CHARPENTIERS
PEINTRES COUVREURS PLATRIERS (non nourris)
Ainsi, tandis que le prix du blé quintupla, la hausse nominale des salaires atteignit seulement, pour les ouvriers ci-dessus
(1) C'est un fait constant qu'en cas de hausse des prix le salaire n'augmente pas |)roportionnelIenienl. Le même phénomène s'est reproduit à l'époque moderne. — V. Levasseur, La question de l'or (1858) et L'ouvrier Américain (1898).
LE MILIEU I '1 i
énumérés, 30 à 50 0/0. Il se prorluisil donc une baisse énorme du salaire réel.
Inversement, la hausse des prix piofila i\ ceux (pii se f rouvaieiil débileurs de sommes d'argent en vertu de contrats antérieurs, notamment aux débiteurs de rentes. Elle protita également à ceux qui achetaient, au même prix que jadis ou à des prix à peine supérieurs, ce qu'ils revendaient beaucoup i)lus cher. Elle favorisa donc l'essor de l'agriculture, de l'industrie cL du commerce, le salaii'e constituant alors, plus encore qu'aujourd'hui (1), la plus forte partie du coût de production. D'une manière générale, d'ailleurs, l'accroissement du numéraire, trop rare autrefois, contribua à imprimer aux échanges une activité nouvelle.
Ces transformations économiques, on le conçoit, ne furent pas sans causer quelques bouleversements dans la hiérarchie des classes sociales.
SECTION II. — Le milifai social.
L'on assista à la déchéance de l'aristocratie foncière et à l'ascension de la bourgeoisie industrielle et marchande.
L'ancienne noblesse, dépouillée par le roi de ses fonctions administratives et judiciaires, réduite au rôle de classe privilégiée, se trouva en outre de plus en plus appauvrie par les guerres, par les prodigalités, par la décadence de l'agriculture, par la dépréciation des métaux précieux (2). La bourgeoisie, sur laquelle le roi s''appuyait dans sa lutte contre la noblesse et qu'il appelait dans ses conseils, ne cessait au contraire de s'enrichir.
Ces maixhands parvenus achetaient les châteaux et les terres des grands seigneurs, et, en même temps, l'on vit grandir entre leurs mains la fortune mobilière. Celle-ci atïeclait diverses formes.
1° L'industrie et le commerce ; citons surtout ce que nous avons appelé « la grande industrie », l'armement, les fournitures à
(1) Parce que la production exigeait alors moins de capilaux.
(2) Pendant la première moitié du xvi" siècle, la situation èconomi-
l'armée, les enlrcpriscs de Iravaux publics (1), les actions de compagnies privilégiées.
2'' Les feules sur l'Elat. — Par suite des embarras du Trésor, elles consliluaienl, pour ainsi dire, un IloL sans cesse grossissant : en 1G04, elles représentent un capital de 157 millions de livres (2) ; en 1636, le roi doit environ 18 millions d'arrérages (3), soit, à 5 0/0, un capital de 360 millions ; en 1733, le chiffre des arrérages atteint 65 millions (4) représentant, à 4 0/0, 1 milliard 600 millions en capital.
3° Les offices. — Gomme les rentes, et pour la même raison, ils représentent un capital sans cesse accru : 200 millions de livres en 1614 (5) ; 300 millions en 1626 (6) ; près de 420 millions en 1664 (7) ; 800 millions vers 1750 (8). Le roi en augmentait le nombre pour se procurer des ressources et le bourgeois enrichi par le négoce s'empressait de lesacheterà ses fds(9). La dignité
que de cette partie de la noblesse qui faisait valoir elle-même ses terres demeura relativement prospère, parce que l'agriculture était florissante. Elle s'enrichit cependant moins vite par l'agriculture que la bourgeoisie par l'industrie et le commeice.En outre, ceux qui vivaient de rentes en argent antérieurement constituées se trouvaient appauvris. V. P. de Vaissière, Les Genlilshoinnies tuiinpufjnards, 1903.
