I.IVHK l'HKMIEH. CIIAPITHK III
avec la pratique leslieinle de l'échange effectué à l'aide de la monnaie. L'échange est, en effet, la conséquence nécessaire de la division du travail jugée par eux indispensable. L'on a, en les lisanl, le sentiment que tout en s'efforçant de réagir contre ce qu'ils considèrent comme la corruption de la cité, ils sont néanmoins contraints de faire des^concessions au progrès de la richesse dont ils sont les témoins.
Dans ses Lois (1). Platon proscril absolument le prêt à intérêt. Il interdit aux citoyens les arts mécani<pies et le négoce ; ces professions seront abandonnées à des étrangers. 11 est déshonorant de vendre sa force corporelle; et le commerce, bien (pic n'ayant en lui-même rien d'immoral, .se confond trop souvent, en fait, avec la fraude et le mensonge ; enfin. « le citoyen a une oci^upation qui exige de lui beaucoup d'exercice, beaucoup d'étude, c'est de travailler à mettre et à conserver le bon ordre dans l'Etat : et ce n'est point un travail de nature à s'en acquitter en passant » (2).
En principe, les producteurs doivent vendre directement leurs produits aux consommateurs ; cependant (juelques marchands, — des étrangers comme il a été dit, — sont admis à trafiquer dans la cité ; leur nombre est limité par la loi, et ils sont étroitement l'églementés et surveillés par TEtat qui leur impose des prix de vente et s'assure de la bonne qualité de leurs marchandises. Le commerce extérieur est réduit à l'importation de quelques matières premières nécessaires à la fabrication des armes. Enfin lor et l'argent sont bannis ; les transactions sont réalisées à l'aide d'une monnaie qui est « sans aucune valeur aux yeux des étrangers ». Le gouvernement seul dispose d'une monnaie précieuse pour les achats que l'Etat doit faire au dehors.
Mais c'est surtout Aristote qui a systématisé ces idées et introduit quelques notions économiques dans la discussion de cette question de morale sociale (3).
(1) V. Platon, Lois, L. L. V. VIII, XI iTvud. V. Cousin. VIII, |.. "2x7- 288, 291-292; IX, p. I.3:i-I43j.
(2) Platon, Lois, VIII (trad. Cousin, IX, p. i:U-i:]:i).
(3) Aristote, PoUliqite, I, ii, ^ij 23 et suiv. l'Trad. H. Sl-IIilaiie. I, p. 38-39 et suiv.).
ANALYSK Di:S DOCTRINES
C(*liii-ci divise en Irois catégories les modes d'acquisilion de la richesse (xrÂfftç, y.r/iriy.h ou chréinalisliqne entendue dans un sens largej : modes d'acquisition naturels {économique ou chrématisliqiie nécessaire ; modes d'acquisition anti-naturels (clirénudislique proprement dite) ; modes d'acquisition mixtes. Celte classification repose sur un double critérium technique et moral.
