CHAPITRE III
Jean III de Lannoy ; — ses premières armes ; — est fait gouverneur de de Hollande; — chevalier de la Toison-d'Or; — amène ses gens de guerre pour aider lo duc de Bourgogne à châtier les Gantois rebelles ; — signe les lettres de pardon données par le Duc: — est chargé des préparatifs de la fêle ou repas du Faisan ; — son vœu. — Rapport du fief de Lannoy et Lys en U55; le château et la chapelle castrale. — Fondation de la ville de Lannoy:
On ne connaît pas l'époque précise de la naissance de Jean [II de Lannoy, et Ton est, sur ce point, réduit à des conjectures. Son épitaphe dit qu'il mourut en 14-92 après avoir vécu une bien longue espace. Si ce long espace de temps peut laisser supposer quatre-vingts ans, Jean serait né peu avant la mort de son père qui périt à Azincourt , et de son berceau daterait son règne comme seigneur de Lannoy.
Il paraît pour la première fois sur la scène politique en 1440, à l'occasion de la guerre entre le roi René et le comte de Vaudemont qui se disputaient, depuis dix ans, le duché de Lorraine. Le comte de Vaudemont , dont les domaines étaient envahis , ayant requis secours et aide du duc de Bourgogne , celui-ci lui envoya le seigneur de Croy qui prit avec lui ses deux neveux, les seigneurs de Lannoy (Launay) et de Maingoval, et mille combattants. Leur rôle se borna à des représailles et des destructions dans les duchés de Bar et de Lorraine ; après avoir chevauché en cette besogne durant vingt-six jours sans rencontrer d'ennemis à combattre , ils s'en revinrent non sans grandes peines et souffrances 1 .
l Monstrelet, édition Buchon; t. VII, p. 108.
En 1448, grâce à l'appui de ses oncles les sires de Croy cl de Chimay, qui étaient en grande faveur auprès du duc Philippe, Jean de Lannoy fut promu au poste important de gouverneur ou stathouder de Hollande. 1
A cette époque naissait à Gand, amenée par l'imposition de la gabelle du sel, l'agitation qui devait dégénérer, dans les années suivantes , en révolte ouverte et en troubles sanglants. Le 31 mars 1451, le duc Philippe faisait publier à Bruxelles un manifeste où il annonçait son intention de dompter par les armes l'opposition des Gantois. En attendant il n'en continuait pas moins à tenir une cour brillante et à rassembler autour de lui la noblesse et les chevaliers par des fêtes , des banquets et des tournois. Au mois de mai de cet an 1451, il tint à Mons le huitième chapitre de la Toison d'Or où notre sire de Lannoy reçut l'ordre * avec Jean de Clèves, Jean de Neufchatel et le bon chevalier Jacques de Lalaing, qui fut choisi pour faire faire au jeune comte de Charolais ses premières armes dans un tournoi donné exprès à Bruxelles.
Cependant le Duc pressait ses préparatifs et rassemblait ses hommes d'armes. Tandis que ses capitaines levaient partout des troupes en Picardie et en Flandre , dans le Hainaut et la province de Namur, dans le Brabant et le duché de Bourgogne; que le duc de Clèves venait avec ses vassaux, il mandait au sire de La Vère , le plus puissant seigneur de Hollande et de Zélande, et à Jean de Lannoy à qui le Duc avait confié le gouvenement de ces pays , de lui amener leurs gens de guerre. 3
1 Supplément ait Nobiliaire des Pays-Bas. — Epitaphe de Jean Je Lannoy.
2 Histoire de la '/'oison-d'Or t par le baron de Reiffenberg , p. 32.
3 Coussy, édition Buchon , chap lvi. — J. Du Glercq, liv. 2, chap. xvi.
Cette ville de Gand était si peuplée, dit M. de Barante , si riche et si puissante ; elle avait si grande renommée par ses anciennes guerres qu'on faisait contre elle autant d'apprêts que contre un royaume.
