LIVRE
HISTOIRE DES DOCTRINES ÉCONOMIQUES DEPUIS LE XVI SIÈCLE JUSQU AUX PHYSIOCRATES (1500-1760 ENVIRON).
CHAPITHE l'MEMlER
l.E iMlLlEU.
SECTIOX I. — Le milieu économique (\).
Lt' XVI" ^siècle fut une époque de renaissance matérielle comme il lui une époque de renaissance littéraire et aitisti(|ue. Ov, dans la période que nous abordons maintenant, les laits contribuèrent plus peut-être que dans aucune autre à la formation des
(1 Outre les ouvrages généraux déjà cités, notainmenl ceux de Béer, Pio^eonneau, Cons, d'Avenel, Levasseur, Cunningham, etc., v. Mosnier, Orif/ines et développement de la grande industrie en France du xv*" siècle à la Révolution, Thèse Fac. droit, Paris, 1897-1898 ; Sée (Henri), Louis XI et les villes ;v. le L.V), Thèse Fac. Lettres, Paris, 1891-1892; Fagniez, L'Econ. sociale de la France sous Henri IV, 1897; Des Cilleuls, Hist. et régime de la grande industrie en France aux xvii'' et XVIII'" siècles, 1898 ; Martin (Germain), La grande ind. en France sous le règne de Louis XIV, Thèse Fac. Droit, Paris, 1898-1899; La grande ind. en France sous le règne de Louis XV, 1900 ; Pigeonneau, Le commerce français dans le Levant au temps de Colberl, dans Rev . d'Econ. Polit., 1890, p. 569 et suiv. ; Masson, Hist. du commerce français dans le Levant au wir siècle. Thèse Fac. Lettres, Paris, 1896-1897 ; Bonnassieux, Les grandes Compagnies de commerce, 1892 ; Chailley-Bert,
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(loclrines cconoinifjucs. Il iiTi[)orle donc de les décrire. La même évoltilioii se prodiiisil, avec des variantes el une vitesse inégale, dans toute l'Europe occidentale : nous prendrons toujours la France comme exemple. Elle lut caractérisée par : les découvertes géog-raphiques ; le développement de l'industrie el du commerce ; le développement de la circulation monétaire et du crédit (les proui^rès de ces diverses branches de l'activité économique furent cependant interrompus par des crises) ; enfin l'état généralement stationnaire et languissant de l'agriculture.
§ 1 . — Les découvertes géographiques.
La découverte de la route des Indes par le cap de Bonne -Espérance changea la direction des courants commerciaux en la reportant plus à l'Ouest, d'où résulta la "décadence de Venise au profit de Séville, de Lisbonne, d'Anvers, d'Amsterdam, de Londres, de Bristol ; en France, de la Rochelle, Saint-Malo, Dieppe, etc. ■
Bien plus profondes furent les conséquences de la découverte de l'Amérique en 1495 ; le nouveau continent offrit à l'ancien des produits et des débouchés nouveaux et surtout il déversa sur lui un colossal afflux de métaux précieux qui causa des transformalions économiques et sociales sur lesquelles nous aurons à insister bientôt.
Enfin, les récits des navigateurs, en échauffant les imaginations, en suscitant les légendes de pays merveilleux d'oi^i l'on revenait les mains pleines de trésors, imprimèrent aux entreprises de colonisation el de commerce lointain un nouvel élan.
Les Compagnies de colonisation sous runcicn régime, 1898 ; Sponl, Semblnnçay , La bourgeoisie fimincière au début du xvi'" siècle, Tlièse Fac. Lettres, Paris, 1894-1895; Jannet (Claudio), Le monde de la finance au XVII'' siècle, dans Journ. des Econ., avril 1892 (V'' série, t. X),p. 68 et suiv. ; Scliœnof,.4 history ofmone;/ and priées, iSd& ; Oclieukowsi<y, England's unrthscha/'tliche Entwickelung am ausgange des Miltelalters, ■ 1879 : H(pl)ler, Die wirtliseliaftliche Bliilhe Spaniens ini XVI Jahrhundert, 1888. Bonn, Spaniens Niedcrgang iràhrend der Preii^ révolution des XV f Jahrhunderts, 1896 ; Bloch, Eludes sur l'hisf. econ. de la France, 1900.