L'économique se distingue, par les trois caractères suivants : 1" elle a pour objet la prise de possession directe ou la îraiisl'ormation par le travail des richesses (fruits, animaux, esclaves) que la nature destine à l'usage de l'homme ; 2° elle a simplement pour but la satisfaction des besoins essentiels de la maison et non l'enrichissement sans bornes; S" sa consiitution organicpie elle même apporte des limites à sa fécondité ; elle porte en quelque sorte en elle un frein automatique à la production indélinie de la richesse ; car les instruments (o^oyava) dont elle se sert ne sont infinis ni en nombre ni en grandeur : c'est déjà l'idée que l'étendue du capital limite la production. L'économique n'est donc pas incompatible avec la fin que rEthi(|ue assigne à l'activité humaine. Elle est légitime. P»entrent dans cette catégorie l'agriculture, l'industrie pastorale, la chasse, la pèche, la guerre : la guerre n'est autre chose que la chasse faite aux hommes. Suivant Aristote, il est également conforme à la nature qu'un individu s'adonne à un métier unique, celui de cordonnier par exemple, et se procure les choses dont il manque en fournissant en échange les produits qu'il fabrique et dont il a trop. « Par sa nature, l'échange n'appartient pas à la chrématisiique » {stricto sensu) car, dans un régime économique fondé sur la division du travail, « force est bien aux hommes d'ac(iuérir par l'échange les choses nécessaires à la vie » (1). Aristote considère
(1) Aristote, Po/tf., I, m, .^12. — Bartliélemy Saint-Hilaire traduit ainsi ce passag-e: « Il est trop clair que dans ce sens la vente ne fait nullement partie de l'acquisition naturelle. Dans l'origine, l'échang-e ne s'étendait pas au delà des stricts besoins, et il est certainement inutile dans la première association, celle de la famille. « Le traducteur a commis là une série de contre-sens évidents ; on peut s'en convaincre en se reportant au texte grec. Cette interprétation met d'ailleurs Aristote en contradiction immédiate avec lui-même. L'auteur se répète, en eiïet
4i LIVRE iniEMIEH. — CIIAPITHE III
la din'érencialion des métiers entre les divers groupements familiaux comme aussi nécessaire que la division <lu travail entre les membres de la maison. Ces échauffes [)euvent môme être efïeclués à l'aide de la momiaie ; il n'y a là rien que de légitime, car la fonction natuiellede la monnaie est de faciliter les transactions. Nous ne sommes pas encore dans le domaine de la chrématistique ; mais nous allons y être insensiblement conduits.
La chrémalislique [slrivlo sensu) présente des caractères diamétralement opposés à ceux de VEconomirj lie : l"elle transforme en soiu-ces de gains des choses auxquelles la nature n'avait pas donné cette destination : la monnaie et les facultés de l'âme ; "2° elle a pour but l'accroissement de la richesse in infinilum ; .'>'' les moyens dont elle se sert lui permettent de poursuivre ce but.
Elle est née d'une perversion de la vente. En fait, c'est par l'accumulation incessante de la monnaie qu'elle manifeste son activité. Celle-ci n'est pourtant pas en elle-même une richesse; mais elle est l'instrument universel de l'échange ; tout échange a pour (dément et pour limite une (juantité donnée de monnaie ; dans une société où le numéraire confère le pouvoir de tout obtenir, thésauriser c'est s'enrichir. Aucun obstacle naturel, aucune limitation technique ne s'opposent à ce que la monnaie puisse être indc'liniment accumulée. C'est donc la monnaie, bien que telle ne soit pas sa fonction naturelle, (pii jjermel à la cupidité insatiable de certains hommes plus préoccupés de vivre que de vivre sagement, de se donner libre carrière. Pour celte raison la chrématislique est condamnable.
Ou(ds sont les modes d'acquisition qui appartiennent à la Chrémulistique ? Il y a tout d'abord et au premier rang le [)i'èt à intérêt, à bon droit détesté, car par lui la monnaie se trouve transformée en moyen de production, alors que sa fonction na-
dans le paragraphe l 'i- que Bai'lhélemy Sainl-IIilaire lui-même traduit ain.si : « Ce genre d'écliange est parfaitement naturel et n'est point, à vrai (lire, un mode d'acquisition (Aristote dit : de la chrémalislique) puisqu'il n'a d'autre but que de pourvoir à la satisl'action de nos besoins naturels » (Trad. I, p. '■'A).
lurelle est de servir d'équivalenl dons les échanges ; Tinlérêt, en eiïel, c'est de la monnaie engendrée par de la monnaie ; c'est donc la moins naturelle de toutes les acquisitions.