Une guerre cruelle allait donc commencer. En avril 1452, les Gantois s'emparaient du château de Gavre et peu après de Poucke et de Skendelbeke. Leur tentative pour surprendre Audenarde ayant échoué, il vinrent au nombre de 30,000 faire le siège de cette place afin de s'assurer un poste important sur les bords de l'Escaut. Le comte d'Estampes, avec deux à trois mille Picards , arrivant le premier le long du fleuve , trouva le pont d'Espierrc sur la petite rivière de ce nom , occupé par les Gantois qui s'y étaient retranchés, et l'attaqua à l'aide de l'artillerie qu'on lui amena du château de Lannoy , situé à quelques lieues de là. 1 II envoya en môme temps une partie de ses gens passer l'Espierre à Wattrelos. Les Gantois, ainsi enveloppés, abandonnèrent le pont et se réfugièrent dans l'église ; on y mit le feu et beaucoup y périrent. Après ce fait, le comte d'Estampes s'en retourna à Wattrelos et à Lannoy 9 où ses gens purent se rafraîchir et panser leurs blessés. Là il forma le projet de faire lever le siège d'Audenarde, et il y parvint.
Les hostilités se continuèrent avec un acharnement inouï sous les murs de Gand, et les scènes de dévastation s'y multiplièrent. Jean de Lannov arriva avec les Hollandais vers le milieu de juin 1452, 3 et prit ainsi sa part de travaux et de dangers dans
1 J. Du Cîercq, liv. 2 , chap. vn — Ghastellain , Chroniqut- de Jacques de Lalain , chap. lxxxui.
2 J. Du Cîercq , liv. 2, chap. vu et vin. — Olivier de la Marche collection Michaud et Poujoulat, chap. xxiv. Il écrit Launoy.
3 J. Du Cîercq , liv. 2, chap. xvi et xxi.
cette guerre civile marquée par tant d'horribles cruautés , mais où force devait rester au duc Philippe. — Nous laissons aux curieux le soin de lire dans les chroniques de Chastellain , 1 les prouesses et actions d'éclat de notre héros , en leur recommandant toutefois de se mettre en garde contre de faciles méprises qui les conduiraient à confondre Jean de Lannoy avec plusieurs membres de sa famille ordinairement repris sous le nom de sires de Lannoy. Nous nous bornerons à annoter que Jean signa les lettres d'abolition et de pardon données par le Duc, le 30 juillet 1453 , pour tous les délits , méfaits et offenses dont les Gantois s'étaient rendus coupables envers lui. *
Le 29 mai 1453, la ville de Constantinople était tombée au pouvoir des Turcs. Le plus cher désir du duc de Bourgogne avait toujours été de faire la guerre aux infidèles ; aussi à peine débarrassé de la lutte contre les Gantois, il résolut de donner un grand éclat à la croisade dont il voulait être le chef. C'est alors que pour obtenir de la dévotion des seigneurs, des nobles et des sujets de ses états, l'aide de leur personne et de leurs biens , il imagina le fameux repas du Faisan, qui eut lieu à Lille et surpassa en solennité et en magnificence tout ce qu'on avait vu jusqu'à ce jour. — Ses principaux conseillers pour cette fêle, dont les préparatifs durèrent plus de trois mois, furent notre Jean de Lannoy, seigneur rempli d'invention et de goût pour les choses nouvelles, un écuyer nommé Jean Beudant , et sire Olivier de La Marche , qui en enregistra le récit sous le contrôle et le sceau dudit seigneur de Lannoy. 3
Le repas du Faisan n'a pas manqué d'historiens, aussi n'avons
1 Chronique du bon Chevalier messire de Jacques de t.alain , collection Buchon.
8 Gachard Collection dr documents inédit* concernant V histoire de la Belgique, i II, p. 156. — Mathieu Coussy, chap. lxxxiv.
3 Mémoires ; collection Michaud et Poujoulat , chap. xxvni et xxix .
nous nulle envie de décrire ici cette cérémonie dont le but, d'ailleurs, resta stérile en résultats ; mais ce qui ne saurait être omis, c'est le vœu qu'y formula Jean de Lannoy.
a Le vœu du seigneur de Lannoy , conseiller et chambellan du duc de Bourgogne, châtelain de Vonu ;hon et de par lui son lieutenant en ses pays de Hollande , de Zélande et Frise, chevalier de l'ordre de la Toison d'Or.
