LES DOCTRINES ÉCONOMIQUES AU MOYEN AGE
Nous devons faire ici, une fois pour loules, une observation jn-éalable. Jusqu'à l'époque d'Adam Smith, dans les descriptions des milieux, nous nous référons à peu près exclusivement à l'histoire économique de la F'rance. Pour retracer l'évolution économique de toutes les nations qui prirent part au mouvement intellectuel européen, il nous eût fallu ou bien nous contenter d'une synthèse vague, abstraite et dangereuse, ou bien, si nous avions voulu apporter quelque précision dans ces études, noyer les doctrines parmi les faits et nous résigner à des répétitions pres-
(t) V. tout d'nbord les ouvrao-es d'iiistoiro écnnomiquo présontnnl 1111 caractère plus ou moins grand de oénéralité : Létourneau, Vérolut. (lu comniorce dans les diversca ract^fi humaines, \H91 ; Cunnininham,yl/; J'Jssay on ivesiern civilizadnn in ils économie aspects, 1898 ; Béer, AHf/em. f/esch. ri. Welthandels, 1860-1862 ; Kowalewsky, Die œkononnsche Enlwick. Europas, etc., 1901 (traduit du russe) ; Boursiez, Hisl. fie Var/ricullure, de l'industrie et du commerce, 1868 ; Pigeonneau. Hist. du commerce de la France, 4885-1889 ; François, Essai sur le commerce, 1891 ; Noël, Hist. du commerce du monde, 1891 ; D'Avenel, Hist. écon. de la propriété, des salaires, des denrées et de tous les prix en général, 1894 ; Cons, Précis d'hist. du commerce, 1896 ; Levasseur, Hist. lies classes ouvrières et de Vind. en France avant 1789, 2'= édit., 1900- 1901 . — Pour l'Angleterre : Rogers, A history of agriculture and priées in England, 1866 et suiv. ; The industrial and commercial history of Englnnd, IS92: Ernnnmir inirrpretation of history, 3"^ édit. 1894 ('Tr. fr.
56 I.IVHE II. niAJ'ITRF. PREMIER
que inôvilables. Les inslilnlions t'conomi(|iies présontèreni, chez ces divers peuples, sous des couleurs locales diverses, les mômes caractères généraux ; elles évoluèrent seulement avecune rapidité
L'inlcrp. écon. de l'IIisl., 1892); (liinnini^'^hain, 'J'hc (jroiith i>/' llir en- (jlish inclastiy and Co/unicicc, 18'.12 ; Hi v, Bist. industrielh' et écun. di' V Angleterre^ 1900. — Pour rAllomai;no : Inama-Sternegg-, Dciiisches Wirtftehafïs gesrhiehle, 1879, 189d, 1899, 1901. — Pour l'Espagne : Calmeiro, Sloria dell. écon. polit, en Espunn. 1803 : Gourv du Roslan, Essai sur Vhist. écon. de VEspagne, s. d.