§ 2. — Le développement de lindustrie.
Le mouvement d'expansion industrielle et commerciale qui renouvela la face de la France, de l'Angleterre et des Pays-Bas commença dès la fin du xV siècle.
En France, après la longue et navrante misère de la guerre de Cent Ans, il se produisit un merveilleux essor de l'activité économique et de la richesse nationale. Notre pays, ravag-é par la guerre, olVrit un éclatant exemple de l'étonnante plasticité dont est douée une société dont la vigueur n'est pas épuisée. Toutes les vieilles industries se remirent à l'œuvre avec courage, regagnèrent le terrain perdu et se multiplièrent plus que jamais. Mais l'on visa plus haut ; un idéal nouveau était né : il visait ù afTranchir le pays du tribut payé à l'étranger pour certaines marchandises et surtout pour les objets de luxe.
Avec le renouveau, par suite du progrès de la richesse, par suite aussi du contact que les expéditions au delà des Alpes établirent entre la brillante civilisation italienne et la France, l'on vit croître chez cette dernière, parmi les riches, gentilshommes ou bourgeois parvenus, le goût du bien-être et du luxe. Il fallut, poui- leurs somptueux habits, les plus riches étoffes : velours, brocarts, draps d'or, d'argent et de soie ; il fallut, pour orner leurs intérieurs, les produits raffinés des arts industriels : tapis, tapisseries, cuirs ouvragés et dorés, etc. ; il fallut, pour leurs plantureux repas, des tables éblouissantes de vaisselle d'or et d'argent, de cristaux aux facettes étincelantes, de porcelaines fines élégamment contournées et joliment colorées.
Or, au début du xvi^ siècle, les industries artistiques étaient encore en France à l'état d'enfance. Les émaux de Limoges, les meubles artistiques fabriqués à Paris et à Rouen, les soieries tissées à Tours et à Lyon étaient loin de suffire aux besoins de luxe des classes fortunées. C'est à l'étranger que celles-ci devaient, la plupart du temps, s'adresser. Les grands centres pour les industries de ce genre étaient la Flandre, l'Italie, quelques villes d'Espagne, enfin toujours certaines villes d'Orient.
Les Flandres nous envoyaient des tapisseries, des « passe-
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menls » (donloUes), des toiles et des drnperies fines ; l'Ilnlie des soieries de toutes sortes, draps d'or, d'argent et de soie, brocarts, velours, salins, taffetas de Gênes, Florence, Milan, Naples, Lucques, Padoue, Vicence, etc., des damas de Lucques et de Venise ; des faïences de Bologne et (^astel-Durante, des verreries et notamment les célèbres miroirs de Veijise (1), enfin des dentelles sans rivales qui surpassaient les passements de Flandres, môme avant qu'on eût inventé le fameux point coupé de Venise (2) ; d'Espagne nous venaient encore des soieries, des draps fins, des cuirs gaufrés, dorés et argentés, des armes finement ciselées ; de l'Orient des tapis et des cuirs ouvragés.
La France importait également des articles de demi-luxe et de consommation courante : des étolîes légères, serges, futaines, bureaux, ras, étamets des Pays-Bas et d'Italie ; de l'horlogerie deNuremberg. des imitations de cuirs de buffles et de peaux de chamois d'Allemagne, de la chapellerie et de la cordonnerie d'Angleterre, de la quincaillerie d'Allemagne, etc.
Enfin, pour être exact, il faut ajouter que notre commerce d'importation comprenait aussi une notable quantité de métaux précieux, de denrées exotiques telles que épices, drogueries, sucre, tabac, corail, de matières brutes ou de matières ayant re(]u seulement une première façon telles que soies, laines, cotons, fer, plomb, étain, etc.
