‹ Précis de l'histoire des doctrines économiques, dans leurs rapports avec les faits et avec les institutionsChapitre 23 sur 59 · ll,s'2 1 : 10, C · texte numérisé non relu

ll,s'2 1 : 10, C

Liviu: III. — ciiAPiTiu: I'RKMIEU

Le Crédil. — An xm^ siècle, los chi'f'diens se mironl à Caire concurrence aux Juifs ; les orfèvres el joailliers prêtaient sur les métaux précieux et faisaient la hanque dans une certaine mesure. Les grands agents du crédit fui-ent, dès cette époque, des étrangers, Italiens, Portugais, Anglais, Hollandais, malgré les ordonnances de Charles IX el de Henri HI qui exigeaient d'eux des cautions de 15.000 à 80.000 écus. Aux foires de Lyon, la plupart des opérations de banque étaient efTectuées par des Italiens ; la loge des Florentins constituait une sorte de Bourse où se réglait le cours des changes. Certains de ces financiers exotiques furent de très grands personnages dans l'Etat. « D'Italie, dit M. d'Avenel, venaient Zamet, seigneur de 1.800.000 écus, l'ami de Henri IV et de la belle Cabrielle (1); Vanelli, banquier de l'ambassade d'Angleterre, par les mains de qui passent les transactions de la France avec la Grande-Bretagne ; Bartolotti et Lumagne ; de Portugal vint Lopez. Lopez et Lumagne, voilà, pendant la guerre de Trente Ans, les premiers ministres de la fortune publique, les gros bonnets du crédil, hommes indispensables sans lesquels rien ne marche et dont le nom revient sans cesse quand il s'agit d'argenl . Entrepreneurs de travaux publics, négociateurs d'emprunts, marchands de pierres précieuses, fabricants de canons, constructeurs de navires, trafiquants sur métaux, ils font un peu de tout, même des métiers bizarres, un peu espions, un peu Tricoche el Cacolel, avant de la respectabilité par la politique (2). » Ils mirent au service de la France leurs relations internationales ; dès ses débuts, la finance fut Cosmopolite. « Sous Richelieu, dit encore le même auteur, le seul banquier franç^ais important, Roger Desjardins, ne peut prêter de l'argent à lElat. » Pourtant, il ne faut rien

(1) « Prête-nom des Médiois, dil de lui M. Pigeonneau, limr à loinfavori de Catherine de Médicis, de Henri III, de Mayenne et de Henri l\' , baron de Murât, seigneur de Beauvais, conseiller d'Etat... » Il élail né à Lucques ; son père était cordonnier. — V. Pigeonneau, Hist. du ronini., t. II, p. 307 et 308, note 1.

(2) D'Avenel, Hist. Econ. etc., t. I, p. l.'U.

fxai^cior : les Français eiiricliis pnr le négoce ne dédaignèrenl pas les grandes entreprises financières (1).

De véritables institutions de crédit se créèrent dans les grandes villes ; ainsi la Banque de Lyon (1543), la Banque de Toulouse (1549), la Banque de Rouen (1556) : mais la France fut la dernière des nations européennes à possédei- un grand établissement régulateur de la circulation. A la mort de Louis XIV il existait en Europe c(uatre banques d'émission: celles de Stockholm, fondée en 1656 ;de Londres, fondée en 1694; d'Edimbourg fondée en 1727 ; de Vienne, fondée en 1703 ; sans compter de nombreuses banques dé dépôt véritablement nationales par leur caractère et leur importance (2) ; et dans notre pays aucune tentative sérieuse n'avait été faite pour créer une institution de ce genre. Le premier essai fut celui de Law, sous la Régence; nous en reparlerons. 11 échoua : l'on sait que notre Banque de France ne date que du Premier Empire.