Ouvi'ages plus spéciaux : De Girard, Ulst. de fEcon. soc. jus(ju'à l:i fin du xvi' s.. 1900 ; Nys, Recherches sur VHist. de VEc. polit., 1898 : Cibrario, Dell'Econoni. politica nel medio evo, 1839, Seédit., 1801 (Trad. fr.,1854) ; Leber, Appréciation de la fortune privée au moyen âge, 1847 ; Ashley, An Introduction to english économie history and theory, 1888- 189.3, 3e édit., 1894-1898 (Trad. h:,Hisl. etdoct. écon. de V Angleterre, 1900) ; Lampi'echl, Deutsches Volkswirtschafts leben in Mittelalter. 188;")- 1886 ; Etude sur l'état écon. de la France au moyen âge (trad. fr.), 1897 ; Heitz, Das Innuîigswesen in aller und neuer Zeit., 1887 ; Bohmert. Beitrlige zur gesch. des Zunftircsens, 1868 ; Schonberg, Zur wirtschaftlichen Bedeutung des dcutschen Zunftiresens. 1868 ; Neuburg, Zunftgrrichtsbarkeit und Zunflverfassung in der Zeit vom xiii bis xvi lahrhund.. 1880 ; Martin Saint-Léon, Hist. des corp. de métiers. 1897 ; Ebcrstadl, Das franzôsische geiverbrecht und die Schaffung staatliches gesetzgebung und Venraltung in Frankreich (xiii-xvi lahrh.l, 1899 ; Die Enticickelung der KOnigsmcister im franzusischen Zunftwescns vont Mittelalter dans lahrb. f.gesetzg. Verwalt . und Volksvùrtsch. , 1897 ; Magisterium und Fraternitas, 1897 ; Die Usprung des Zunftwesens und die alteren Handioerksbande des Mittelalters, 1901 ; Yiollet, Les corporations françaises au moyen âge dans Nouv. Rev. hist. du Droit, 1900 ; Wilda, Das Gildenwesen im Mittelalter, 1831 ; Gross, Gilda Mercatoria, 1882; Gild Merchant, 1890, Seligmann, Trvo chapters on the mediœval guilds of England,dans les publications de V American économie Association, 10 novembre 1887 ; Lambert, Two thousand years of gild life, 1892 ; Brentano, Arbeitergilden der Gegenwart, 1871 ; Doren, Unlersuchungen zur geschichte der Kaufmaiinsgilden des Mittelalters, 1893 ; Hegel, Stàdte und Gilden der Jndo-gcrmanischen Vôlker im Mittelalter, 1891-1892 ; Fagniez, Llndustrie et les classes industrielles à Paris au xiii"^ et au XIV* siècles, 1877 ; Documents relatifs à Hiist. de l'ïnd. et du Comm. ('/) France (du i'''' siècle avant J -G. jusqu'à la fin du xv^ après J.-C.), 1898-1900; Schulte, Geschichte des mittetalterlichen Handels und Verkehrs zwischen 'Westdeutsehland und Italien mit Ausshcluss von Venedig., 1900 ; Broglio d'Ajana, Sur l'organisât, de l'ind. de la soie à Venise dans le moyen âge, dans Rev. d'Ec. polit., 1894, p. 163 et suiv. ; Sée, Les cla.'ises rurales et le régime domanial en France au moyen âge, 1901 ; Viollet, Hist. des instil. polit, et admin., 1898-1903.
Nous ne citerons que deux des très nombreuses monographies lo-
LE MILIEU ÉCONOMI^rr ET SOCIAL 57
inégale. C'est on Fiance que la plupart atteignirent leur |>lns complel développenienl. La France, enfin, joua un rôle considérable (non pas toutefois exclusif) dans l'élaboralion des idées. Nous adressant avant tout à des étudiants français, nous avons cru pouvoir el devoir prendre notre pays comme exemple, tout en indiquant çà et là certaines particularités typiques propi'es aux Etats voisins. Dans notre bibliographie, nous citons, en outre, un certain nombre d'ouvrages essentiels auxfjuels pourront se reporter ceux qui voudraient se documenloi- sur Ihisloirc économique étrangère.
Le xni'' siècle fut celui de l'alfranchissemenl des serfs, de l'extension des corporations, de la construction des grandes cathédrales gothiques, etc. Ce fut une g-rande époque de progrès. La structure économique (si l'on prend la France comme exemple) était constituée par la superposition de deux assises d'Age inégal.
La plus ancienne remontait à la période qui suivit les invasions et le démembrement de l'empire de Charlemagne. A cette époque, les villes ne jouèrent plus qu'un rôle obscur, et la villa ou domaine rural devint la véritable unité économique. Le régime de la villa, laïque ou ecclésiastique, était un régime d'économie domestique. Le domaine se suffisait à lui-même, produisait à peu près tout ce qu'il consommait.