En retour, nous exportions surtout des denrées agricoles, du blé ((|uand la sortie en était permise), des laines, certains fruits comme les châtaignes et les pruneaux, du pastel, des vins et des eaux-de-vie et, en fait de produits manufacturés, <les toiles de Normandie et de Bretagne, des draps du Languedoc ou de Champagne dont la réputation était grande en Orient.
En somme, au xvi'^ siècle, malgré les progrès accomplis par l'industrie aux xiii*' et xiv" siècles, la France était encore une nation essentiellement agricole, largement tributaire de l'étranger pour les produits manufacturés.
(i) Le secret en fut découvert au début du xvi= siècle.
(2) Il n'était pas encore inventé au counnonccmonl du xvi'' siècle.
Mais une foi ardente s'éleva, née en partie du réveil du senliment national chez un peuple qui aspira tout naturellement à conquérir son indépendance écononii(|ue après avoir con(|uis par une lutte d'un siècle son indépendance politique, en partie d'une sorte d'explosion des forces productives comprimées par les malheurs des àg'es précédents, dette foi se synthétisa — nous aurons à rechercher comment — dans cette formule dogmatique que les métaux précieux sont la richesse par excellence, qu'une nation ne peut prétendre à l'indépendance ou à la suprématie politiipie et économique qu'en les accumulant chez elle Sous l'empire de cette foi enthousiaste, dont la ferveur ne commença à décroître que dans la seconde moitié du xviii^ siècle, l'on vit tout un peuple travailler, par le développement de son industrie, à changer la physionomie de son commerce extérieur, à refoulei' les produits et même, autant que possible, les matières premières de l'étranger, à devenir à son tour exportateur d'articles manufacturés , principalement d'articles de luxe . L'histoire de cette transformation industrielle peut être divisée en trois périodes.
A) Période nnlêrieiwe à Colbert (1). — Au xvi^ siècle et dans la première moitié du xvn*, non seulement nos vieilles industries du drap et de la toile se développent dans des centres nouveaux au sein de leurs provinces d'origine, en Languedoc et en Champagne, en Normandie et en Bretagne ; non seulement elles débordent dans d'autres provinces : Picardie, Dauphiné, Auvergne, Berri. Poitou, Maine, s'essaimant en somme plus ou moins dans toute la France, mais encore s'appropriant les combinaisons des tissus étrangers, dont le secret est apporté pai* des ouvriers et des chefs d'entreprise italiens ou flamands, elles produisent des types nouveaux dont la fabrication constitue comme autant d'industries nouvelles. Dès le xvi" siècle, Amiens fabrique, sous le nom de mulquinerie et de sayetterie, du linge damassé et des étoffes légères du genre italien ; dans la seconde moitié du même siècle, Montivillier (en Normandie) contrefait avec succès
(Il Cette période fut on quel(|ue sorte coupée par une crise qui sévit à la fin tlu\ i"" siècle pendant les tjuerres de relio-ion.
les draps frisés d'Espagno ; en 1580,un(' ninnuraclure defulaino s'élablil h Nîmes; deux ans an plus lard, une autre occupe à Lyon 2.000 ouvriers. Enfin au xvu'' siècle, l'industrie des serges, camelots, futaines, etc , de Florence et de Milan est en pleine activité à Rouen, Darnetal, Fécamp, Sommières (en Langiiedoc), Saint-Maixenl, Chartres, Troyes, ett. ; les ras de Milan sont fabriqués à Nîmes, les ras d'Arschot à Chartres ; Saint-Quentin, Louviers, Laval produisent des toiles fines, façon toiles de Hollande ; les draps fins du même pays sont fabriqués à Sedan, etc.
Dans l'industrie de la soie, les manufactures de Tours créées, à la fin du xv" siècle, avec la protection de Louis XI, font battre dès 1546, 8.000 métiers et occupent près de 40.000 personnes; en 1554, la même industrie restaurée à Lyon, avec la protection de François P"" et grâce à l'immigration d'Italiens venus de Lucques, occupe plus de 12.000 ouvriers ; la soie est également tissée à Nîmes depuis 1498 ; depuis une date plus récente, à Montpellier et à Paris ; et toutes ces villes fournissent des velours, des satins, des brocarts, des taffetas, des étoffes d'or et tlargent qui rivalisent avec les soieries italiennes.