L'Agriculture (3). — Dans la description du développement économique de la France, nous avons omis de parler de l'agriculture. C'est que celle-ci resta presque toujours (dans la période que nous étudions) dans un état stationnaire, languissant ou même misérable. Son histoire ne nous montre guère que trois époques de prospérité : la première au xvi*^ siècle, sous Louis XII et la première partie du règne de François l" ; la seconde sous Henri IV : un vif mouvement en avant se produit

(1) V. infrà.

(2) Banques d'Amsterdam (lC09i ; de Hambourg (1619) ; de Rotterdam (1635). Vinrent ensuite celles de Copenhague (1736) ; Berlin (1765) ; Saint-Pétersbourg (1770) ; Dublin (1783) ; New- York (1790).

(3) V. Rougier de la Bergerie, Ilist. rie V agriculture, 1815 ; Leymarie, Ilist. des paysans en France, 1849 ; Dareste de la Chavanne, Ilist. des classes agricoles en France depuis saint Louis jusqu'à Louis XVI, Paris, 1854; De Galonné, La vie agricole sous fancien régime da?is le nord de la France, 2" édit., 1855 ; Bonnemère, Ilist. des Paysans, 1856 ; Doniol, Ilist.. des classes rurales en France, 1857; Boursiez, 7i/s/. de V agriculture, de l'ind. et du coinm., 1868 ; Monteil, Hist. agricole de la France, 1877 ; Babeau, La vie rurale dans Vancienne France, 1885 ; Baudriilart, Les populations agricoles de la France, 1885-1893; d'Avenel, Hist. écon., etc., 1894 (t. I, L. 11, ch. v).

122 J.lVin: III. CHAPITRE FKKMIEK

alors ij;r;"ice au livre d Olivier de Serres, le célèbre Théâlre de VA<li'icullure (1) (IGOO), grâce aussi à rimpiilsion de Sully (\\n déclare (|ue « labourage eL paslourage sont les deux mauiellcs de la France » (2) ; la dernière, dans la seconde moitié du xvu' siècle, sous Golbert : dans cette période le progrès est nettement marqué par deux faits dont la concomitance est caractéristique, la baisse du prix du blé et la hausse de la valeur des terres (3). Mais ce ne furent là malheureusement que des progrès éphémères suivis de retour en arrière.

L'agriculture eut des ennemis constants : 1° les gens d'armes nationaux ou étrangers, à la solde du roi, de seigneurs, ou de gouvernements étrangers: ils étaient un fléau pour Xa plat pays qu'ils dévastaient sur leur passage. A leur approche, les fermes étaient désertées par les paysans qui s'enfuyaient dans les bois, emportant leurs meubles et poussant leurs bestiaux. Ceux qui les employaient parvenaient difficilement à les disperser alors môme qu'ils n'avaient plus besoin de leurs services; à chaque guerre, extérieure ou intestine, la lande reconquérait le terrain qu'elle avait perdu pour reculer de nouveau en temps de paix un peu prolongée.

2" Le régime fiscal (4). — La plus forte partie des impôts était rejetée sur les paysans, écraséspar les dîmes, les tailles, la corvée (5) royale ou seigneuriale.

(1) Cet ouvrage eut 19 éditions jusqu'en 167;j ; puis il fut oublié jusque vers 1750.

(2) Sully, OEconomies royales, petite Collection Guillaumin, p. 96.

(3) D'après d'Avenel, op. cit., pendant la période 1 626-1 GaO le prix moyen de l'hectolitre de blé fut de 19 francs, la valeur de l'hectare de terre de 308 francs, en monnaie actuelle (== 47 fr. 50 et 770 fr. si Ton tient compte du pouvoir d'acquisition de la monnaie supposé égal à 2 fois 1/2 ce qu'il est de nos jours). Pendant la période 1051-1675 l'hectolitre de blé vaut 16 francs, l'hectare de terre 4SI (= 32 fr. et 962 fr. si l'on admet que le pouvoir d'acquisition de l'argent fut alors double de ce qu'il est actuellement).