Ce régime était rendu possible par l'esclavage (alors en décadence) et le servage. — Le propiiélaire ou seigneur cultivait directement une partie de son domaine soit au moyen des serfs agricoles attachés à l'exploitation, soit au moyen des corvées qui lui étaient dues par des tenanciers tle conditions diverses à qui il avait concédé la jouissance de certaines terres. Les travaux industriels étaient accomplis par d'autres serfs ou serves. Charlemagne, dans un de ses Capitulaires, recommandait que dans
cales : Schmoller, Die Slrassburger Tucher, 1879 ; Boissonade, Essai sur l'organisât, du Travail en Foitou,depuisle\i^ s.Jusquà la Révolution,i900. V. Levasseur, Les sources principales de l'Hist. des cl. ouvrières et de rindustrie,dans Séances et Travaux de VAcad. des Se. vior. et polilifjues, CLVIII (1902), p. 568 et suiv. ; CLIX (1903), p. 179 et suiv., 484 et suiv. ; Boissonade, L(s Etudes relatives à l'hisi .écoiicinique de la France au moyen âge, 1903 (Extrait de la Bev. de Synthèse hisf., 1902-1903).
ses formes, l'on vcillAI h ce (uril y ofit, des forgerons, des orfèvres, des cordonniers, des tourneurs, des charpentiers, des armuriers, des oiseleurs, des savonniers, des brasseurs, des boulangers, des fabricants de filets et « tous les autres artisans q\ril serait trop long d;énumérer » (1). En 822, « dans l'intérieur du monastère de Corbie, il y avait,^dit M. Levasseur, trois grandes pièces destinées aux artisans: dans la première, se trouvaient trois cordonniers, deux savetiers et un foulon ; dans la seconde, six forgerons, taillandiers, et serruriers, deux orfèvres, deux cordonniers, deux armuriers, un parcheminier, un fourbisseur el trois fondeurs; dans la troisième, trois ouvriers dont la profession n'est pas indiquée. Hors du monastère, il y avait à la porte Saint- Aubin : quatre charpentiers et quatre maçons ; dans le voisinage, douze serfs attachés au moulin et sept à la sellerie et à la charrohnerie. Le total, sans compter deux médecins et de nombreux serviteurs employés aux champs, à la boulangerie, h la l>rasserie ou à la cuisine, était de cinquante-trois artisans dépendant de l'abbaye et faisant à peu près tous les gros ouvrages nécessaires à la communauté » (2). Les femmes serves, quelquefois confinées dans des gynécées, étaient occupées aux travaux de filature, tissage, teinturerie, blanchissage, etc.
La grande, la très grande propriété foncière tendait à absorber de plus en plus la petite. Le seigneur, nous l'avons vu, ne faisait pas valoir lui-même la totalité de son domaine : il en abandonnait une partie, à des hommes libres ou à des serfs, colons, lides, hôtes, etc. moyennant la prestation d'un certain noml)re de journées de travail ou des redevances en grains, œufs, vin, poulets, bétail, etc. La vie de ces tenanciers nous est naturellement peu connue, mais il n'est pas douteux que chez eux également le ménage pourvoyait à sa consommation à peu près par ses seuls moyens (3).
(1) V. Fag^niez, Dnciiiin'Nfa rclnlifs ;) l'hisil. di^ l'ind. cl du romni., 89, I, p. 49.
(2) I.,ftvasseui', Hiat. <l<'s cl. ourr., I, p. UiO-lTO. — V. le loxto d;ms Fagnioz, Documents, 91, I, p. r)0-:»l.
(3) Commo exemple de l'org'anisatioii (11111 liés grand domaine, v. f.c
LE MILin; ECONOMIQUE ET SOCIAI.
La villa devint, par la siiile, une rorUnessc ; la Irodallh' inlrocluisiL eiilre tous ces domaines nne hiérarchie coinj)liqnée ; mais dans le manoir on l'abbaye, le rég-ime économique conserva pendant longtemps encore ses traits l'ondamenlaux.