(1) Voici deux exemples. Le 11 mars 1004, les travaux du canal entre la Seine et la Loire sont adjugés à Hugues Cosnier au prix de 505.000 livres (1.476.000 fr.). En trois ans il dépensa 180.000 écus (1.710.000 fr. environ). Le 3 juillet 1605, les travaux destinés à rendre le Clain navigable de Poitiers à Chàtellerault sont adjugés à un entrepreneur pour 189.000 livres (552.400 fr.) — V. Fagniez, Econ. Soc. de la France sous Henri IV, p. 189.
(2) Forbonnais, Recherches et Consid., édit. Liège, 1758, t. ], p. 118.
(3) Op. cit., t. II, p. 41.
(4) Op. cit., t. VI, p 387.
(5) Op. cit., t, I, p. 270.
(6) Op. cit., t. I, p. 363, d'après un Mémoire à l'Assemblée des Notables.
(7) Op. cit., t. II, p. 231.
(8) Up cit., t. II, p. 233.
(9) En 1607 une charge de conseiller au Parlement valait 42 à 50.000 écus (130 à 160.000 francs environ de notre monnaie, sans tenir compte de la différence du pouvoir d'acquisition de l'argent, qui, d'après M. d'Avenel, était alors triple de ce qu'il est actuellement) ; une charge de membre de la Chambre des Requêtes se vendait 50 à 55.000 écus
de sa famille en était accrue ; certaines, d'ailleurs, conféraient la noblesse. Forbonnais, au xviu" siècle, se plaint « de cette manie des charges, vrai tombeau de la population, de l'industrie et des finances >> (1) ; on voit ({ue « la plaie du fonctionnarisme » ne date pas d'aujourd'hui.
4° La finance. — Il faut entendre par là, non seulement le commerce de banque proprement dit, mais encore les opérations, traites, partis, conclus avec le roi pour lui procurer des fonds. Au premier rang il convient de citer les fermes (2), dont le montant qui était de 1.650.000 livres en 1625(3), s'était élevé à 86 millions en 1733 (4).
Ce n'est pas le phénomène le moins curieux de cette époque que cet avènement de la finance : on la trouve mêlée constamment aux expéditions militaires et à la diplomatie, quelquefois aussi aux affaires intimes du roi. C'est à elle que le roi, par suite des vices du régime fiscal, doit demander « le nerf de la guerre », Nous avons déjà vu qu'elle avait un caractère international, qu'elle était en partie aux mains d'étrangers. Ceux-ci n'en avaient cependant pas le monopole. Le désordre des finances royales fournit aux bourgeois déjà enrichis par l'industrie et le commerce le moyen de s'enrichir davantage et d'acquérir de grosses fortunes, quelquefois suspectes ou scandaleuses. En peu de temps, dit M. Fagniez (5), ces manieurs d'argent « avaient fait des fortunes prodigieuses. Ils habitaient des palais, y donnaient des fêtes qui contrastaient douloureusement avec la for-
i^lbo à 170.000 francs environ, sauf la même remarque) une charge de Premier Président valait plus de 100.000 écus (930.000 francs), etc.— V. l'^agniez, Ec. soc. de la France sous Henri IV, p. 362. En 1661, F'ouquet vendit 1.400.000 livres à M. de Ilarlay sa charge de procureur général au Parlement de Paris.
(1) Foi'bonnais, op. cit., t. I, p. 271.
(2) Baux par lesquels le traitant, moyennant une somme fixée payée à forfait au roi, acquérait le droit de percevoir pour son compte certaines catégories d'impôts.
(3) Forbonnais, liech. et Consid., édit. Liège, 17'J8, t. I, jj. 341. — Jl s'agit des cinq grosses fermes.
(4) Forbonnais, op. cit., t. VI, p. 386.
(5) Fagniez, Ec soc. de la France, p. 333-334.