» Je voue à Dieu mon créateur, à la benoiste Vierge Marie, sa mère, aux dames et au Phaisant, que toutefois que mon trèsredoubté seigneur sera disposé de soi mettre sus allencontre du Turc et des Infidelles, pour la défense de la foi chrestienne, je lui ferai en ce voyage de mon corps et de ma puissance, s'il lui plaist, au mieux que faire le pourrai, à l'aide de Notre Seigneur, et à mes despens pour l'année , se l'armée se entretient autant. Et se les affaires de mon très-redoubté seigneur fussent tels qu'il n'y peult aller en sa personne si haslivement comme la chose se pourroit désirer, et son plaisir estoit d'y envoyer aucune armée , premier je iray , se c'est son bon plaisir ; et dès maintenant je lui supplie tant humblement comme je puis, que, par sa grâce lui plaise me accorder. Et se ainsi estoit que lesdites affaires nepeussent bonnement souffrir d'y envoyer, et il plaist au Roy d'envoyer ladite armée pour conforter ladite chrestienté, je irai en leur compagnie , pourveu que ce soit le bon plaisir du Roy, et aussi de mon très-rcboublé seigneur; et sans avoir si grand empeschement de mon corps ou de mes membres, que chacun le cognoisse estre tel , qu'il ne me soit possible d'y aller.
d Escript à Lille , le dix-septième jour de février , l'an mil quatre cens cinquante trois. Signé de mon seing manuel. 1 »
En 1455 , Jean , seigneur de Lannoy et de Rume , l'est aussi
i Coussy, édit. Buchon, chap. lxxxviii.
de Boussu sur Escaut ; c'est ainsi qu'il est qualifié dans le dénombrement de la baronnie de Cysoing , du 1 er décembre de cette année. Son fief y est encore appelé le fief, terre et seigneurie de Lannoy et ville de lys , contenant , cette fois , le Chastel de Lannoy, 1 dont la construction remontait , en effet , à quelques années, comme on a pu le voir précédemment. Dans cette nouvelle demeure seigneuriale, Jean avait fait édifier pour l'usage de sa maison, et sous le vocable de St.-Christophe , une chapelle castrale où, des 1452, on célébrait le service divin.
Le seigneur de Lannoy, qui nourrissait aussi l'idée de fonder une ville autour de son château , fit clore par des murailles flanquées de tours et par de larges fossés , la partie de son fief particulièrement appelée du nom de Lannoy et munit cette cité nouvelle de privilèges et de franchises qu'il obtint du duc Philippe-le Bon et qui furent confirmées par lettres patentes de de Louis XI , données à Abbeville en Ponthieu , le 24 octobre 1463. * On verra dans le chapitre suivant comment le roi de France fut amené à s'occuper des affaires de notre Jean de Lannoy.
1 Archive» générait* du Nord. Registre aux dénombrements des fiefs tenus de la Salle de Lille.
> Archives de Lannoy. Mémoire pour le maintènement des privilèges de la ville.
GHAPITRE IV.
Rapports de Jean de Lannoy avec Louis XI ; — faveurs qu'il obtient de ce prince ; — ses intrigues avec les Croy excitent les méfiances et le cour roux du comte de Charolais.— Prise de la ville et du château de Lannoy. — Jean se réfugie près du Roi à Paris. — Diverses versions sur la cause de sa disgrâce; — lui-môme l'impute à l'envie. — Origine de l'inimitié entre Lannoy et Roubaix.
Le Dauphin qu'on nomma depuis Louis Xï, en mésintelligence avec son père, était venu chercher, en 1456, un asile près du duc de Bourgogne , qui lui avait montré beaucoup d'égards et lui avait offert pour demeure le château de Genappe , près de Bruxelles, avec une pension et un état conforme à son rang. Le Duc, suivant un mot qu'on prête à Charles VII, nourrissait ainsi le renard qui devait manger ses poules.
« On peut croire, dit M. de Reiffenberg , que durant le séjour du Dauphin à Genappe, le comte de Charolais , témoin des respects que les seigneurs de la cour de son père , et surtout les Croy, rendaient à l'héritier du royaume, dans lequel ils flattaient déjà le monarque et cherchaient un appui , fut humilié de cet empressement, et confondit dans sa haine Louis et la famille des Croy, qui, d'ailleurs maîtresse de la confiance de Philippe , et attirant à elle toutes les faveurs , ne laissait à l'ambition du jeune prince aucune part de l'autorité. 1 •
Ce qui achevait d'exaspérer le comte de Charolais c'est que , disait-on, le Duc voulait séparer de son domaine ses plus grandes
1 Préface des mémoires de J. Du Clercq , t. tvut e de la coUection Buchon.
seigneuries et donner le comté de Boulogne au comte d'Estampes, le comté de Namur à Jean de Croy, et la seigneurie de Gorcum à Jean de Lannoy. La cour de Bourgogne se divisait ainsi en deux parties : la famille des Croy , alliée avec les de Lalaing et les de Lannoy , était forte de la faveur du Duc; la plupart des grands seigneurs partageaient au contraire l'inimitié du comte de Charolais.
