CHAPITRE ni
AiNALYSt; DES DOCTRINES (1)
/.'/ il'i'i.sion lin travail. — Platon et Aristole sont daccorcl |M)Uf considéi-er la division sociale du travail, la spécialisation di's loiictions et des professions, comme le fait naturel qui a donné naissance aux sociétés. « Ce qui donne naissance à la
I; V. Haii, Ansichten (1er Volksicirlh., etc.; Ueber d. Volkswivlh. Griecheit, 1821 ; Roscher, Ueber d. VerhœUiiiss d. Nalionalœkon . zuin Klassischen Alterthum, 1849, et dans Ansichten d. Volkswirlh., 1S61, p. .3 et suiv. ; Diaputatio prima de doclrina; seconomico-polilicse apud Grœcos priniordiis, 1866; Rossi, Mélanges, vol 1, Des doctr. écon. chez les Grecs, 1857 ; Glaseï", Die Entwickelung d. Wirlhschaftsverhœllnisse hei dcii Griechen, 186;> ; De Fontpertuis, Filiation des idées écon. dans ranti(jnilé. dans Journal de^^Econ., 1871 ; Trinchera, Storia critica delV cconomia publica, t. I, Epoca Antica (seul paru), 1873; Cossa, Sagc/i di Econ. polit., p. 3 et s. ; Di alcuni studi storici suite leorie econoniiche dei Greci, 1878 ; Souchon, Les ttiéories économiques dans la Grèce antic/ue, 1898 ; Miss Simey, Economie theorij among the Greeks and Romans, dans The Economie Review, octobre 1900; Labriola, La dot- Irina di Socrate secondo Senofonte, Platone ed Aristotele, 1871 ; Steln, Die staatwissenscliafllicfie Ttieorie d. Griechen vor Arislotetes und Vlato, dans Zeitscli. f. d. ges. Staatswiss., 1853, p. 113 et s. ; Sieben biicfier zur gesch. d. Platonismus, 1862-1875 ; Adier, Plato's Idealstaat dans Zeitsch. f. Sozialiviss., 1898 ; Glaser, De Aristolelis doclrina de diviliis, 1850 -^W. Oncken, Die Staalslehre des Aristoteles, 1870-1875; Loos, T/ie political philosopliy o/' Aristotle, dans Publications of the American Academij of Political and Social Science, [891 ; Zmavc, Die geldtheorie und ihre Siellung innerlialb der Wirlschafis-und-Staatswissensctiaften Anscliauungen des Aristoteles, dans Zeitsch. f. d.ges. Staatswiss., 1902; Ashley, Aristoteles'doctrines, dans The Quaterlij Journal of Economies, 1895 ; Bradley, Ueber d. Staatstehre des xXristo- Icles, 1887 ; llildebrand, Xenophontis et Aristolelis de œconomia publica doctrines illuslranlur, 1845 ; Brants, Xénophon économiste dans Revue catholique de Louvain, 1881 ; Alesio, Alcune riflessioni intorno ai coni'ctti del valore nelVantichita classica, dans Arcliivio giuridico, 1889, (t. XLII).
société, tlil Plalon, c'est l'impuissance où chaque homme se trouve de se suffire à lui même et le besoin qu'il éprouve de beaucoup de choses. Le besoin d'une chose ayant engagé Thommc à se joindre à un autre homme et un autre besoin à un autre homme encore, la multjjilicité de ces besoins a réuni dans une même habitation j)lusieurs Jiommes dans le but de s'enlr'aider et nous avons donné à cette société le nom d'Etat. j\Iais on ne communique à un autre ce qu'on a pour en recevoir ce qu'on n'a pas que parce qu'on y croit trouver son avantage (1). »- « Tout Etat, dit Aristote, est évidemment une association : et comme le lien de toute association c'est l'intérêt, les hommes ne faisant jamais rien qu'en vue de leur avantage personnel, il est ^clair que toutes les associations visent à satisfaire des intérêts et que les plus importants de tous doivent être l'objet de la plus importante des associations, de celle qui renferme toutes les autres ; et celle-là on la nomme précisément Etat et association politique (2). » La nature en etîet a séparé les sexes, et en même temps elle a inspiré à l'homme, comme aux animaux et aux plantes, le désir de laisser, après sa disparition, des êtres semblables à lui. La nature, en outre, a créé certains hommes pour commander et d'autres pour obéir. La nécessité du rapprochement de l'homme et de la femme pour la propagation de l'espèce, du maître et de l'esclave pour l'accomplissement des travaux nécessaires à la vie physique, engendre la famille ; or, du groupement des familles naît le village, et du groupement des villages naît l'Etat. D'autres faits, d'ailleurs, montrent que la nature a prédestiné l'homme à vivre en société : l'homme a reyu le don du langage pour qu'il puisse communiquer ses sentiments à ses semblables ; il a le discernement du bien et du mal, du juste et de l'injuste, en un mot tous les sentiments « dont la communauté constitue la famille et l'Etat » (3).