130 LIVHK III. ClIAFITHK PHKMIKH
liiiic publique ol c'on.sliliiiuciil à leuis lilles — (jui liviilisaicnl , corniiH! leiii'.s Icniincs, jcu' la loilcllc. v.l les bijoux, avec les piiiicesscs cL les j)lus Jurandes (lames de la cour, — des dois de 40 el 50.000 écus (380 eL 480.000 IV. (uiviron) )> (1). Us s'expo.saienl, d'ailleurs, à des risques dont le moindre élail c{u'on leur fil << rendre gorge )) en les soumeLlanl à des « recherches » devant des « Chambres de Justice ». Leurs malvcMsations les rendaient odieux ; l'ussent-ils honnêtes ou relativement honnêtes, leurs grandes richesses les désignaient à Tenvie, et c'était toujours un danger que d'être créancier du roi.
Parfois ce n'était pas seulement leur fortune qui était en jeu. Faut-il rappeler (si l'on nous permet de remonter au xv" siècle) l'histoire de .Jacques Cœur (2), lils d'un pelletier de Bourges, devenu le plus grand commerçant et le plus grand industriel du royaume (3)? « Maître des monnaies, argentier du roi, banquier de la cour et de la famille royale, chargé des missions les plus délicates, ambassadeur de Charles VII à Gênes, en Savoie, à Rome, commissaire du roi auprès des Etats du Languedoc » (4), il s'était acquis une fortune évaluée à 1 million d'écus d'or (4 millions 500.000 francs environ) (5), dans l'inventaire de laquelle figuraient trente seigneuries ou châtellenies. En 1449, il avait prêté au roi 200.000 écus d'or (environ 020.000 francs) (0). Traduit en 1451 devant une commission extraordinaire, il fut
(1) Eii lenanl compte du pouvoii'de la monnaie, 1.140. 000 el l.iiO.OOO francs si l'on adopte les coefficients de M. d'Avenel.
(2) V. P. Clément, Jacques Cœur et Charles VII, 2 vol., 1863,
(3) 11 fut véritablement le créateur du commerce français dans le Levant ; il avait des comptoirs à Bourges, Montpellier, Marseille, Tours, 300 facteurs sur le littoral de la Méditerranée et dans toute la France, possédait sept navires, une manufacture de soies à Florence et exploitait des mines de cuivre et de plomb argentifère dans le Beaujolais.
(4) Pigeonneau, Hist. du comm., t. I, p. 37!i.
(5) D'après le*ri tables de M. d'Avenel, Ilist . écon., etc., t. J, [). 481- 482. Si Ton adopte ses coefficients relatifs au jjouvoir de l'argent, cette somme équivaudrait à 27 millions de nos jours.
(6) Soit î). 1)20. 000 francs ;^en 1451) d'après la mélliode d'évaluation indicpiéc à la note précédente.
coïKlaniné au bannissement perpétuel, et ses biens lurent conlisqués (1).
Plus tragique encore fut la destinée de Jacques de Beaune,plus connu sous le nom de Semblançay (2). Fils d'un gros négociant de Tours qui avait plusieurs fois prêté de l'argent à Louis XI, il fut successivement trésorier général de la reine Anne de Bretagne; mariée à Charles YIII, général des finances en Languedoc- Lyonnais Dauphiné-Provence, général des finances de Languedoil, général des finances de Louise de Savoie, général résident et privilégié « prouchain de la personne » de François L"^, c'està-dire, en somme « un ministre des finances sans portefeuille, sans aucune des attributions régulières d'un surintendant telles qu'on les a entendues plus tard » (3). Vers la fin de sa carrière il était [)ropriétaire de plus de vingt fiefs, seigneuries ou châtellenies, dont la baronnie de Semblanyay cadeau de Louise de Savoie, de nombreuses terres et métairies, d'importants immeubles urbains dont son hôtel de Tours, enfin d'une fortune mobilière considérable. Toujoui'S il avait fait le commerce de banque, soit avec les particuliers, soit avec le roi ; tantôt il prêta au souverain de ses deniers et tantôt il contracta des emprunts en son nom, mais pour le roi, notamment auprès des banquiers italiens de Lyon {4). En 15'2"2 il se trouvait ainsi créancier du roi
i ï) fl se réfugia à Rome et mourut à Chio. Sous Louis XII, son procès fut revisé, et une partie de ses biens fut restituée à ses enfants. Les accusations dirigées contre lui (empoisonnement d'x\nne Sorel, concussions, malversations) furent donc reconnues fausses.