D'un autre côté , le courroux du Roi était grand contre le duc de Bourgogne qui gardait le Dauphin dans ses États ; ses réponses aux ambassadeurs Jean de Croy, seigneur deChimay., Jean, seigneur de Lannoy, et Toison d'Or que le Duc lui adressa plusieurs fois, 1 trahissaient assez son ressentiment. Mais Charles VII mourut le 22 juin 1461, et dès lors, suivant la prédiction de ce prince , la maison de Bourgogne eut à défendre ses domaines contre Louis XI, le renard nourri à Genappe.
Les villes de la Somme avaient été engagées au duc de Bourgogne par le traité d' Arras en 1435, pour une somme de 400,000 livres, afin de l'indemniser des pertes qu'il aurait pu souffrir en abandonnant l'alliance des Anglais et en se mettant en guerre avec eux. Le roi Louis , bien qu'il sût devoir rencontrer de la part du comte de Charolais une résistance obstinée, n'en résolut pas moins de traiter avec la cour de Bourgogne du rachat de ces villes. Pour parvenir à ses fins, i! avait de plus en plus mis dans ses intérêts les sires de Croy et leur neveu Jean de Lannoy, déclarant qu'il les prenait tous sous sa protection et les défendrait envers et contre tous. 1 Ils s'étaient emparés de toute la confiance du vieux duc, et grâce à eux la négociation fut bientôt conclue.
En prenant possession des villes rachetées , le roi Louis ne
1 J. Du Clercq, liv. III, chap, xun. — Coussy, chap. cxxvm.
2 De Sismondi.
tint nul compte de la requête du Duc qui aurait voulu ne voir renvoyer aucun des officiers. Il déposa le vaillant sire de Saveuse de sa capitainerie d'Amiens et de Doulens , le sire de Crèvecœur du bailliage d'Amiens , le bâtard de Saint-Pol , seigneur d'Haubourdin, de la capitainerie de Mortagne, pour donner tous ces oflîces au seigneur de Lannoy qui était déjà stathouder de Hollande , gouverneur de Lille , Douai et Orchies , capitaine et sénéchal de Gorcum, et à qui il fit en outre une pension annuelle de 2,000 livres tournois. Pourquoi faisait-il tant de bien au seigneur de Lannoy, nul ne le savait et on s'en émerveillait ; car sans ces offices, ce seigneur était bien assez riche et puissant ; il avait toujours été nourri en la maison du Duc de qui lui venaient tousses honneurs et richesses, et n'avait jamais rendu au Roi , du moins en apparence , de services qui pussent justifier ces faveurs. '
Ceci se passait en 1463 , et c'est au mois d'octobre de cette année que Louis XI confirmait en ce qui pouvait le concerner comme suzerain de la Flandre , les privilèges et franchises octroyés à la ville de Lannoy.
Voici donc notre Jean de Lannoy grand ami du roi de France, comme il était le bras droit de son oncle Antoine de Croy ; il savait leurs secrets , allait sans cesse de l'un à l'autre , chargé de messages et d'ambassades en Angleterre ; ce qui n'excitait pas peu les méfiances et les murmures. Chastellain, écrivain peu favorable aux CroY, se fait en toutes circonstances l'écho des rumeurs que soulevaient leurs menées suspectes et celles du seigneur de Lannoy, lesquelles n'allaient à rien moins qu'à ruiner la maison de Bourgogne. « Lequel seigneur de Lannoy, subtil homme , dit-il , avoit singulier et grand entendement