Est compris également dans la Chrémalisliqne le louage de services intellectuels. Le guerrier lait argent de son courage, le médecin de sa science ; or, telle n'est pas la destination de ces dons de la nature. Pourtant, dans sa Morale à Niconmqiie, Aristole admet qu'un médecin peut échanger ses services contre ceux d'un agriculteur, et il semble bien supposer alors qu'un tel contrat est légitime sous la seule condition que les services fournis soient de part et d'autre équivalents (1) : n'existe-t-il pas une contradiction entre ces deux passages ?
La chrématistique comprend encore le louage de travail manuel. Aristote néglige de dire pourquoi. Serait-ce parce qu'il est contraire à la nature de vendre sa force musculaire'/ mais le coi'donnier-entrepreneur dont le philosophe approuve l'industrie ne fait pas autre chose. N'est-ce pas plutôt (ce sera le point de vue de Karl Marx) l'employeur qui fait de la chrématistique en achetant la marchandise-travail pour en revendre les produits plus cher? Le contrat de travail ne serait alors qu'une variété de l'acte commercial. L'auteur, d'ailleurs, considère et les salariés et les artisans-entrepreneurs comme également nécessaires dans la cité ("2).
Aristole fait du négoce une exécution sommaire en disant « qu'il produit de la richesse en déplaçant de la richesse » (3). Il nie donc que le commerce soit productif de valeur. Nous trouvons là le germe de la théorie marxiste. Le marchand convertit de l'argent en marchandises puis retransforme des marchandises en argent ; seulement, à l'issue de ce processus, la somme primitive s'est grossie d'un surplus ; une chose pourtant reste ce qu'elle est malgré qu'elle passe des mains d'un individu dans les
(1) Aristote, Morale à Nicomaque, V, y, § 7 (trad. B. St-Hilaire, II, p. Idd).
(2) Aristote, Polit., édit. B. St-Hilaire, IV, viii, § 6 (II, p. 54-55).
(3) Aristote, Polit., I, m, § 17 (édit. ct<., I, p. 34-55). Ici encore la traduction de Barthélémy Saint-Hilaire est inexacte.
i6 LIVRE PkËMlKH. — CHAPIThË lit
mains d'un autre. Aristote en conclut que le profit constitue une acquisilion anti-naturelle ; quant à sa cause, il se contente de dire qu'elle consiste dans « une certaine science, un certain art » du vendeur : Karl Marx, plus précis, déclarera que le profit dérive d'un vol.
Dans ses /mis, Platon admet, "nous lavons vu, l'existence de marchands, simples intermédiaires, étrangers il est vrai, achetant pour revendre. Leur fonction sociale est, dit-il, de « distribuer d'une manière égale et proportionnée aux besoins de chacun des denrées de toute espèce ». Pourtant il ajoute que cette profession est à bon droit méprisée. La faute en est à ceux qui l'exercent ; ils cherchent, par tous moyens, à réaliser des profits illimités ; seule la passion effrénée du lucre les anime. Or, leur rôlq est utile, mais à la condition qu'ils vendent au juste prix.
On peut se demander si, au fond, telle n'est pas également la pensée d'Aristote. Si, en effet, l'acquisition commerciale se trouve limitée par le juste prix, il semble que les trois caractères par lui attribués à la chrématistique disparaissent. Un marchand, n'ayant d'au Ire ambition que d'assurer une existence convenable à sa famille, se contente d'une rémunération équivalente aux services qu'il rend ; ne fait-il pas de V économique pure et simple? Cette solution serait également conforme à la théorie d'Aristote sur la Justice compensatrice. Pourtant ce correctif n'apparaît nulle part dans les ouvrages de ce philosophe (2). Considère-t-il l'hypothèse du marchand raisonnable comme irréalisable ? Platon, pour limiter les profits commerciaux au juste prix, recourt à la tarification des marchandises par l'Etat ; mais peutêtre Aristote regarde-t-il cette mesure comme impraticable et ne voit-il aucun autre moyen d'arriver au résultat cherché.