(4) Dans sa fable, La Mari et le Bûcheron, La Fontaine dit du Ijiicheron :

« Sa femme, ses enfants, les soldats, les iinpàls,

« Le créancier et la corvée,

« Lui font d'un malheureux la peinture achevée. »

(5) La corvée d'origine féodale, employée à titre exceptionnel au

8° Les institutions politiques. — Les redovances féodales s'ajoutaient aux impôts ; de plus, leur mode de perception eonlrihuail à maintenir Timmulabilité de l'assoU^ment formellemeuL consacrée par plusieurs coutumes ; enfin, si les petites exploitations n'étaient pas rares, si, dès l'ancien régime, l'on peut parler i\o la dilTusion de la propriété foncière (1), il faut bien reconnaît le pourtant que, dans l'immense majorité des cas, ce droit do propriété était imparfait et démembré par la directe : « ce qui jette partout le découragement », dit un écrivain du xvui"' siècle (2).

4" La législation économique. — A l'encontre de ce que nous voyons de nos jours, les elTorts de la politique économique, tendaient à obtenir le blé à bas prix, dans un but que nous aurons à signaler, par des moyens artificiels funestes à l'agriculture : entraves à la liberté de la culture, entraves à la liberté de la vente et de la circulation, prohibition de l'exportation des grains.

Par suite de ces causes diverses, l'art agricole demeurait stationnaire. Depuis le moyen âge, le système de culture tradition-

xvn" siècle, fut généralisée en 173S, pour la construction et l'entretien des routes.

[i) V. sur ce point Gimel, Mémoire sur la division de la propriété foncière en France, avant et après I7S9, lu à l'Institut international do Statistique 1889 ; de Foville, Le Morcellement, Paris, 1885 ; Flour de Saint-Jenis, La propriété rurale en France, Paris, 1902 ; et des études locales : pour la Provence, de Ribbes, Les familles et la société en France, avant la Révolution,Touvs,iH89 : — pour la Bretagne,du Chatellier et Dupuy, Hist. de la réunion de la Bretagne, l.ll,p .^19 : — pour la Touraine et le Cher, l'abbé Chevalier [Annales de la Soc. d'Agriculture, Sciences, Arts et Belles-Lettres cV Indre-et-Loire, t. XXXIX (1860), et Mémoires de la Soc. archéol. de la Touraine, XVII (1865) : — pour le Perche, de la Jonquière, iîu//. de la Soc. hist. et archéol. de l'Orne, II (1883) : — pour la Flandre,L.Quarré, La Propriété rurale en Flandre,danfi Bull. du Comité des Trav. hist., 1885 ; — pour l'Orléanais, Block, Etudes sur VHist. écon. de la France, Paris, 1900, p. 83 et suiv. — Cependant, depuis le xvi" siècle, la propriété foncière n'avait cessé de se concentrer (d'Avenel, Hist. écon., t. I, p. 283 et suiv.). En 1757 tGoudar], l'auteur d'un ouvrage intitulé. Les Intérêts de la France mal entendus (Amsterdam, 3 vol.), s'en plaint et déclare qu'on « trouve en France des particuliers qui jouissent en propriété de provinces entières » (t. I, p. 187).

[2] Les intércts de la France mal entendus, t. I, p. 56.

nel consislail dans l'assolemenl biennal ou triennal (1), avec une année de jachère morte (2) tous les deux ou trois ans, et « sous le rapport des engrais, dit M. d'Avenel (3), le progrès avait été presque nul ». De vastes espaces restaient en friche ; les campagnes ne pouvant nourrir qu'une population clairsemée (4) j(Mniont sur les routes une multitude cirante de vagabonds et de mendiants; les crises atteignaient plus profondément et plus durablement Fagriculture que l'industrie, et plus d'une fois elles suscitèi'ent des émeutes de paysans : en 1589, celle des Gantiers dans le Perche ; en 1594, celles des Croquants dans le Limousin, la Marche, le Ouercy, l'Agenois, etc. Enfin, en cas de récolte déficitaire, môme limitée à une seule région, la famine décimait les populations agricoles.