(2) V. Spont, Seinhlanray^ Ln Bourgeoisie financière au début ihi wi" siècle, Paris, 189'j.
(3) Spont, op. cit., p. 281.
(4) Les Italiens de Lyon, créanciers des généraux de finances du roi de Fi'ance, étaient, d'autre part, débiteurs du roi d'Angleterre Henry Vîll. Au Camp du Drap d'Or (7 juin i:)20), intervint entre le roi de France et le roi d'Angleterre une convention signée définitivement le 8 décembre suivant, aux termes de laquelle les banquiers italiens de Lyon déléguaient les généraux de finances au roi d'Angleterre : les généraux de finances devaient payer à Henry YIII, aux lieu et place des banquiers italiens, une somme de 462.000 écus par annuités de 7.000 écus. Les banquiers italiens, pour mener à bien cette affaire, avaient dû promettre aux généraux un nouveau prêt de 100.000 écus et distribuer 1.400 écus de pots-de-vin. — V. Spont, op. cit., p. 166.
cl de Madame, Louise de Savoie, mère de François 1"% d'une somme de 8G7.000 livres (1), sur laquelle, en 1524, il lui était encore dû 483.107 livres (2). Arrêté le 15 janvier 1527, il lut traduit devant une commission extraordinaire, condamné à mort et pendu au gibet de iMontfaucon Qi).
Devant une autre commission, dite de la Tour Carrée, qui siégea pendant dix ans, de 1527 à 1536, comparurent d'autres généraux et comptables, parmi Icscjuels un fils, deux neveux et le gendre de Semblauçay : la commission ordonna de nombreuses restitutions et confiscations, et prononça des amendes dont le total s'éleva de 1.700.000 à 2 millions de livres (4).
Sous toutes ses formes, la J'ortune mobilière est une puissance nouvelle venue dans l'Etat. L'élite de la bourgeoisie qui la détient devient une oligarchie pratiquant le népotisme et accaparant les fonctions publiques et les bénéfices ecclésiastiques. La condamnation de Jacques Cœur et de Semblançay sont des retours offensifs de l'ancienne classe dominante qui exploite habilement les alarmes du roi, inquiet de devenir le prisonnier
(i) D'après les tables de M. d'Avenel 3.400.000 francs et, en tenant compte du pouvoir d'acquisition, d'après les coefficients du même auteur, 17 millions environ.
(2) Soit 1.900.000 — 9.500.000 francs environ.
(.3) 11 avait pu, dit son historien M. Spont, « profiter de l'absence de contrôle pour prélever des commissions illégales sur ses opérations avec les banquiers italiens de Lyon ; mais aucun acte de malversation sérieux n'a été relevé contre lui », op. cit., p. 28L — Marot a vengé sa mémoire dans des vers célèbres {Epig ranimes, L. IV, I, édil., Paris, 1824, t. Il, p. 445 :
« Lorsque Maillart juge d'enfer menait « A Montfaulcon Semblançay l'âme rendre, (' A votre advis lequel des deu.x tenait « Meilleur maintien ? Pour vous le faire entendre, « Maillart semblait homme que mort va prendre « Et Semblançay fut si ferme vieillart « Que l'on cuydait, pour vray, qu'il menast pendre, (( A Montfaulcon le lieutenant Maillart. » V. aussi Elégies, L. III, I, même édit., t. I, p. 291. (4) II paraît d'ailleurs que ces condamnations ne furent guère exécutées (le fils de Scmljlançay, notamment, recouvra la baronnie de Semblançay) et que, d'autre part, les créanciers de Semblançay, envers (jui il s'était engagé pour le roi, furent déçus.