Enfin, les modes mixtes comprennent les industries extraclives. Ils sont naturels en ce qu'ils tirent la richesse directement
(1) Platon, Loin, XI (Irad. Cousin, VIII, p. "291).
(2) Dans le L. VII, ch. m, § 4 de sa PolUu/ue [éd. B. St-IIilaire, II, p. ;J14-ÎJ15), Aiislole, parlant du régime démocratique, déclare, toutefois, que l'Etat fera sagement d'employer ses excédents de recettes à procurer aux indigents un coin de terre ou un petit commerce.
ANALYSK DES DO(:TUlM:S 47
tie la nature ; ils sont anti-naturels en ce qu'ils li\ i(miL à la consommation des produits qui n'ont pas le caractère de fruits, liicn (|u'il ne s'explique pas i'ormellemenl sur ce point, l'anleur les considère très vraisemblablement comme légitimes.
Que faut-il penser de cette morale économique ?
Assurément l'idéal social de Platon et d'Aristote est d'une grande élévation ; les nations modernes, dans l'ardeur de leurs convoitises mercantiles, n'oublient-elles pas un peu trop qu'il est des préoccupations plus nobles et plus essentielles au bonheur que celles de la richesse? Mais, d'autre part, ce quAristote appelle un avoir simplement suffisant forme une notion très vague et très variable ; le nécessaire du moment est l'ait du luxe d'hier, et le superflu d'aujourd'hui sera le nécessaire de demain. En outre, une vie matérielle raffinée n'a rien d'incompatible avec les plus hautes spéculations de l'esprit ni avec la pratique de la vertu. Enfin, ces nobles jouissances ne doivent pas être le privilège exclusif d'une élite ; pour que le peuple puisse prendre part à ces fêtes de l'intelligence et du cœur, il est nécessaire que l'aisance se répande dans la masse et que la durée de la journée de travail s'abrège ; et l'on ne peut espérer ces résultats que du progi'ès de la richesse générale et de l'accroissement de la productivité.
Est-il nécessaire de montrer, en outre, tout ce qu'il y a d'arbitraire dans la distinction d'Aristote entre V économique ei lachrématistique^^ Le philosophe grec se refuse à considérer comme normale la fonction de la monnaie en tant que forme du capital ; elle n'est pourtant qu'un aspect de sa fonction regardée par lui comme naturelle d'équivalent dans les échanges ; il nie en outre la productivité du commerce ; il ne comprend pas que le déplacement dans l'espace ou la transposition dans le temps jjuisse modifier la valeur des choses ; c'est donc par suite dune double erreur qu'il traite le profit et l'intérêt comme des anomalies, dues à d'habiles combinaisons et — l'idée semble bien èlre dans sa pensée — à l'exploitation de l'homme par l'homme.
Les autres critériums de sa classification ne sont pas plus exacts. La force aspirante du prêt à intérêt semble être illimitée
à cause- de l'analocisme ; mais, nous le savons, il n'y a là (ju'un mirag'c. La puissance acquisilive du commerce n'est pas non j)lus iniinie ; elle est limitée par le nombre et l'intensité des besoins du consommateur. Le marchand, même investi d'un monopole, de droit ou de fait, ne peut pas élever ses prix au-dessus «l'un certain chifl're ; car au fur et à mesure que la cherté i^randit, h; nombre des acheteurs diminue, et il est un point à partir du(|uel l'abstention devient générale : n'y a-t-il pas toujours moyen de se })asser ou du marchand ou de son produit? D'ailleurs, Arislotc est-il toujours fidèle à ce critérium? Y a-t-il même l'apparence que le salariat tende à l'enrichissement infini de l'ouvrier? Enfin, il n'est pas prouvé que les individus accusés de faire de la chrcmatistique soient incités par un autre mobile que les agriculteurs ; aujourd'hui, les uns et les autres cherchent à s'enrichir le plus qu'ils peuvent, et il n'est pas sûr qu'il en ail été autrement dans la Grèce antique. En tout cas, comme le remarqueront les théologiens du moyen âge, il n'y a là qu'une question d'intention, et l'intention varie avec les individus.