Il ne faut rien exagérer d'ailleurs : si haut que Ion remonte. Ion trouve un certain commerce. Les abbayes vendaient des denrées agricoles et parfois des ouvrages manufacturés ; elles avaient quelquefois à leur solde des commis-voyageurs pour le placement de leurs produits. Il existait des foires et des marchés dont les seigneurs se faisaient une source de revenus en percevant des droits sur les ventes : la tradition faisait remonter la foire du Lendit jusqu'au règne de Dagobert. Des marchands étrangers apportaient des soieries et d'autres maichandisesde luxe venues surtout de l'Orient : les jours de fêtes, ces produits rares étaient étalés sur le parvis des églises pour tenter la convoitise des fidèles au sortir des offices. Dès l'époque de (liiarlcmagne, l'Empire carolingien exportait du fromeni, du vin, de l'huile, des chevaux, des mulets espagnols, des chiens de chasse, des draps frisons. Il entretenait des relations commerciales suivies avec la Grande-Bretagne qui lui envoyait surtout des métaux. Le système de l'économie domestique n'en formait pas moins la base de l'organisation économique (1).
La seconde assise se constitua à partir du xii'- siècle environ. Les villes sortirent de leur torpeur ; une ère nouvelle de prosj)érité s'ouvrit pour elles, grâce à la renaissance des métiers industriels. De très bonne heure, dès le ix" siècle, l'on voit parfois des artisans groupés par professions autour d'un monastère; ils étaient tenus de fournir à l'abbaye une partie déterminée des produits qu'ils fabriquaient (2), mais évidemment ils vendaient
Polyptique de Va.bbé Irminoii, 1'" édil., Guérard 1^3(i-1844 ; i" édil., Longnon, 1886-1895. Au ix" siècle, le domaine de l'abbaye de Saint- Germain décrit dans ce document comprenait peut-être plus de 70.000 hectares. Il était divisé en un certain nombre de /?scs do ni chacun comprenait un certain nombre de inanses.
(1) V. Fagniez, Documents, I, Introduction, pp. xxvii et siiiv.
(2i V. Fagniez, Documents, I, Introduction, p. x\\.
60 UVR F, II. — CIIAlMTliF l'IîEMIFH
le reslo. Onand les affranchissomenls do serfs so miiltiplièrenl, le nombre des ai'lisans de cette sorte did s'accroître ; au xii'^ siècle l'abbaye de Saint-'Vaastd'Arras per(-oil le droit de tonlieu sur des couteliers, armuriers, forgerons, cordiers, etc., qui apportent leurs produits au marché (1). Ces ai-lisans formèrent des associations : le cartulaire de la même abljaye parle de rharilés de meliers et cite celles des taillouis d'habits et des coi-donniers (2). L'on connaît d'autres organisations de métiers également constituées au XII'' siècle. Peu à peu. sous riulluence de causes diverses, si'dabora la conslilution du corps de métier ou corporation .
La corporation comprenait trois catégories de personnes: les apprentis, les valets et les maîtres. On ne pouvait être maître qu'après avoir été valet, et valet qu'apiès avoir été apprenti.
L'apprentissage était réglementé par les statuts. Le plus souvent le nombre des a{)prentis était limité et la durée de l'apprentissage fixée à un certain temps : trois ans au moins et plus souvent huit, dix ou même douze ans. L"ap[)renti pouvait, il est vrai, presque toujours racheter une partie de son temps d'apprentissage.
Le valet, en quête d'ouvrage, devait se rendre sur une place ou un carrefour désignés, oii un 'maître venait l'embaucher. Il ne pouvait s'engager que pour un maltie du métier ; il n'avait pas le droit de travailler pour les particuliers, sauf pour les princes et quelques grands seigneurs; et tant que durait son engagement, il ne pouvait se louer à d'autres. Réciproquement, le maître ne pouvait le congédier arbitrairement.
Pour être admis à la maîtrise, il fallait obtenir l'autorisation du corps de métier, du seigneur ou du roi, et payer des droits aux uns et aux autres. Le valet n'était rec^u au grade de maître que s'il justifiait d une capacité suffisante; au xiu" siècle cependant, on ne connaît qu'une corj)oration qui imposru l'obligation du rhef-dœuvi'e qui plus tard s'est généralisée. Le chef-d'œuvre était une pièce doiil l'établissement présentait de très grandes
(1) Fagniez, Ibid., I, 9lS, p. 'iG el suiv.