(le la ploutocratie. « Semblançay, dit M. Spont, clôt la brillante époque do prospérité bourgeoise inaugurée par Jacques Cœur et continuée par Jean Bourré. Les guerres de Charles-Ouint donnaient de nouveau le pas aux grands seigneurs ; on marchait par degrés vers l'absolutisme et la centralisation A outrance, et le syndicat de financiers qui se partageaient le royaume avait annulé l'autorité du Conseil privé, presque celle du roi (1). »
Cependant, ces drames, et d'autres qui suivirent, ne furent que des incidents. Désormais, la fortune mobilière est une force que rien ne pourra briser. Nous avons cité des noms de financiers étrangers (2) appartenant au xvn® siècle ; nous pouvons ici ajouter à cette liste des noms français. Ce sont «d'anciens laquais comme Macé Bertrand sieur de la Bazinière, des fils de paysans, d'artisans ou de petits marchands comme Le Bagois, Feydeau, Le Camus, Puget le trésorier de l'épargne ; Bouhier de Beaumarchais, Picard, un ancien cordonnier qui avait acheté le marquisat de Dampierre ; Moysset un tailleur devenu banquier ; Montauron, à qui Corneille dédiait Cinna; Catelan, Tabouret et cent autres qui écrasaient de leur luxe les plus grands seigneurs, mariaient leurs filles aux héritiers ruinés des plus anciennes familles et se donnaient parfois des allures de Mécènes en traitant les écrivains et les artistes avec une générosité que l'Etat n'imitait pas (3)... ». Fouquet (4) et Colbert n'appartiennent-ils pas à la même lignée, ainsi que, au xvni^ siècle, les frères Paris, fils d'un aubergiste, devenus assez riches pour
(1) Spont, Semhlanray, Préface, p. vii-viii.
(2) V. f^uprà, p. 120. '
(.3) Pigoonnoaii, His!t . du comm., t. II, p. 455-456. « Macé Bertrand, dit encore ce savant auteur (p. 456 en note), était riche de quatre millions. Le Rag'ois, plus tard sieur de Bretonvilliers, avait plus de 600.000 livres de rente. Feydeau, fermier des gabelles, gagnait 400.000 livres par an. Le Camus donnait i million à chacun de ses six enfants et en gardait .3 pour lui-même. Bouhier de Beaumarchais était propriétaire de six navires qui faisaient le commerce d'Amérique et des Indes. Catelan. fils d'un fripier, donnait à sa fille une dot de 600.000 livres. »
(4) V. .T. Lair, A7ro/cT.s Fnucrjiiet, 2 vol.. Paris, 4890.
134 LivHi: III. — niAi'iTHE imu:mier
entrer en luUe avec Law (1) ? H!l combien insiruclive sérail l'histoire des origines et de la fortune des traitants (2) ! Combien aussi celle des grandes familles bourgeoises, maîtresses, par l'argent, des plus hautes charges et s'y maintenant grûce à l'hérédité des offices. qui se conservait, elle aussi, h prix d'argonl !
Cette croissance de la fortune mobilière détachée du sol, la décadence de la j)uissance économique el sociale conférée par la terre, le rayonnement des échanges au delà des limites de la cité ou de la province favorisaient l'unitication économi<jue du royaume. L'unification économique el l'unification politique allèrent de pair, l'une aidant l'aulre.
Cependant Tunificalion économique est eucor(^ imparfaile, el l)ien des faits prouvent la persistance du particularisme local, de ridée que la cité et la province sont des unités économi(|ues autonomes. Ce sont, par exemple, les proliibitions d'exporter le blé d'une pi'ovince à l'autre, édictées parfois par des Parlements ou des municipalités malgré la volonté du roi. Ce sont encore des mesures de protectionnisme local : ainsi la municipalité de Souillac avait défendu la vente dans ses murs de tout autre vin que celui provenant de sa banlieue, elle Parlement de Bordeaux avait homologué sa décision. De même une ordonnance (qui date probablement de 1G27) des officiers du bailliage de Mâcon avait interdit « à tous marchands de la ville de Mâcon, pays et comté de Masconnais, d'acheter aucuns vins estrangiers, en amener en ladite ville et pays, vendre ou débiter en gros ny en destail autre vin que celui du creu de ce dit pays ; et à tous marchans d'amener, vendre aulcuns vins estrangiers à peyne de confiscation des vins, bapieaux, chars, charettes, chevaulx, bes-
(1) L'un d'eux fui préposé à lu licjuidation du Syst(''mc, nprès sa cluite, Y. Lucliol, Ilisinire des Messieurs Pûris, 177G.