Cependant, il faut le reconnaître à la décharge des philosophes grecs, vraisemblablement les exemples qu'ils avaient sous les yeux étaient de nature à leur faire considérer comme chimérique une pratique honnête du commerce de marchandises ou d'argent (I) ; ils ont cru à l'éternelle nécessité de phénomènes passagers.
Théorie de la Valeur. - Platon (2) avait failli, en traitant de l'échange et du juste prix, découvrir le problème de la valeur. Les marchandises vendues par les marchands, dit-il, « sont par elles-mêmes sans égalité et sans mesure ». Pourtant, elles s'échangent suivant des proportions définies : c'est donc que toutes contiennent une qualité commune susceptible d'être mesurée. Mais Platon ne recherche pas quelle est cette qualité.
Aristote rencontra cette question en deux endroits : dans sa Politique en expliquant le passage de l'acquisition par prise de
(1) V. supra, p. 26-27, la citation de Démosttiène.
(2) Platon, Lois, XI (trad. V. Cousin, p. 291).
possession directe des richesses nalurelles à rac(iiiisilioii par l'écliaiige ; dans sa Morale en Irailanl de la Justice compensatrice (1). Il y a, nous l'avons vu, certaines acxjuisitions par voie d'échange qui sont naturelles et, par suite, en elles-mêmes légitimes. Elles doivent, toutefois, être réalisées conformément à !a justice compensatrice. L'auteur imagine la figure suivante :
Cordonnier
« Soit par exemple, l'architecte A, le cordonnier B, la maison G, le soulier D. L'architecte recevra du cordonnier l'ouvrage qui est propre au cordonnier ; et en retour, il lui rendra l'ouvrage qu'il fait lui-même. S'il y a d'abord entre les services échangés une égalité proportionnelle, et qu'ensuite il y ait réciprocité de bons offices (2) », les principes de la justice compensatrice seront respectés. « Si ce que Ion reçoit, écrit-il ailleurs, équivaut à l'utilité qu'a gagnée l'autre, ou au plaisir que l'autre a goûté, la rémunération reçue de ce dernier sera tout ce qu'elle doit être (3). » En d'autres termes, il faut qu'à la prestation fournie par l'un corresponde une prestation fournie par l'autre, et, en outre, il faut que chacune de ces prestations présente pour celui à qui elle est faite la même somme d'utilité ; après l'échange, si les jouissances de l'un se trouvent accrues de 10, les jouissances de l'autre devront se trouver augmentées de la même quantité.
(1) Aristole, Politique, t, m, § 11 (trad, B. St-IIilaire, I, p. 48-49) ; Morale à Nicomaque, L. V, v (trad. B. St-llilaire, II, p. 152 et suiv.).
[2) Aristote, Morale à Nicomaque, V, v, § 6 (trad. B. St-Hilaire, II, p. 154.
(i) Ibi'L, IX, I, § 10 i^trad. cit., L. Il, p. 373).
oO LivRi; i'Hi;mii;h. — ciiaimtrk ni
Maib, (lit Arislole, pour (|u il imi puisse; rlr»^ ainsi. " il c^-l iit;cessaire (jue les choses que l'on (''change soient conipaïahles entre elles sur queUjue poinl (Ij » ; et il ne s'arrèle p;is en chemin comme Platon. Dans sn PolUi(/ue il montre (|ue les choses ont deux valeurs : une valeur dusage et une valeur d'échange, et que la seconde dérive de" la première : « Toutp richesse, dit-il, est susceptible d'un double emploi : l'un est conforme à la destination propre de la chose, l'autre non. L'ne chaussure, par exemple, peut servir à chausser le pied ou à conclure un échange... Celui qui, rencontrant un individu ayant besoin de cette chaussure, l'échange contre de la monnaie ou contre des aliments, se sert bien de la chaussure en tant que chaussure ; mais il ne s'en sert pas conformément à sa destination propre ; car la fin dernière de la chaussure n'est point de servir d'insliument déchange (2). » Si la valeur d'échange dérive de la valeur d'usage, il est clair qu'elle a pour cause première le besoin. C'est ce que dit Aristote dans sa Morale : dans l'échange ce que l'on mesure, c'est le besoin respectif des deux co-échangistes ; la qualité commune à toutes choses qui les rend comparables entre elles, c'est leur aptitude à satisfaire les besoins.