(2) Fagniez, Ihid., I, 107, p. 7:^-74.
diriicullés, exigeait beaucoup de temps et quelquefois beaucoup d'argent. Les tils de maîtres étaient dispensés de la plupart de ces règles et arrivaient à la maîtrise presque sans conditions.
La corporation était investie d'un monopole. Nul ne pouvait travailler pour le public s'il n'était pas altilié ; la corporation exerçait en outre une surveillance étroite sur les forains qui étaient admis, sous certaines conditions restrictives, à venir vendre leurs marchandises à des jours déterminés (1).
Par contre, ses statuts édictaient des règles relatives à la bonne fabrication, en vue de prévenir la concurrence déloyale et la fraude.
Gomme elle constituait une personne morale, investie de certains privilèges, elle n'avait d'existence légale qu'en vertu d'une reconnaissance résultant de l'approbation de ses statuts octroyée par le représentant du pouvoir souverain : par le seigneur, par le roi, et là où les villes avaient conquis l'indépendance, par la municipalité et quelquefois par le Parlement. La politique royale devait naturellenaent tendre à faire rentrer les corps de métier sous sa domination (2).
D'ailleurs, le système corporatif ne se généralisa jamais. Les corporations n'existaient pas dans toutes les villes ; el là où elles existaient, elles n'englobaient pas tous les métiers.
Cette évolution nouvelle réagit sur le régime d'économie domestique du manoir. Les échanges se multiplièrent entre la campagne et la ville ; le commerce prit un nouvel essor. La plupart des producteurs vendaient directement aux consommateurs et souvent sur commande ; beaucoup se contentaient de transformer des matières premières qui leur étaient fournies. La classe des marchands prit cependant une importance plus grande ; dès le xn" siècle, Arras possède une gilde de marchands, et le cartulaire
(1) Dans le Midi, lesprit d'exclusivisme fut moins grand que dans le Nord .
(2) En Allemagne el surtout en Belgique, les corporations jouirent d'une autonomie plus grande qu'en France ; en Angleterre, au contraire, elles furent plus étroitement subordonnées au pouvoir royal.
LlVHK 11. (.IlAl'lTHi: l'KKMIKH
de l'abbaye de Saint- Vaast signale la prt'scnce des merciers sur la place du marché (1). Le commerce élail suiiout local ou rég-ionaJ. Cependant il tend à rayonner sur des espaces de plus en plus étendus. Les foires se multiplient. Au moyen âge, les plus célèbres furent celles de Champagne placées à l'intersection des voies fluviales par où passaient alors les grands courants commerciaux. Les produits de la France, de la Flandre, du Brabant, de l'Angleterre, de l'Italie y affluaient par la Seine, la Loire, le Rhône et le Rhin (2). Le commerce extérieur prit donc une certaine extension. Dix-sept villes du Nord (leur nombre fut ensuite porté à cinquante) avaient constitué la Hanse de Londres pour protéger les marchands trafiquant en Angleterre. Rouen était en relations avec la Grande-Bretagne et, dans le Midi, Marseille et Montpellier avec Tyr, Alexandrie, Beyrouth, Saint-Jean d'Acre, Narbonne avec l'Egypte. Les Croisades contribuèrent granflement à cette expansion commerciale. Parmi les industries nationales, celles qui alimentèrent principalement ce trafic furent les industries des draps et des loiles, déjà ti'ès développées.