Bien d'autres industries étrangères naissent ou s'implantent définitivement dans notre pays pendant la même période : l'industrie des dentelles flamandes dont le secret est apporté à Sentis en 1596 ; celle des cuirs allemands, façons buffle et chamois, et des imitations de maroquins dont l'existence est constatée à la fin du xvr siècle dans le Béarn et à Poitiers, et au début du xvu* siècle à Niort, Nérac, La Rochelle, Rouen ; celle des bas de soie et de tricot à la main que l'on trouvi^ à la fin du xvi« siècle dans le pays de Dourdan et an début du xvii*" siècle dans tout le duché d'Etampes. L'industrie de la faïence apparaît dans les premières années du xvi" siècle ; dès 15.30 les poteries émaillées de Rouen font concurrence aux faïences italiennes ; puis, après seize ans d'une lult(^ surhumaine, Bernard Palissy arrache à la nature le secret des procédés italiens et au wn*" siècle les faïences de Rouen, de Nevers, de Moustiers sont devenues célèbres; riiuliislric de la tapisseries et des tapis encouragée par François ^^ lleni'i 11. Henri IV. Ricjielieu, Mazarin devient uno in-
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duslrie véritablement royale ; la verrerie de cristal et la fabrication (les bas au métier font leurs premiers essais, la première à Sainl-Germain-en-Laye, en 1551, avec la protection de Henri II et vers la même époque à Nevers avec la protection du duc de Gonzague, puis au commencement du xvn* siècle à Paris, Lyon, Melun, Rouen ; la seconde, en 1656, au château de Madrid inaugurée par Hindret que protège Fouquet ; enfin, la métallurgie fait aussi quelques progrès, assez même dans le Forez cl le Limousin pour que ces dernières régions puissent se livrer à l'exportation de la quincaillerie (1).
B) Epoque de Colbert. — Sous le ministère de Colbert qui travailla avec une énergie persévérante à restaurer, consolider ou compléter l'œuvre accomplie, les manufactures reprennent un nouvel élan. Vers la fin du xvu" siècle (1660-1698 environ), des mémoires rédigés par les intendants attestent l'existence de grands centres manufacturiers nés du développement des industries textiles. Lyon, vers 1680, possède 18.000 métiers ; Tours compte 8.000 métiers pour étofFes,3.000 pour rubans, 700 moulins, 20.000 ouvriers, 40.000 dévideurs et apprêteurs ; on y travaille 2.400 balles de soie et son chiffre d'affaires s'élève à 10 millions par an ; Lille fabrique .500.000 pièces d'étoffes ; Amiens compte 7 ou 8.000 drapiers, 2.000 métiers produisant 58.200 pièces d'élamine et 113.400 aunes de peluches, et vend annuellement pour 45,000 livres de rubans de laine ; il y a à Rouen 320 métiers pour les bouracans et les tapisseries, 183 métiers et 3.500 ouvriers pour les draps, les ratines, les droguets, les espagnolettes ; à Elbeuf, 300 métiers et 3.000 tisserands fabriquant chaque année 10.000 pièces de draps, etc. Et l'industrie de ces grands centres et d'autres moins importants rayonnait dans les campagnes environnantes ; dans le Languedoc, par exemple, d'après l'estimation de l'intendant de Basville, l'industrie des draps, vers 1698, faisait .vivre 450.000 individus.
(1) Cependant, dans cette branche, l'Allemagne continuait d'avoir sur nous une grande supériorité et de nous fournir la majeure partie de la quincaillerie, de la chaudronnerie, des aciers et des fers dont nous avions besoin. Dans son Traité de VEconomio poliliqtic {HMlt), Montchrétien s'en plaint amèi^ement.