1 J. Du Clercq, liv. 5, chap. n.
aveucques le roi, touchant le secret qui estoit entre ly et le seigneur de Croy, son oncle; car touchant les Anglès que le roy quéroit avoir en amisté aveucques ly par paix ou par trêves, ledit Lannoy, seul et pour tous en avoit porté les secrets traitiés en Angleterre , et tout en l'avantage du roi et en contraire dû comte de Charollois. Et nonobstant que icestui de Lannoy portast la Toison et avoit esté exalté et grandi aveucques le duc qui se confioit en ly, si fist-il toutevoies et mena tous malvais personnages à rencontre de ly et de son fils , à l'incitation de son oncle , lequel ne quéroit que couvertement déserter et faire . destruire le comte son filleul, tant par la main du roy Edouard, anglès, comme par celle du roi de France , Loys , qui ne visoit aultre chose \ 0
Le comte de Charolais ue pouvait voir sans chagrin et sans alarmes son père tombé en de telles mains. Il n'y avait, disaiton, rien de si orgueilleux et de si absolu que tous ces Croy. On eût dit qu'ils possédaient en propre les États dont ils n'avaient que le gouvernement, et le comte de Charolais pouvait craindre qu'ils ne songeassent à se les faire donner par le Duc ou à s'y maintenir après sa mort avec l'appui du roi de France. Le seigneur de Lannoy, fils d'une sœur de MM. de Croy, était aussi devenu, dit M. de Barante, un grand personnage et fort envié. Il s'était merveilleusement enrichi en son gouvernement de Hollande, et de sa seigneurie où l'on ne voyait jadis qu'un méenant village et une vieille tourelle , il avait fait une bonne, ville close et fortifiée*.
1 Chap. excv.
2 v Cestui de Lannoy, que soubtil homme excellentement estoit, ... devenu rice oultre mesure , en Hollande , dont avoit eu le gouvernement , pt ayant fondé et fait une bonne ville close d'ung povre villageot, et ung ebasteau d'infini avoir d'une povre tourelle , tendoit et béoit (visoit) aussi à mener sa maison et sa famé (renommée) à estât que fortune ne donnoit point. * (Cbastellain, chap. ccvui).
Cependant la santé du duc Philippe allait s'affaiblissant de jour en jour. Au mois de mars 1465, il tomba si gravement malade qu'on crut qu'il allait mourir. Le comte de Charolais prit alors des mesures pour que les villes et pays dont les Croy étaient gouverneurs reçussent de nouveaux capitaines.
Forcé de quitter son gouvernement de Lille, Jean vint s'enfermer en son château de Lannoy, croyant y braver la colère du comte ; mais dans la première semaine de mars, Pierre, seigneur de Roubaix reçut l'ordre de marcher contre lui avec force gens de guerre. Jean , averti et trop faible pour résister, se retira à Tournai avec sa famille, emportant son or, son argent et ses bagages les plus précieux dont il était largement pourvu. La ville et le château de Lannoy furent emportés sans coup férir et donnés au gendre du seigneur de Roubaix, Jacques de Luxembourg, frère du comte de Saint-Pol. a On trouva dedans le chastel de six à sept-vingt pourchaux sallés et moult de farine moulue avec planté (grande quantité) de bled et d'avoine, et un mollin à mouldre bled tout nœuf dedans le chastel '» Apparemment que Jean de Lannoy ne se trouva pas en sûreté à Tournai , car a il se retira h Paris, chez le Roy, qui le consola et lui donna estât et maison pour y résider durant cette bourasque*. »
On peut voir sous la date du 12 mars 1465, dans la Collection de documents inédits concernant l'histoire de la Belgique, publiés par L.-P. Gachard, une lettre du comte de Chalorais aux principales villes des Pays-Bas , où il expose ses griefs contre la maison des Croy ; et sous la date du 20 avril suivant, une lettre des prévôt et échevins de Mons relative à Tordre qu'ils avaient
' J. Jtoi Glercq, liv. 5, chap. jxn.
Discours de la ville et de l'origine de lffluetre maison de Lannoy.
reçu de ce prince de saisir dans leur ville tout ce qu'ils trouveraient appartenir aux Croy et au seigneur de Lannoy \
Nous nous trouvons ici en face de plusieurs versions sur la cause immédiate qui valut au seigneur de Lannoy une si poignante disgrâce ; elles s'accordent, d'ailleurs, ^juant au fond, avec le récit qui précède. On lit dans Y Addition à l'histoire du roy Louis XI et dans les mémoires de J. Du Clercq , que le roi de France ayant envoyé le seigneur de Lannoy en Angleterre pour proposer une alliance contre la maison de Bourgogne , le roi Edouard fit remettre, au duc de Bourgogne, les lettres de Louis XI 9 . Ailleurs, dans Y Abrégé chronologique de Vhistoire de Flandre, par Panckoucke, on dit que le comte de Charolais envoya en Angleterre, aux noces d'Edouard, cent gentilshommes ayant à leur tête Jean de Lannois, gouverneur de Lille. On sous entend sans doute que Louis XI chargea alors le seigneur de Lannoy d'un message secret qui fut saisi , car on ajoute que le comte de Charolais montra à son père les lettres de Louis XI à ce gouverneur par lesquelles il l'excitait à se séparer du Duc.