Mais ce n'étaient là que des faits secondaires dans la vie économique nationale. Malgré tout, le régime de l'économie domestique ne disparut pas des campagnes, et le commerce n'avait encore qu'une importance restreinte. Ce qu'il faut retenir de cet exposé pour comprendre les doctrines économiques du moyen âge, c'est que le besoin de l'échange était loin d'être aussi intense qu'il le sera par la suite et qu'il l'est actuellement. C'est aussi que l'acheteur, paysan ou ancien serf à peine émancipé d'une sujétion séculaire, avait alVaire à un petit nombre de marchands ou de producteurs marchands plus instruits que lui et munis de privilèges de droit ou de fait. II avait donc à redouter des prix exagérés ; il avait à craindre d'être exploité. Sans doute, il était protégé contre la fraude par des règlements corporatifs ; mais c'étaient les intéressés eux-mêmes qui choisis-
(1) V. Fagniez, Documenh, I, 98 et 107, p. 04 el 74.
(2) Bourquelot, Eludes sur les foires de Champagne dans Mém. présentés à l'Acad. des Inscript., 2» série, Antiquités nation., t.V. 1865 ; Huvelin, Essai histor. sur le droit des marchés et des foires, 1897.
salent parmi eux les gardes, prud'hommes, eswards, etc., cliari-és de veiller à leur exécution, de faire des visiles chez les fabricants, d'apposer des marques attestant la bonne qualilé des marchandises, etc. Bien des documents prouvent que les tromperies étaient assez fréquentes. A mesure que grandit l'esprit de monopole des corps de métiers, le danger s'accrut.
La Monnaie. — Le progrès économique qui s'accomplit au xu"' et au xMi'* siècles rendit plus fréquente l'intervention de la monnaie dans les échanges. Mais le système monétaire était atteint de vices profonds. Une foule de pièces nationales, féodales ou royales, et de pièces étrangères (1), de valeurs très diverses, étaient en circulation ; les monnaies décompte variaient de province à province ; les principales étaient la livre tournois et la livre parisis, mais il y en avait d'autres (M. d'Avenel en a relevé une vingtaine) : livre de Provins, en Champagne ; livre angevine ; livre du Mans ; livre de Bretagne; livre estevenanle en Franche-C.omté, livres perpignannaise et melgorienne dans le Roussillon, etc. (2).
Calculer l'équivalence de ces pièces et de ces livres pour l'établissement des comptes constituait une science abstruse inaccessible ;iu \wlgairo. En outre, à raison de l'imperfection de leur fabrication, les monnaies étaient fréquemment altérées ou contrefaites, malgré les peines terribles qui menaçaient les coupables. Le faux-monnayage du roi ou du seigneur de qui dépendait la frappe n'était pas moins à redouter. Celait un moyen pour eux de se procurer des ressources ou de se libérer plus facilement de leurs dettes. Tantôt ils diminuaient la quantité de métal fin contenue dans les pièces, ils les anienuisaienl tout en leur conservanl la uu^'uie force libératoire, la même valeur en livres ; tantôt ils en augmentaient le cours, ils les siirhaussaienl sans rien changer à leur poids ni à leur litre. Ces changements étaient fréquents et brusques ; de 1258 à 1328 les tarifs édictant la valeur en livres des monnaies royales furent modifiés 71 fois
1; DAvi'iiel, Ilisl. éconoin., elc, I, p. o8. (2) DWvenel, up. cit., I, p. 38 el suiv.