Il y a là le germe, mais seulement le germe, d'une théorie exacte de la valeur. Les théologiens du moyen âge reprirent cette doctrine et, nous le verrons, lui firent faire de notables progrès.
Théorie de la Monnaie (3j. — Pour mesurer la valeur, les hommes ont inventé la monnaie. On se servit d'aboril de lingots métalliques dont il fallait contrôler la dimension ou le poids lors de chaque transaclion ; par la suite une empreinte marquée sur les pièces dispensa de ces vérifications ; l'empreinte indique par avance leur contenu.
La matière dont la monnaie est faite présente une utilité par
(1) ILuL, V, V, § 8 (Irad. cit., p. 155).
(2) Aristote, Polit., I, m, 5^ 11 (trad. B. Sl-Hilaiie, J, p. 49).
(3) Aristote, Politique,l, m, ^§ I4etsuiv. (trad. B. St-llilaire, I, p. 52- 53 et 54-55) ; Monde à Niconiaqiie, V, v, §§ 8 et suiv. (trad. B. St-Hilaire, II, p. 155 et suiv. .
A.XALVSl:; DES DUCTKlXEls ol
clle-mènie. Néanmoins elle ne répond pas à des besoins essenliels et naturels, mais à des besoins secondaires et artificiels. Far suite, r ichesse réelle ne consiste pas dans l'abondance de numéraire, mais dans l'abondance des choses nécessaires à la vie. Celui qui, comme Midas, changerait en or tout ce qu'il viendrait à toucher, mourrait de faim (1).
La monnaie n'est qu'un instrument servant à acquérir la ri chesse par l'échange. Sa fonction est double : elle joue le rôle d'équivalent universellement accepté, et elle sert de commune mesure des valeurs.
Elle facilite les transactions. « Les choses nécessaires à l'existence sont souvent difficiles à transporter», dit Arislote ("2) : celle phrase laconique a besoin d'être commentée. Je dois, par exem|ile. faiic venir du vin de très loin, et je n'ai que du blé à olîVir en échange. Sous le régime du Iroc, mon blé, denrée très lourde, devra parcourir de longues distances ; sous le régime de l'économie monélaire, je convertirai mon blé en monnaie que j'enverrai à peu de frais à mon vendeur de vin. Pour que cette opération soit possible, il faut d'ailleurs supposer que des deux
(1) Ce pas.sage de la Polilique est souvent interprété en ce sens que l;i monnaie n'aurait aucune valeur par elle-même et devrait uniquement à la loi son pouvoir d'acquisition. Mais alors la Polilique serait, sur ce point, en contradiction avec la Morale ; et dans la Politique Aristote se contredirait à quelques lignes d'intervalle, ce qui n'est guère admissible. A notre avis, le mot vôaoç (dont Aristote fait dériver vô^t(r,aa) signifie ici coutume et non loi. Nous estimons que le texte doit être ainsi traduit : » La monnaie n'est qu'une futilité, un simple objet de mode ; naturellement elle n'est rien : la preuve en est que si les habitudes venaient à se modifier, elle n'aurait plus aucun prix, elle ne servirait à rien de ce qui nous est nécessaire, et beaucoup de prétendus riches qui regorgent de monnaie mourraient de faim... » [Polit., I, m, §16.) Aristote traite; la monnaie comme un bijou : ainsi entendu, ce passage ne contient rien que de correct au point de vue économique. L'auteur ne regarde comme naturels que les besoins essentiels et primordiaux ; le besoin de luxe est artificiel. Il s'ensuit logiquement que les objets répondant aux besoins de la première catégorie ont une valeur naturelle et que les objets de luxe n'ont qu'une valeur artificielle. On peut contester l'exactitude de cette conception qui domine toute l'Ethique d'Aristote. Mais c'est là une doctrine morale et non une doctrine économique.