(2) V. Delahante, Une famille de finances ,iu xvui'' siècle, 2 vol., 2*" édil., Pai'is, 1881 ; vicomtesse Alix de Janzé, Financiers d'autrefois ; Les Fermiers généraux, Paris, 1880; Pierre Clément et Alfred Lermina. M. de Silhouette ; Les derniers fermiers généraux, 1878 ; Vûhrer, Hist. de la Dette puhlir/ue en France, 1886 ; Claudio .lannct, Le Capital, la Spéculation et la Finance, 1892 (V. surtout cliap, xi, p. 429 et suiv . ) .
tail et harnoys » (1). G'esl enfin el surloul le régime de la traite foraine. Dans sa nature orig-inelle, la Irajlo frappe les marchandises exportées d'une seigneurie dans une autre, car elle est pour le seigneur la compensation de la perle de la taxe qu'il aurait perçue si ces marchandises eussent été consommées à l'intérieur du territoire soumis à sa domination. Mais, quand la traite devint un impôt royal, une Union douanière s'était constituée, à l'intérieur de laquelle la traite foraine n'était pas perçue. Elle englobait les provinces sujettes aux aides et désignées plus lard du nom de Provinces des cinq Grosses Fermes. La traite frappait donc: 1° les marchandises exportées hors du royamne ; 2'^ les marchandises sortant de l'une des provinces de l'Union pour aller dans Tune des provinces sujettes aux aides et réputées étrangères ; 3° les marchandises allant d'une province réputée étrangère dans une autre. En 1664, grâce aux efTorts de Colbert qui aurait voulu supprimer la traite à l'intérieur du royaume, le nombre des provinces des Cinq Grosses Fermes s'accrut; déplus, leurs tarifs de droits de sortie, autrefois très compliqués et divers suivant les provinces, furent uniformisés. C'était un nouveau pas dans la voie de l'unification économique du pays ; mais de nombreuses provinces préférèrent rester en dehors de l'association, et le ministre du Grand Roi ne crut pas devoir essayer de vaincre leur résistance par la force (2). Il se forma même un troisième groupe de provinces récemment annexées et dites à l'instar de Vétranger effectif. Au point de vue des droits de douane, elles formaient en effet un territoire étranger dans l'Etat, jouissant
(1) Levasseur, Hist . des Cl. ouvr., t. II, p. 185.
(2) Les pi'ovinces dos Cinq Grosses Fermes comprenaient, après la réforme de 1064 : la Normandie, la Picardie, le Boulonnais, la Champao^ne, la Bourgogne, la Bresse, le Bugey, la Dombe, le Beaujolais, le Borry, le Poitou, l'Aunis, l'Anjou, le Maine, le Bourbonnais, l'ile-del'^-ance, l'Orléanais, la Touraine. Les provinces réputées étrangères, étaient le Lyonnais et Forez, le Dauphiné, la Provence, le Languedoc et comté de Foix, le Roussillon, la Guyenne, la Gascogne, la Saintonge, les îles de Ré et d'Oléron, la Flandre, le Hainaut, FArtois et le Gambrésis, la Bretagne, la Franche -Comté. Les provinces à Vinstar de rplranf/er effectif comprirent les Ïrois-Evêchés (Metz, Tout, Verdun), la Lorraine, l'Alsace et le Pays de Gex.
136 LIVRE III. CIIAIMTRi: PHTMIKR
d'une complèle autonomie vis-à-vis «lu royaume et des aulres pays. En conséquence, ces provinces, à leur importation dans les limites de leurs frontières, n'avaient pas à payer les droits d'entrée établis par le roi sur les marchandises étrangères ; par contre, elles devaient les acquitter si elles faisaient pénétrer dans le royaume des marchandises taxées ; enfin elles subissaient naturellement les conséquences de la Iraile foraine.