pour Vov et l.'il* l'ois pour l'argent et la monnaie noire (ou billon) ; pendant la guerre de Cent Ans, l'on a relevé 108 fixations pour l'or et 179 pour largent (1) ; la plupart de ces variations étaient arbitraires. La livre tournois, qui dans la période 1200l'2ib représentait un poids d'argent égal à celui que contiennent 21 t'r. 77 de notre monnaie actucrlle soit 98 grammes, ne représentait plus que 12 Cr. 25 soit 5-3 grammes d'argent en 1321-1350, et en 1446 1455 se trouvait réduite à 5 t'r. 69 ou 26 grammes d'ai'gent fin (2). Enfin le stock monétaire était comme une mer inconstante, c'était tanlôl la monnaie d'or et tantôt la monnaie d'argent, tantôt une catégorie de pièces et tantôt une autre qui émigrait ou rentrait en masse. Ce flux et reflux était causé : 1^ par le jeu du double étalon, c'est-à-dire par la discordance existant entre le rapport légal et le rapport commercial de valeur de l'or et de l'argent ; 2" parce que, parmi les pièces nationales de même métal, les unes avaient. une valeur légale supérieure et les autres une valeur légale inférieure à leur valeur commerciale ou intrinsèque ; 3° par la ditîérence de force libératoire attribuée à l'étranger et en France à certaines pièces généralement acceptées dans les échanges internationaux (3). En vertu d'une loi déjà bien connue même au moyen âge, c était toujours la mauvaise monnaie qui chassait la bonne : cest-à-dire qu'à égalité de force libératoire c'était toujours la pièce contenant la moindre quantité de métal fin qui demeurait. La politique monétaire des rois implique la méconnaissance de cette loi qui cependant fut signalée à leur attention par de nombreux écrits ; et c'est par des mesures singulièrement mal comprises qu'ils sefïbrcèrent d'attirer et de maintenir la monnaie qui souvent faisait défaut, A mesure que se multiplièrent les échanges et les relations commerciales, la lutte entre princes voisins pour la possession de la monnaie devint plus vive.
(1) V.Natalis de Wailly, Mémoire sur les variations de la livre tournois depuis le rè'gne de saint Louis dans Bulletin de Statistique et de Législat. comparée, 1888, I, p. 5 et suiv.
(2) D'Avenel, Hist. écon., etc., I, p. 481.
(3) V. Shaw, Hist. delà Monnaie, trad. fr., l89o.
Le crédil. — Le crédit était peu développé dans l'Europe occidentale. Sa forme la plus fréquente était le prêt sur gages. Cependant, on connaissait la pratique des lettres de crédit dont les Croisades avaient rendu l'usage nécessaire aux seigneurs partant pour la Terre-Sainte, des mandats de paiement sur dépôts, des billets payables à un tiers désigné [tiio niincio) ou au porteur, enfin des lettres de change dont on attribue faussement l'invention aux Juifs (1). Le contrat ordinaire par lequel les capitaux se mettaient à la disposition de l'industrie et plu s encore du commerce, du commerce à Télranger principalement, était la commande, qui devint un véritable contrat de société. Un individu {commendator, sociiis stans), remettait une certaine somme à un aulre{tractaior\portator, commendalariiis) pour la faire fructifier dans une entreprise. Le iractator stipulait un salaire fixe ou une part dans les bénéfices, très souvent un quart ; si l'affaire échouait, il n'était pas tenu de rembourser le capital. Il ne jouait donc à l'origine qu'un rôle subordonné. Mais il se forma une classe de tractatores de profession, et ceux-ci fournirent une partie des capitaux nécessaires à l'entreprise ; dans le cas où le tractator avait apporté un tiers du capital, il avait droit d'ordinaire à la moitié des bénéfices (un quart lui revenait pour son travail de Iractator. et il prélevait le tiers du surplus à titre de capitaliste L Le jour où il se mit en relations avec plusieurs socii stantes, ce fut lui qui devint le véritable directeur de l'entreprise ; les socii stantes furent réduits au rôle de simples bailleurs de fonds (2). c La comende, dit un auteur, est le vrai contrat commercial du moyen âge ; on le trouve partout, dans les Assises de Jérusalem, le Consulat de la mer, les Statuts de
(1) V. Brants^ Les théories économ. aux: xin<= et xiv" siècles, p. 214 et suiv.
(2) V, Silberschmidt, Dje Comme«f/a in ihrer frùhesten Entwickelung bis zuin XllI lahrhunderl, 1884 ; Brants, Les théor. écon. aux xiii« et xiv"= siècles, p. 171 et suiv.; Ashley, Hist. et docl. écon. de l'Angleterre, trad. fr., II, p. 483-484 ; Saleilles, Elude sur l'histoire des Socié' tés en commandite, dans Annales de Droit commercial, t. IX (1895), p. 10 et suiv. ; 49 et suiv.