(1) Plalon, L. II (Trad. V. Cousin, t. IX, p. 88). (2'' Aristote, Politique, liv. I, ^ (trad. Barthélémy Suinl-IIiluire, I, p. 2-3).
(3) Aristote Polit., loco cit., §§ 2 et 3.
ANALYSE DES DOCTHINES 37
Platon (1) a bien mis en évidence les avantages économiques (le la dilTéroncialion des métiers. La division sociale du travail, remarque-l-il, permet à chacun de choisir la profession (jui convient le mieux à ses prédispositions naturelles; en outre, l'individu toujours adonné à la même tache acquiert une dextérité plus grande; entin, la spécialisation des métiers permet à ceux qui les exercent de prévenir les commandes ou de les exécuter rapidement. Les besoins sont donc plus complètement et plus rapidement satisfaits.
La seconde de ces considérations se retrouve dans le fameux chapitre d'Adam Smith sur la Division du Travail ; mais celui-ci conteste l'existence de prédispositions innées ; pour lui, l'aptitude spéciale à tel ou tel métier est l'efTet, non la cause de la division du travail. Nous pensons, quant à nous, que certaines aptitudes sont naturelles et que d'autres sont le résultat de l'éducation,
Platon observe, en outre, que la division du travail est plus grande là où la population est plus dense, constatation dont Adam Smith tirera celte formule générale que « la division du travail est limitée par l'étendue du marché ».
Cette théorie économique de la division du travail se rencontre également dans Xénophon (2).
L'esclavage. — Tous les grands penseurs de l'antiquité grect[ue ont considéré l'esclavage comme un fait aussi nécessaire que l'union des sexes.
Pourtant déjà des dissidences s'étaient produites. Déjà des penseurs considéraient l'esclavage comme contraire au droit naturel ; c'est Aristote qui nous l'apprend et, en combattant cette opinion, il fut amené à dégager la notion de capital (3).
La richesse (et par là les Grecs entendent tout ce qui est utile) est évidemment faite povu' appartenir à l'homme ; elle est comme
(1) Platon, République^ liv. II ^tvad. Cousin, p. 88 et suiv.).
(2) Xénophon, Cyropédie, liv. VIII, ch. ii.
(.3) Aristoto, Pnl'il., I, n, î-;; 3 et suiv. (trad. B. St-Ililaire. I, p. 18- 19 et suiv. .