(2) Aristote, Polit., l, iii,§ 13 (trad. B. St-IIilaire, p. riO-.",!).
52 LIVHK PHKMIKH. CHAl'ITKK III
co-ccliaiigistes l'un peul vendre el l'aulre achelcr du blé siur place.
Imi ouLrc, la monnaie rend l'échange possible dans des cas où le Lroc sérail impralicable. Je viens de faire ma récolte de fruits ; sous le régime du troc qu'en lerai-je, si actuellement je n'ai besoin de rieu ? Sous le rég'imede l'économie monétaire, « l'argent que l'on garde en mains est comme une garantie que le futur échange pourra facilement avoir lieu dès que le besoin se fera sentir ; celui qui alors donnera l'argent sera assuré de trouver en retour ce qu'il demandera » (1). il
Enfin, l'emploi d'une commune mesure des valeurs simplifie " considérablement le calcul de l'équivalence des marchandises, l'établissement des proportions suivant lesquelles elles s'échangent entre elles. Néanmoins, c'est une commune mesure imparfaite. « La monnaie, elle aussi, est soumise à des variations ; elle ne conserve pas toujours la même valeur bien que cette valeur soit cependant plus fixe et plus uniforme que celle des choses qu'elle représente »(2). Aristote n'indique pas d'ailleurs les causes de ces variations.
Xénophon(3), au contraire, observe que la valeur de l'or diminue par suite de l'accroissement de la production ; il n'admet pas qu'il en soiL de même pour l'argent : la dépréciation, en effet, ne peut naître que de la surabondance ; or, à son avis, il ne peut pas y avoir trop d'argent ; des débouchés en quelque sorte illimités s'offrent à ce métal. L'auteur a pu se tromper quant à l'application qu'il fait de son principe à la monnaie d'argent ; il n'en est pas moins vrai qu'il a eu conscience de ce (jue nous appelons aujourd'hui la théorie quantitative de la valeur de la monnaie.
En dehors des doctrines économiques que nous venons d'analyser l'on n'a trouvé jusqu'ici que peu de chose à glaner dans lesécrits de l'antiquité grecque. L'on a relevé dans la comédie
(1) Aristote, Morale A Nicoinaque, V, v, i; 12 (Irad. li. Sl-Ililaire, II, p. 1S7).
(2) Aristote, op. et loc. cit.
(.3) Xcnophon, Finances d'Athènes, cli. iv.
ANALYSE 1>1:S DOCTHINKS 0-)
(les Grenouilles d'Arislophane un passage où le Chœur observe incidemment que la mauvaise monnaie chasse la bonne parce que les bonnes pièces sont thésaurisées, fondues ou exportées, les particuliers préférant payer leurs conciloyens avec les mauvaises qui font le même usage (1) (Aristophane ne tire d'ailleurs aucune conclusion économique de cette constalalion) : Ion })eul de même se rendre compte que Démosthène avait une claire intelligence de rnnportance du crédit public ou privé: « Il y a, dit-il, i)Our un Etat, deux sortes de biens, la richesse et le fait d'avoir la confiance de tout le monde : le crédit est le meilleur des deux (2).» Et ailleurs: « Ignorer que pour un individu le crédil est de toutes les sources de richesses la plus impoitanle, c'est ne rien savoir (3). » L'on pourrait encore colliger différentes autres bribes, mais aucune ne constitue une théorie véritable.