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Dans rinduslrio dos (Icnlelles, des ouvrières, recriit(''es par ordre do Colberl. sont initiées au secret du point de Venise dont la fabrication, sous le nom de point de France, est entreprise avec des succès divers à Alencon, Paris, Aurillac, Bourges, Arg^entan, La Flèche, Issoudun, etc.
L'industrie royale des tapis et la tapisserie sont alors dans loul leur éclat, surtout à la Savonnerie et aux Gobelins (1).
r.'est à cette dale que la production de la bonneterie au métier prend toute son extension ; très Horissante en Picardie et en Beauce, on la rencontre ég-alement é[)arpillée dansde nombreuses localités de Normandie, Poitou, Berri, Auverg-ne ; on la Irouvc aussi à Marseille où 15 fabriques de bonnets de laine occuponi 4.(X)0 ouvriers.
De la même époque encore date Tépanouissement de la raffi nerie du sucre venu des îles dont les Hollandais avaient jusipielà le monopole à peu près exclusif ; ses principaux centres soni Orléans, Dunkerque, Nantes, la Rochelle, Marseille ; do l'indus trie des glaces : une manufacture est installée en 1665 à Heuiily. dans le faubourg Saint-Antoine ; enfin de l'industrie métallurgique : les forges et hauts-fourneaux du Hainaut, de la Lorraine ('2), du Dauphiné et, dans une moindre mesure, de la Bretagne, du Périgord, du Limousin, de la Bourgogne, du Roussillon, nous fournissent une bonne partie du fer-blanc, de la quincaillerie, de l'acier que nous demandions auparavant à l'Allemagne, des cuivres pour canons que nous demandions à la Suède.
C) De In fin du xyu" siècle à 1750-1760. — Après une crise aiguë qui sévit à la fin du règne de Louis XIV, le progrès industriel reprend sa marche, surtout à partir de 1713. Dans les vieilles industries, solidement établies, la production augmente ;
(1) La manufacture des Gobelins, qui ne travaillail que pour le roi, ne fabriquait pas seulement la tapisserie, mais tout ce qui concerne l'anienl)lement, I^es manufactures royales de tapisscnies créées à Heauvais et à Aubusson étaient moins prospèi'os.
(2) La I^orraine ne fut annexée qu'en ITliO ; mais, dit ^L Levasseur,elle resta si long;temps confisquée dans celle piM-iode (pTon ]>enl (l<''jà la reo-arder comme fr;inçaise.
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dans l'industrie des draps, par exemple, nous en avons pour preuve l'exportation croissante du Languedoc (1). La technique du lissage se perfectionne grâce aux inventions de certains Français, de Juvinet, de Bouchon, de Falcon, de \'ancanson ingénieur officiel, pensionné du roi. grâce aussi aux « mécaniques » anglaises que l'on commence à i-echerclier en France. Vers 1750, l'Irlandais Hocker amène avec lui "^OO métiers perfectionnés (\u"\\ fait fonctionner dans une manufacture de lainages. « Le roi, dit -M. Levasseur. lui accorda une prime de 90.000 livres et le titre d'inspecteur général des manufactures étrangères. C'est à ce titre qu'on le voit procurer une calandre nouvelle ou des dévidoirs aux fabricants du Puy et de Brioude, répandre l'usage de la navette anglaise, publier des instructions sur la fabrication des tissus anglais en vogue, tels que les bavettes, présider à la fondation d'une école de filature à Aumale que dirigeait l'Anglais Macarty, donner des conseils à Trudaine, installer en divers lieux des artisans anglais (2). » Malheureusement la routine et les préjugés hostiles aux machines trouvèrent Irop souvent un solide point d'appui et une sanction légale dans l'organisation corporative.
A la même époque apparaît la filature du colon, et ce textile entre définitivement dans le lissage où il devait plus tard supplanter le lin et le chanvre. Au xvui*^ siècle, c'est surtout à la laine et à la soie qu'il fait concurrence sous la forme de siamoises, de rouenneiies, de mousselines, de « toiles peintes » ou indiennes fabriquées à Bouen, à Darnetal et dans tout le ]»ays de (laux. à Amiens et dans toute la Picardie, en Alsace (o).