SECTION III. — Le milieu intellectuel généual.
Le xvi« siècle, on le sait, lut le siècle de l'antiquité retrouvée. Mais les doctrines économiques de l'antiquité étaient bien peu nombreuses; elles étaient déjà connues du moyen âge ; enfin, ces doctrines ascétiques ne pouvaient pas être acceptées à une époque où le développement de la richesse était comme un besoin impérieux pour les nations et suscitait l'enthousiasme général. Elles devaient être comme la graine jetée sur un sol infécond.
Par contre, il est une notion, d'ordre politique celle-là. léguée par la tradition romaine, qui devait être recueillie avec empressement : c'est celle du rôle du Souverain en matière économique. Nos anciens juristes allaient chercher des textes dans les monuments de la législation du Bas-Empire pour s'en faire des armes au service de la royauté contre la féodalité; cette même législation, telle qu'ils la trouvaient formulée dans le CodeThéodosienetdansleCodede Justinien, devait les confirmer dans cette idée, acceptée de tous, que la direction, la /Jo//Ve de l'activité économique de la nation est une fonction naturelle de l'Etat personnifié par le roi. Le prince, dit Montchrélien au xvi^ siècle, doit tenir « toujours l'œil ouvert et l'oreille alerte, pour voir et pour entendre tout ce qui peut apporter du bien et
du soulagement au peuple Aussi les princes plus grands
plus libéraux et plus magnifiques ont tousjours tasché (Vimaijiner et dresser des règlements par lesquels ils peuvent accomoder et enrichir leurs subjects » (l) ...
(1) Montchrélien. Jraicté de VEconnmio poliliqiie (lOlli), liv. I, édit. Funclt-Brentano, Paris, 1889, p. 98.
LE MILIFX'
Au XVIII*' siècle encore, l'Anglais Slouarl regarde celui qu'il ap|)ello « l'Adminislrateur » comme le conducteur suprême de la machine économique, chargé d'en régulariser les mouvements (le manière à éviter les heurts. « C'est sou devoir, dit-il, de faire de l'exercice même de la liberté et de tous les perfectionnements de l'industrie un objet de gouvernement et d'administration, non pas pour y porter obstacle, mais pour prévenir une révolution qui affecterait les différentes classes du peuple dont le bonheur doit faire l'objet principal de ses soins (1). » Il doit encore « faire tous ses etîorts pour proportionner constamment les fournitures à la demande (2) ». 11 doit enfin dispenser les emplois afin d'assurer une utilisation rationnelle des forces productives (3). Cette conception de l'administrateur nest pas morte: elle revit aujourd'hui dans les plans de sociétés collectivistes. Elle a dominé toutes les doctrines économiques jusqu'aux environs de 1750. Comment rexjdiquer?
C'est qu'il est alors très généralement admis que même, et peut-être surtout, dans l'ordre économique, l'intérêt individuel est souvent en contradiction avec l'intérêt général : or le prince n'a-t-il pas pour mission de faire fléchir le premier devant le second ?
En outre, l'idée d'unité, d'indépendance, de fierté nationale a profondément pénétré dans l'esprit du peuple, en France, en Angleterre, en Hollande ; en France, la guerre de Cent Ans avait exaspéré ce sentiment et l'héroïque chevauchée de Jeanne d'Arc l'avait poétisé. A l'idée d'indépendance politique était étroitement liée celle d'indépendance économique et, à une époque oi'i la foi dans l'avenir de la race était si forte et si enthousiaste, 1 indépendance ne pouvait suffire ; c'est la suprématie que l'on rêvait. En dehors des croyances religieuses, c'était là l'idéal qui consolait le peuple de ses souffrances, et la royauté lui apparaissait comme en étant l'incarnation vivante et glorieuse.
(i Steuart, Recherches aur les principes rie l'Ec. polit. (1758), trad. fr. (1789), t. I, p. 218.
(2) Steuart, op. cit., 1. II, ch. xv (t. II, p. 3o). (.3) Cette idée est empruntée à Mélon. — V. infrk.
CHAPITME 11