagne dont le but est d'anéantir l'armée du Nord, et dirigent concentriquement leurs forces en six colonnes sur Tourcoing, de façon à y arriver pour attaquer, le 17 mai, l'armée française dans son camp de Moorseele entre Menin et Courtrai.
Le général Noël défendait Lannoy avec une demi-brigade, dont la plus grande partie occupait des postes avancés vers Hem , Roubaix, Néchin et Lys» Attaquées sur tous ces points à la fois, nos troupes se replient sur Lannoy. Noël voyant l'impossibilité de se soutenir contre des forces considérables à la téte desquelles était l'Empereur en personne, opère sa retraite sans perdre un seul homme, mais non sans faire beaucoup de mal à l'ennemi. Les Hessois, maîtres de Lannoy, pillent chez les habitants et hérissent les remparts de canons et d'obusiers. Ils n'y restèrent pas longtemps.
1 Moniteur des 2 et 5 septembre 1T93.
Le lendemain 18 mai , jour de la bataille de Tourcoing , vers huit heures du matin, le général de division Bunnaud se jette sur Lannoy. L'ennemi veut d'abord s'y maintenir par une vigoureuse résistance ; la canonnade est vive de part et d'autre , mais Bonnaud commande la charge et aussitôt les républicains passent les fossés à la nage et emportent la ville d'assaut. 300 prisonniers tombent en notre pouvoir; selon les lois de la guerre ils devaient être passés au fil de l'épée, mais aussi humain que brave, le général leur fait grâce , a pour montrer à toutes les nations que les républicains français ne sont à craindre que dans le combat 1 . »
Pendant ce temps-là Noël marchait sur Roubaix , faisait 300 prisonniers et enlevait aux Anglais un parc de vingt-deux pièces de canon et tous ses attirails. Les archives de Lannoy conservent une lettre de ce général qui sabrait aussi bien l'orthographe que l'ennemi. Il demande à la municipalité de Lannoy une attestation de sa belle conduite pendant son séjour en cette ville, de son intrépidité et de son courage aux affaires des 17 et 18 mai 1794; il rappelle que le 22 mai , il a aussi attaqué et enlevé en moins d'une heure le retranchement de Templeuve, que là il a soutenu le feu de l'ennemi depuis cinq heures du matin jusqu'à dix heures du soir. Il espère que la municipalité de Lannoy rendra justice à un brave républicain calomnié par des intrigants qui cherchent à lui enlever le fruit de ses succès (21 thermidor an III).
La bataille de Tourcoing eut une grande influence morale sur l'armée et inspira une confiance sans bornes à nos jeunes soldats. Dès ce moment , une série de succès amenèrent la soumission de la Belgique ét la conquête de la Hollande.
Nous terminons ici les annales de Lannoy. Pourrions-nous,
1 Moniteur du 22 mai 1T94.
étranger à la ville , aborder sans mpradence la narration des faits intimes qui appartiennent aux mauvais jours de la Révolution? Quant aux événements peu importants d'ailleurs qui s'y sont accomplis depuis cette époque , ils sont à peine entrés dans le domaine de l'histoire; pour ceux là même, dont les acteurs et les témoins vivent encore , la tâche ne serait pas moins délicate , et nous devons la décliner.