(1) Les Etats du Languedoc accoi'daient des primes à l'exportation des draps dans le Levant. Le nombre des pièces primées a varié de 2.05.3 à 8.459 dans la période 1700-1710 ; de 5.858 à 15.544 dans la période 1711-1716 ; de 9.910 à .32.346 dans la période 1717-1732 ; de 22.099 à 34.882 en 1733-1748; de 30.752 à 65.910 de 1749 à 1775. V. Levasseur, Hist. des cl. our/., t. II, p. 682, d'après les Ai'rlni'''f^ du département de V Hérault .
(2) Levasseur, Hist. des cl. our;-., t. II, p. 540.
(3) C'est à partir de 1760 que le tissage des cotonnades s'introdiilsil à Amiens d'où il se répandit dans toute la Picardie. La manur.uluie de
Signalons encore le développement de la papeterie, de l'horlog'erie, de l'industrie des glaces (1), enfin lavènement de l'industrie de la porcelaine qui vise à évincer les produits de la Chine et de la Saxe. En 1699, un voyageur anglais, visitant la manufacture de Saint-Cloud diiigée par Cliicaneau, déclare rpTil ne pouvait distinguer ses produits d'a^vec les plus belles porcelaines de Chine (2). En 1745, une autre manufacture est installée à Vincennes ; transportée à Sèvres en 1756, elle devient en 1760 la [propriété du roi sous le nom de « Manufacture royale de l'^rauce » (3). La porcelaine fine fut également fabriquée à Sceaux, Strasbourg, Orléans, Limoges, etc.
Tel est, en raccourci, le tableau delà transformation industrielle de la France, dans la période que nous étudions. Celle .transformation s'accomplit en partie au sein des corps de métier. Bon nombre d'entre ceux-ci durent reviser leurs statuts pour faire place aux nouveaux types en vogue, pour mettre leur réglementation en accord avec les progrès techniques et les modifications du goût. Mais, en procédant à cette refonte, ils eurent aussi pour but de renforcer leurs privilèges, d'en préciser l'étendue, de limiter plus étroitement la concurrence par des moyens directs ou indirects. Car, si les traits essentiels de leur organisation demeuraient inaltérés, leur esprit d'exclusivisme et de monopole allait grandissant. La séparation entre maîtres et
toiles peintes établie par Oberivampf à .louy-en-Josas, près Vei'sailles, date cle 1759, mais elle ne fut pas la première. — Sur la question de la prohibition des toiles peintes, v. infrà.
(1) En 1688, une société privilégiée établit à Paris une manufacture pour les fabrications de glaces mesurant 'i pieds et plus de hauteur ; elle fut transférée à Saint-Gobain en 1603, fusionna en 169;» avec la manufacture du faubourg Saint-Antoine, puis fut liquidée et réorganisée en 1702. Telles sont les origines du célèbre établissement de Saint- Gobain.
(2) V. Lcvasseur, op. cit., t. II, p. 260.
(3) Dès 174a cet établissement avait été muni de privilèges, et il avait obtenu on 17.^)1 le titre de manufacture l'oyale, sans appartenir encore au roi. Notons que déjà, sous Colbert, des privilèges pour la fabrication de la porcelaine de Chine avaient été octroyés en 1664 à Claude Révérend établi à Saint-Clo\ul,et en 1073 à Poirel et Poleral établis à Saint- Sever, près Rouen.
Le milieu 109
compagnons devenait plus profonde; l'oblig-ation du chef-d'œuvre, très rare au moyen âge, se généralisait ; le chef-d'oeuvre devenait de plus en plus compli({ué et coûteux ; les frais de réception de plus en plus élevés ; le métier tendait à devenir héréditaire, à ètrc! la propriété d'une classe presque fermée. Et même, dans certaines communautés, une hiérarchie et une aristocratie autrefois inconnues s'était introduite parmi les maîtres divisés désormais en jeunes, modernes, anciens, jurés et anciens jurés dont les prérogatives variaient avec le degré où ils se trouvaient placés. Ajoutons que la royauté s'était définitivement subordonné les corporations et leur faisait payer cette tutelle de plus en plus cher.