- La période que nous éludions a été essentiellement une période d'industrialisme. -fl

Au terme de ce rapide historique du progrès industriel et commercial de la France du xvi" siècle à 1750-1700, deux ordres de remarques s'imposent.

Les Crises. — Ce progrès n'a évidemment pas été continu. lia été interrompu par des crises, les unes profondes, les autres superficielles ; les unes locales ou particulières à une branche d'industrie, les autres générales. Ce sont les crises générales qui nous sont le mieux connues.

Le plus souvent elles furent dues aux troubles civils ou à la guerre étrangère : citons notamment celles que causèrent à la fin du xv!*^ siècle les guerres de religion (5); sous Louis XIV la

(1) Vers 1750, l'assolemenL tiiennal n'était encore pratiqué que sur tes meilleures tenues. — V. d'Avenel, Hist. économique, etc., t. l, p. 294.

(2) Au XVI'' siècle Bodin critiquait déjà la pratique de la jachère [Réponses aux Paradoxes de M. de MalcstroUj.

(3) D'Avenel, op. cit., t. I, p. 299.

(4) Une partie de la population rurale émigrait à la ville, et plus d'un auteur s'en plaint. iMais l'accès des métiers urbains était restreint par le rég'ime corporatif.

(!j) V. Froumenteau, Le Srcrel des Finances de France, 1581 (Les chiffres de cet auteur sont, d'ailleurs, d'une exactitude douteuse) ; Pigeonnonu, ///.s7. <lii cornnt., t. II, p. 1~9 et suiv. ; l'agniez, Economie

révocation de l'Edit de Nantes (1) et, à la fin de son règne, des ii; lierres continuelles et malheureuses (2).

iMais il s'en produisit une au xvi" siècle, à laquelle deux fois déjà nous avons fait allusion et qui eut une tout autre cause (3). A la lin du xv"" siècle, par suite de la rareté du numéraire, les prix s'étaient abaissés à un niveau où on ne les avait pas vus depuis plusieurs siècles. Au xvi'', l'accroissement prodigieux de la production des métaux précieux que nous avons signalé eut pour conséquence une hausse considérable, dans la proportion de 1 à 3 s'il faut en croire M. d'Avenel. « Nous voyons, dit cet auteur (4), le kilo d'or ou d'argent de 1595 ne valoir plus et> terres, en blé, en vins, en étoffes que le tiers de ce que valait le kilo de 1480. » Ce mouvement se continua jusqu'à la fin du xvn'' siècle ; à partir de 1675 environ, survint une baisse de prix constante jusqu'à 1750 (5).

sociale de la France sous Henri /V, p. 82 et suiv. ; ch. m, p. 162 et suiv. ; Levasseur, Hist. des Cl. ouvr., L. II, p. 151 et suiv.

(1) V. notamment Germain Martin, La Grande Ind. sous le rc'/ne de Louis XIV.

(i) On se rappelle la fameuse lettre dans laquelle Fénelon écrit à Louis XIV (1709) : u La Fi-ancc entière n'est plus qu'un grand liopilal désolé et sans provisions. » — Dans le même sens témoignent Boisguillebert, Vauban, etc.

(3) V. Pigeonneau, op. cil,, t. II, p. 192 et suiv.; Levasseur, Hisl. des Cl. ouvr., t. U, p. oT et suiv. — Des crises moins profondes sévirent, au xvie siècle, pendant les guerres d'Italie, et au xviii'^ siècle, pendant la guerre de Sept Ans.

(4) D'Avenel, Hist. économique, etc., t. I, p. 17.

{;>) Voici, d'après cet auteur, quel aurait été, dans cette période, le pouvoir d'acquisition des métaux précieux, par rapport à ce qu'il est de nos jours (Dans le tableau qui suit, on suppose le pouvoir actuel de la monnaie égal à 1) :

Page 1