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la piolon^alion, elle fail partie inlé^ianle de la personnalité humaine. Or, il y a deux (espèces de richesses : la richesse destinée à la consommation (zt/,|:*« ■nrjr/.ym.y.'m) et les insli-uments destinés à la reproduction d'autres richesses (ôV/avà Trof/jTr/à). La vie est un acte de consommation (7r/5àçi;) non de production Uoimi{) . elle s 'accomplit grâce aux richesses de consommation (xrÂaà) ; l'acquisition de ces dernières se lait au moyen d'un ensemble dinslruments, les uns inanimés, comme la navette, les autres vivants comme les animaux domestiques et l'esclave. L'esclave est le premier des instruments vivants : car il est doué d'intelligence, sa fonction est de diriger les autres instruments vivants ou inanimés. « Si chaque instrument, en etVet, pouvait, sur- un ordre donné, ou même pressenti, travailler de lui-même, comme les statues de Dédale, ouïes trépieds de Vulcain tpii se rendaient seuls, dit le poète, aux réunions des dieux, si les navettes tissaient toutes seules, si l'archet jouait tout seul de la cithare, les entrepreneurs se passeraieni d'ouvriers et les maîtres d'esclaves (1). » Aristote a donc une notion très nette de la lonclion du capital ; mais, pour lui, le capital, ce sont les instruments
La question est de savoir si le rôle joué par l'esclave est voulu par la nature: l'affirmative lui paraît évidente. La nature a créé certains êtres pour commander et d'autres pour obéir ; le double principe de l'autorité et de l'obéissance est l'une de ses lois générales ; on le retrouve dans tout acte qui exige la coopération de plusieurs individus travaillant séparément ou collectivement. Le commandement appartient à l'intelligence ; c'est par elle que l'homme ressemble à Dieu, et c'est elle qui doit avoir l'empire sur les principes inférieurs. A certains hommes la nature a donné l'intelligence et à d'autres la force physique ; elle a même marqué cette diflerenciation en donnant aux uns et aux auti-es des corps dissemblables: « La nature même fait les corps des hommes libres dilïérenls de ceux des esclaves, donnant à ceux-ci la vigueur nécessaire dans les gros
(i) Aristolo, PoliL, t. II, i; :j (Irad. B. St-IIilaire, I, p.- 20-21).
ouvi-ages de la société, rendant au contraire ceux-là incapables de courber leur droite stature à ces rudes labeurs, et les destinant seulement aux fonctions de la vie civile qui se partage pour eux entre les occupations de la ei'uerre et celles de la paix (1). » De même (pie dans l'iiomme l'àme doit commander au corps, et la raison à linstincl, de même que l'honuTie doit commander à la brute, l'homme supérieur par l'intelligence doit commander à celui qui n'a pour lui que sa vigueur corporelle (2). C'est donc la nature qui a fait de certains hommes des richesses, des instruments destinés à reprodnii-e d'autres richesses ; ces hommes doivent donc être la propriété, faire partie de la personnalité d'un maître bien que séparés de sa personne physique. L'esclavage est donc juste puisqu'il est voulu par la nature ; il est utile non seulement au maître, mais à l'esclave lui-même, car le bonheur consiste poui- tout être à se conformer à la fin pour laquelle il a été créé.
Nous ne croyons pas devoir réfuter cette apologie de l'esclavage. Nous ne croyons plus à des différences d'essences entre les hommes, mais seulement à des inégalités et à des dissemblances dans leurs facultés naturelles ; s'il est nécessaire que les uns dirigent et que les autres exécutent, il n'en résulte pas que la personnalité doive être déniée à certains individus.
La propriété Individuelle. — Platon et Aristote, dans les constitutions qu'ils proposèrent, le premier dans ses Lois, le second danssa Politique, comme étant les plus parfaites qu'il fûtpratiquement possible d'appliquer à des hommes, firent place à la propriété individuelle tout en restreignant singulièrement le droit de jouissance du propriétaire. Mais Platon avait, en outre, ima-
(1) Aristote, Polit., t. II, § 14 ftrad. B. St Hilaire, p. 28-29).
(2) Cette idée n'est pas encore complètement abandonnée. Certains sociologues anthropologues (le comte de Gobineau, Ammon, de Lapouge, etc.) affirment que certains individus, dont la structure anatomique [\a brachycéphalie) révèle l'infériorité, sont condamnés par la nature à la sujétion et qu'il en est d'autres (les dolicocéphales) nés pour commander, diriger, inventer, susciter le progrès. On ne va cependant plus jusqu'à soutenir que la personnalité des premiers doive être absorbée pnr la ]iei'soniinlit('' des seconils.
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giné une République idéale, dans laquelle, pour assurer l'uniLé et la stabilité de la cité, il avait établi la communauté des biens et des femmes, parmi les guerriers et les magistrats tout au moins (il avait négligé de dire à quel régime il entendait soumettre les laboureurs). Aristote s'élève contre cette conception, et c'est pour lui l'occasion de mettre en évidence les avantages économiques de la propriété individuelle (1).