La révolution économique que nous avons décrite s'accomplit aussi en dehors des corps de métier sous la forme de ce que nous appelons la grande industrie, de ce qu'on appelait à l'époque « les manufactures ». La grande industrie se distinguait sans doute par l'importance de son outillage, de son personnel, du capital mis en œuvre. Ainsi, à Abbeville, la manufacture de draps de Van Robais comptait au xvu" siècle 100 métiers et 1692 ouvriers (1) ; l'installation des raffineries de Cette en 1702 avait coûté 400.000 livres.Mais la grande industrie était aussi caractérisée parce qu'elle était en dehors de l'organisation corporative. Subventionnée et investie de privilèges par le roi, elle n'était sujette ni aux règlements des corps de métier, ni aux visites des jurés ; elle n'avait à obéir qu'aux règlements royaux, ne relevait que des agents royaux, ses chefs correspondaient directement avec les ministres (2). Apparue au xvi^ siècle, elle progressa et prit sa physionomie définitive sous Henri IV ; mais c'est surtout sous Colbert et au xvui' siècle qu'elle se développa. La métallur-
(1) V. Levasseur, //t.s<. des cl. ouvr., t. II, Appendice, p 421 et suiv. — Dans rétablissement de Van Robais, la laine arrivait brute et en sortait sous foi'me de pièces prêtes à être livrées à la consommation. La manufacture groupait donc une série d'opérations qui sont aujourd'hui effectuées dans des entreprises distinctes : lavage, peignage. cardage, fdature, tissage, teinture et façons dernières données au drap.
(2) Sur l'action de la royauté dans 'e domaine industriel, v. infrà.
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j^ie, la verrerie, la laïencerie, la pa|ielerie, la filature, le lis^sage de certaines élolles de luxe, tel lui son principal champ d'activité.
§ 3. — Le développement du commerce.
Après avoir décrit cet épanouissement de l'industrie manufacturière, ajouter qu'il fut accompagné d'un développement considérable du commerce serait énoncer une vérité trop évidente si on l'entendait en ce sens qu'il se produisit une énorme augmenlalion de la masse des échanges. Mais il est un autre aspect de cette évolution qu'il importe de remarquer. Jusque-là l'immense majorité des fabricants, modestes artisans travaillant de leurs mains au milieu de quelques ouvriers, avaient vendu directement leurs produits aux consommateurs, attendant même très souvent leurs commandes. Et ce régime se maintint dans une très large mesure. Mais, en même temps, Ton vit croître le nombre des marchands, simples intermédiaires se contentant d'acheter pour revendre. Au premier rang il faut citer les merciers, dont le commerce comprenait une foule d'articles et surtout des marchandises de luxe : orfèvrerie, pierres précieuses, draps d'or, d'argent et de soie, etc. Outre que la classe des marchands proprement dits s'accrut, bon nombre de fabricants se bornèrent à faire travailler à domicile des ouvriers, à qui ils fournissaient la matière première et qu'ils payaient à la tâche, et se transformèrent ainsi en entrepreneurs en partie producteurs, en partie commerçants mais plus commerçants qu'industriels. Ce fut le cas des drapiers. Au XVIII* siècle, à Lyon, dans l'industrie des soieries, cette transformation était très avancée : le maître fabricant-marchand faisait confectionner ses tissus par des ouvriers maîtres eux aussi, travaillant chez eux, propriétaires de leurs métiers et ayant sous leurs ordres directs les compagnons ou canuts et les apprentis. En outre, à ces marchands multipliés, la clientèle locale devint de plus en plus insuffisante ; ils cherchèrent à étendre le cercle de leurs opérations dans le royaume entier et même au delà des frontières.
De même que leur nombre, leur importance sociale allait