6(i LIVRE II. ClIAPITRK l'RFMIER
l\hu'6cillc, de (lèncs, (le Moiil|>cHicr, de Ti^c, de l'Oricid l;iliii el aussi dan;? le^^ l'^lats du Nord (1).
Au moyen ài>e,le.sairaires d'ari^enl (Maienl monopolisi'es par le.s Juifs cL les Lombards. .luscju'au xiv" siècle, ils eurenl à subir la concurrence des Templiers (jui recevaient des dépôts de bijoux, de métaux précieux et d'espèces, et pratiquaient le compte-courant (2). Après la suppression de cet Ordre, les Juifs et les Lombards restèrent à peu près seuls à faire le commerce de l'or et de l'argent. Cependant, dans certaines villes, et principalement à Cabors, queUpies nationaux faisaient également la banque ; les C(thorsins élendaienl leui's opérations jns(|u'en Angleterre. La l)Iui)ail de ces manieurs d'argent n'étaient (pie de bien modestes banquiers (pi'on voyait, les jours de marcbé, installer leurs tables en plein vent. L'on n'en pourrait guère citer comme le Lombard Digne Rapponde qui avait des comptoirs à Paris el à Bruges, était l'homme d'afïaires du duc de Bourgogne, du comte de Flandre, d'Yolande de Cassel. et avança l'argent nécessaire à la rançon du duc de Nevers (3). 11 n'existait j)as dans l'Europe occidentale de véritables institutions de crédit. Le siège de la linance était en Italie. De là rayonnaient dans toute l'Europe les établissements des Peruzzi, des Baldi, des Bernardini de Florence, la banque Saint-Georges de Gènes dont les lofjnis ou jetons de verre, espèces de monnaies représentatives, avaicmt cours au xV siècle dans le Midi de la France et surtout en Languedoc ; à Venise, la banque Rialto avait reçu du Sénat un monopole el, en conséquence, un caractère officiel (4).
Le crédit étant rare et pratiqué surtout en vue de la consommation ; l'usure sévissait comme un véritable lléau. Les rois el
(1) Branls, Les Ihéor. écon. aux xui* el xiV siècles, pp. 171-172.
(2) V. l^éopold Delisle, Mémoire sur les opérations financières des Templiers, 18^9.
(3) y. d'Avenol, Hlsl. écon., etc., I, p. 109, nolo 3.
(4) V. Wiznicwslvi, Ilisl. de In Banque de Sainl-deorc/i's, 186;) ; Peruzzi, Sloria del commerrio e dei hancliiri de Firenze, 18l»S ; Laites, La lihei'ta délie banrhe a Venezia, 1809 ; Pilon, Les Lombards en France et rn Italie, 1892; Claudio Jannel, Le Crédit populaire et les banques en Italie du .\v^ au xviu" siècle, 188().
les seigneurs ag'gravaienl le mal, sous prétexte d'y porter l'emèdc, soit en prohibant le prêt à inlérèts, soit en spoliant les Juifs et les Lombards ; les premiers surtout, tantôt tolérés, tantôt traqués et expulsés, étaient exposés aux pires exactions. Cha([ue seigneur avait « ses Juifs » qu'il pressurait de temps à autre. Dans ces conditions il n'est pas étonnant que l'intérêt s'élevAl à des taux exorbitants : 15, 20, 60 et 80 0/0 ou davantage. En r2'22, Philippe-Auguste permet aux Juifs ou Lombards de prêter à 10 0/0 l'an ; en 1312, Philippe le Bel fixe le taux ordinaire de l'inléiêl il 20 0 0 et le taux des foires de Champagne à 15 0/0. En 1315, Louis le Hutin permet aux préteurs d'exiger un sou par li\rc el par semaine, soit 2600/0 par an au maximum, car, dit-il, u noli'c volonté n'est mie qu'ils puissent prêl(îr à usure » (I). <)n \(til ce (pi'élail alors le « prêt à la petite semaine x.
^1) D'Ave iiel, Ilist . écon., elc, I, p. 80.