Il conteste que l'unité soit le souverain bien pour l'Etat ; elle en est plutôt la ruine. En outre, la communauté des biens serait impuissante à l'établir. Un citoyen pourrait dire de n'importe quoi : « Ceci est à moi ou ceci n'est pas à moi », mais chacun pourrait tenir le même langage ; des conflits et des discordes surgiraient.
La communauté des biens présenterait un autre inconvénient. Elle enlèverait à l'individu le mobile qui l'incite au travail ; ainsi que le miel perd sa saveur dilué dans une trop grande quantité d'eau, l'intérêt particulier, noyé dans l'intérêt collectif, se trouverait privé de ses qualités stimulantes. Lorsqu'il s'agit d'une œuvre commune, chacun compte volontiers sur ses voisins pour l'elTectuer ; il arrive parfois que dans une maison le .service est d'autant plus mal fait que le personnel domestique est plus nombreux.
Entin la communauté des biens fait naître d'inextiicables diflicultés relativement à la distribution des richesses destinées à la consommation ; quel critérium adopter pour faire cette répartition?
Aristote, qui ne sépare pas l'Economique de l'Ethique, nous montre également la supériorité morale de la propriété individuelle sur le communisme platonicien : <( On ne saurait dire tout ce qu'a de délicieux l'idée de la propriété. L'amour de soi que chacun de nous possède, n'est point un sentiment répréhensible ; c'est un sentiment tout à fait naturel, ce qui n'empêche pas qu on blAme à bon droit l'égoïsme qui n'en est <|ue l'excès, comme on ijjàme l'avarice quoiqu'il soit naturel à tous les hom-
(1) Arisloto, Polit., II, i li-ad. B. Sl-Hilaire, I, p. 82-8.3 et suiv).
mes d'aimer l'argent. Gest un grand charme que d'obliger el île secourir des amis, des hôtes, des compagnons : la propriété indiviiluelle nous assure ce bonheur-là. » La communaulé des biens nous prive également de tout moyen de nous exercer à la générosité, « le citoyen ne peut jamais se montrer libéral, ni l'aire aucun acte de générosité, puisque cette vertu ne peut naître que de l'emploi de ce qu'on possède » (1).
Aristote compte d'ailleurs su)' la vertu des individus pour qu'il soit fait usage de la propriété conformément à la maxime : « Tout est commun entre amis », et, comme Platon dans ses Lois, il fait appel à l'Etat pour établir et maintenir l'égalité de la propriété foncière.
Des divers modes de production de la richesse. — Xous savons maintenant comment Platon et Aristote ont analysé l'organisme économique des sociétés dont ils tracent le modèle. Nous allons voir comment ils entendent que cet organisme fonctionne et ici encore quelques notions économiques vont émerger. Etant donnée la fin qu'ils assignent à l'homme ou du moins aux plus parfaits d'entre les hommes, il ne faut pas s'attendre à trouver chez eux, comme chez les économistes modernes, la recherche des moyens les plus propres à obtenir le maximum de richesses au prix du minimum d'efforts. Le but de leur sjstème économique est d'assurer à l'individu une vie matérielle simplement suffisante pour lui permettre cette vie supérieure qui consiste dans l'action de la pensée, dans l'action guerrière ou dans l'action politique (2) ; l'objet de leurs recherches est de trouver des moyens de production appropriés à ce but et qui ne soient pas de nature à détourner le citoyen, dans ses efforts intellectuels et dans ses actes, de ce qui constitue le bien suprême : l'activité de l'àme dirigée par la vertu.
Le système économique qu'ils ont préconisé est un régime d'économie agricole domestique, élargi cependant et combiné
(1) Aristote, Polit., II, ii, § 6 (trad. B. St-Hilaire, I, p. 104-105 et 106-107).
(2) « AÙT«joxsta nphç zyaô/iv Çw/jv », dil Arislote, Politique, I, m, § 9 (édit. B. St-Hilaire, 1, p. 46).