Dans cette dernière note, il faut relever une inexactitude. Ce n'est pas Jean de Lannoy que le comte de Charolais envoya à la tôte d'une ambassade solennelle, pour assister aux noces ou plutôt au couronnement d'Edouard et de Madame Elisabeth Wydeville , mais bien Jacques de Luxembourg, oncle maternel de ladite dame *. Le Comte recherchait l'alliance anglaise pour la ligue du bien public qu'il préparait depuis longtemps et c'était flatter le roi Edouard, à qui on reprochait de se mésallier, que
1 Tome 1 er , p. 132 et 143.
2 Mémoires de Commines , édit Godefroy, t. III, p. 335 et 453. — J. Du Clercq , liv. 5, chap. xvm.
3 Histoire d'Angleterre , par le docteur John Lingard , 2/ édit , t. V, p. 275. — J. Du Clercq, liv. 5, chap. xvm. — Jacqueline de Luxembourg , veuve du duc de Bedfort, régent de France, avait épousé Richard Wydeville, ord Rivera • Élisabeth était un des fruits de cette union.
de montrer à quelle grande et illustre maison tenait sa nouvelle épouse. Jacques de Luxembourg était l'époux de l'héritière de Roubaix, de la noble et charitable dame Isabeau.
Malheureusement pour nous , qui eussions voulu trouver à disculper un peu notre héros du grave reproche d'avoir ainsi partagé ses services entre deux causes opposées , pas une voix ne s'élève, dans les mémoires du temps, en faveur du neveu des Croy. Ne peut-on mettre sur le compte de l'envie, qui trop souvent s'attaque aux grandes prospérités comme au mérite, une partie des charges que des chroniques essentiellement bourguignones font peser sur Jean de Lannoy ? Pour lui , du moins, il s'en disait victime et pardonnait en chrétien.
« Et après par envie fortune m'assaillit ,
Me cuidant tout détruire ; mais Dieu y pourveït ;
Car par vraye vertu et dame vérité ,
Avec patience d'honneur fus suscité ;
Et plus que par avant fus partout honoré.
Dieu par sa grâce face à mes nuisans pardon ,
Et un chacun réduise à redevenir bon. » 1
L'envie, dit l'auteur du Discours de la cille et de V origine de l'illustre maison de Lannoy, a l'envie qui accompagne ordinairement le bonheur et grande faveur douna de si mauvaises impressions en l'esprit du comte Charles que tous les biens dudit Jean de Lannoy furent déclarez confisquez en Tan 1464. Ensuite de laquelle déclaration ses parents de Roubaix , jaloux de son honneur, ont attaqué le château et tout pillé; dont depuis lors, entre ceux de Roubaix et de Lannoy, il y a une aliénation et une inimitié irréconciliables. »
Cette dernière réflexion, écrite après la fin XVI e siècle, est
1 Épitaphe de Jean de Lannoy.
l'écho d'une ancienne tradition du pays suivant laquelle les seigneurs de Roubaix etdeLannoy se faisaient fréquemment la guerre. Les souterrains qui joignaient, dit-on, les deux châteaux, mais qui n'ont jamais existé que dans l'imagination de nos crédules ancêtres, étaient le théâtre de luttes terribles, de meurtres effroyables et d'atroces représailles. Nous connaissons maintenant la source de ces légendes dont on a bercé notre enfance. En s'emparant du château de Lannoy, Pierre de Roubaix, fidèle au parti du comte de Charolais, n'a fait qu'obéir à un ordre de son prince ; c'est le rôle et le devoir du soldat. Que l'envie lui ait fait trouver dans l'exécution une maligne satisfaction, c'est ce que semble démentir sa vie tout entière.
— Vt —