‹ Précis de l'histoire des doctrines économiques, dans leurs rapports avec les faits et avec les institutionsChapitre 26 sur 59 · CARACTÈRES GÉNÉRAUX ET SOURCES DES DOCTRINES ÉCONOMIQUES · texte numérisé non relu

CARACTÈRES GÉNÉRAUX ET SOURCES DES DOCTRINES ÉCONOMIQUES

SECTION I. — Caractères généraux.

Dans la période que nous éludions, les doctrines économiques ne se rencontrent encore qu'à l'état fragmentaire : les écrivains n'étudient que des questions isolées, ils sont dominés par l'actualité ; ils ne s'élèvent que difficilement et comme par éclairs aux grands principes généraux. Cependant, à mesure que l'on avance, se dégage cette impression que l'on tend vers la généralisation et la systématisation des notions économiques. A d'autres points de vue, la physionomie générale des doctrines économiques diffère profondément de celle qu'elles présentent dans les Ages précédents.

Tout d'abord, la place qu'elles occupent dans la science n'est plus la même. Elles se séparent de l'éthique ; elles ne sont plus uniquement exposées à titre de doctrines auxiliaires pour justifier certains principes de morale sociale, comme dans l'antiquité, ou de morale domestique, comme au moyen Age : les phénomènes économiques sont étudiés pour eux-mêmes. Ce divorce explique en partie les différences qui suivent et qui découlent les unes des autres.

Leurs caractères intrinsèques ont changé. Elles n'ont plus qu'un caractère tout pratique : la majeure partie de la littérature économique de l'époque se compose d'Essais ou Considéra- //ons sur le Commerce, la Monnaie, Vf m/>nL iVOLiserrations sur tel ou tel pays, la Hollande, par exemple, etc. Ce qui préoccupe les penseurs, ce ne sont plus des problèmes d'économie pure ; ce n'est plus la théorie de la valeur, ni la notion du profit, ni guère même la notion de l'intérêt ; ce sont des questions de politique

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économique. Sans doute, nous trouvons formulé, dès le xvi" siècle, un grand théorème d'économie pure : relui connu aujourd'hui sous le nom de théorie qiianlilative des prix ; mais il n'est étudié que sous son aspect pratique, pour déterminer le rôle (|ue l'Etat doit jouer on présence de la crise pi-ovoquéc par la hausse des prix.

Ces questions depolilique économique sont, en outre, envisagées à un point de vue essentiellement national. Divergences d'intérêts entre Etats, droit pour une nation à l'indépendance ou à la sujMématie économique, intérêt pour elle d'affaiblir ou même ('craser ses rivales afin de permettre à ses forces jusqu'alors lalentes de se développer, ce sont là autant d'idées généralement acce()tées comme des axiomes. L'on trouve, sans doute, une dissidence au xvi^ siècle dans Bodin qui s'exprime à peu près comme le fera Hume au xvni" : « Nous avons aiïaire à des étrangers et ne saurions nous en passer.... quand bien même nous pourrions nous passer de telles marchandises (des marchandises étrangères) et (juand bien même il en serait ainsi que nous en aurions

à revendre, encore devrions-nous toujours trafiquer, vendre, acheter, échanger, prêter, voire plutôt donner une partie de nos biens aux étrangers et même à nos voisins, quand ce ne serait que pour communiquer et entretenir une bonne amitié entre eux et nous. . . (1). » Mais ce nestlà qu'une déclaration purement théorique, car le même auteur, dans sa République, préconise une politique protectionniste qui va jusqu'à la prohibition. Nous ne retrouverons plus cette contradiction entre le principe auquel on rend hommage et la conduite que l'on adopte en dépit de lui, qu'à la fin de notre période : preuve de tâtonnements au début, symptôme de ruine à la fin.

C'est ce double caractère d'être un en.semble de règles pratiques, à l'usage d'une nation donnée, qui a valu son nom définitif à la science économique avant même qu'elle fût constituée ; c'est ce double caractère que son parrain, Montchrétien, voulait

(1) Bodin, Réponses aux Paradoxes ile M . de Malestroit, à la suite de 1 édition de In République, Lyon, 1ÎJ9.3, p. GO vei'sn et Gl recto.

exprimer en iriLitulaiil « Traicle d'Economie politique » (l)un ouvrage (paru en 1615) dans lequel il traçait au roi de France la conduite qu'il devait suivre en matière d'industrie, de commerce et de navigation. C'est seulement au wx" siccle, après que les Physiocrates, Adam Smith et ses successeurs eurent imprimé à la science un caractère cosmopolite, que, pour indiquer lerolour à l'ancienne conception, il fallut accoler l'épithète « nationale » à l'expression « Economie politique » (formule dans laquelle le mot « nationale » fait redondance avec le mot politique). En outre, au point de vue de la mélhode, la dialectique n'est plus employée que subsidiairement et cède le pas à l'observation : observation tantôt exacte, comme nous le verrons pour la théorie quantitative des prix, et tantôt superficielle et erronée, comme nous le verrons pour la théorie mercantile. La description des faits commence à se présenter sous la forme statistique. Déjà dans Bodin (2), l'on trouve des énumérations de prix qui ressemblent à des index-niimbers ; on trouve aussi quelque peu de statistique dans le livre de Montchrétien . Vauban et Boisguilbert (à la fin du xv!!*" siècle el au commencement du xviii*) en font un judicieux emploi. Mais le véritable fondateur de la méthode statistique appliquée à l'Economie politique a été le médecin anglais William Peily qui lui avait donnée le nom d'Arithmétique politique (Political Arilhmelic, 1690): « Ceux qui s'occupent de politique, dit-il dans la préface de l'un de ses ouvrages, sans connaître la structure, l'anatomie du corps social, pratiquent un art aussi conjectural que l'est la médecine des vieilles femmes et des empiriques (3). » Or, poiu' Petty, aucun fait même d'ordre social n'est exactement connu si on ne peut l'exprimer en chiffres. « La méthode que j'emploie, dit-il encore, n'est pas très habi-

(1) C'est par suilo do la conception qu'il se fait du rôle du Souverain en matière économique qu'un auteur versé dans les langues anciennes, comme Montchrétien, juxtapose ces deux mots (ordonnance de la maison, de l'Etat) qui paraissent antinomiques : le roi est le chef des intérêts matériels dans l'Elat comme le père de famille dans sa maison.

(2) Réponse aux paradoxes de M. de Malesiroii, 1^76.

(3) Préface de « Tlic Political Anatoiwj of Ireland » (1091), (dans l'édition Hull, Cambridge, 1899, t. I, p. 129). — Cf. Trealise of Taxes (1662), ch. v, § 17 (même édition, t. I, p. 52-53).

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