DOCTRINES HELATIVKS AU SYSTÈME MONETAIRE 1 S
On lie peut que louer chez lîodin la rii»ueur du raisonnement (la trame en apparaît tiès serrée quand 'on le dépouille de tout l'échafaudage d'érudition qui le cache à la vue), et l'exactitude dans l'observation des faits contemporains (il ne faut pas s'en prendre à lui, mais à son époque, de son manque de critique iiislorique).
l»rillante a été la destinée de sa doctrine. Elle fut à peu près universellement acceptée aux xvii^ et xviii" siècles. On la retrouve, le plus souvent formulée comme un axiome, au xvi^ siècle par Davanzati (1), et StalTord (2) ; au xvii% par Scipion de Gramonl (3), Emeric de Lacroix (4), Montchrétien (5), Locke (6), Mun (7), Pelty (8) ; au xviii'' par Cantillon qui l'a perfectionnée
(l) Davanzati, Lczione délie Monete (dans Scrilt . class. di Ec. polil., Parle Antica, t. II, p. 3;j).
y2) SlalTord, A Compendious or hriefe exaniination, Z" dialogue (édit. miss Lamond, p. 187).
(3) Scipion de Gramont, Le Denier Roial, p. 72 et suiv. Cet auteur réfute de Malestroit à l'aide de Bodin. « Pourtant, dit-il, l'ien n'est renchéry », il ne s'est produit qu'une « cherté imaginaire d : i" le mot cherté vient de carere, or les marchandises dont le prix a augmenté sont aussi abondantes que jadis ; « 2" apprécier une chose c'est la comparer à quelque autre de même valeur o (p. 117) ; or l'argent « a anioindrv son prix en l'estime des hommes pour la grande quantité qu'il y on a » (p. 118) ; pour un même objet on donne un plus fort poidx d'or ou d'argent, mais non une valeur plus granae ; 3° avec la même quantité do blé on se procure la même quantité de drap que jadis ; Scipion de Gramont dit même que, par suite des progrès de l'industi'ie, les produits manufacturés ont diminué de valeur (p. 194 et suiv.). La thèse (le cet auteur est, en résumé, que la hausse des prix est due à la diminution de la valeur de la monnaie mais non à l'augmentation de la valeur propre des choses. Il est donc, au fond, d'accord avec Bodin à f[ui il fait seulement une querelle de mots, comme il le i^econnait d'ailleurs lui-même (p. 123).
(4j Emeric de Lacroix, Le Nouveau (hjnée, p. 189 et suiv.
(5) Montchrétien, Traité de VEcon. polit, (édit. Funck-Brentando, p. ^257).
(6) Locke, Some considérations on f/ie Conséquences of the lowerinr/ o/" Jn/eres^ (édit. à la suite de Mac-Culloch, Principles uf Polit. Econ., 1872, p. 238, 249, 250).
(7) Mun, England's Treasure, ch. iv, § 3 (édit. Macmiilan, p. 22-24).
(8) Pelly, Treatiseof Taxes, ch. v, §§9 et suiv. (édit. IIull, I, p. 49 et suiv.).
se,
iiviii: III. — ciiAiMTKi: ni
nomme nous râlions voir, par l.aw (1), Môlon (2), Monlo- <|uiou (3), Mirabeau (1), Morcllol ('>), (llirquol-Blervache («)), Condillac (7), Forboiinais(8), Xockor (9;, Acoarias de Sérioiine (10) ; par Decker (11), par Hume cpii fonde sur elle sa théorie «lu commerce extérieur (12), par fialiani (13), lîeccaria (14), Verri (15), Filanj^ieri ( lO), d'Arco(17), Vn^co (18), elc. A peine |)enf-on citer quelques dissidenis : Herbert el Steunrt, au wni*"
(1 I l^aw, Méniniio siii- riisngpfhi niiini'T.iirc, (\ans i'V)rl)oniiois, llrch. ol rnnsid. (édit. Lièf^o, IT.'IS, I. VI, p. 49 et suiv.).
(2) Melon, Essai polilirjup, ch. xvii (G. 1843, p. 772 et suiv.).
(:}) Montesquieu, Esprit des Lois, h. XXI, ch. xxii (édil. Amstordnni, I7r.8, p. 179-180).
(4) Mirabeau, V Ami fies hommes, 1'"^ partie, cli. vin (édit. Avignon, i7")G, l. I. p. 400-401). Mirabeau s'inspire ici très visii)lement deMélrui.
lij) Morellet, Prospectus d'un Nouveau Dictionnaire du Commerce, \'o Monnaies (Paris, 1769, p. 144-14;J).
(G) Clicquot-Blervache, Considérât, sur le commerce l'Amsterdam, 17.")8, p. 179-180).
(7) Condillac, Le (Jommeree et le Gouvernement, etc., 1'- j)arlie. ch. XVI (édit. 1776, p. 10.3).
i8) Forbonnais, Principes économiques, ch. v, § 5 (G. 1847, p, 22i't\
(9i Nocker, Administ. des finances (édit. 1784, t. III, ch. ix, p. 68 .
(10) Accarias de Sérionne, Les intérêts des nations de V Europe développés relativement au commerce, I, ch. iv et xxii (Leide, 1766, t. I, p. 38 et suiv. ; 283 et suiv.). Dans lech. xxu, l'auteur réfute les objeclions d'Herbert.
\\\) Decker, An Essai/ nn the décline of the forcign Trade, 1744, trnd. fr. 17;>7, I, p. ^28 et suiv.
(12) Hume, De la circulât, monétaire (petite Coll. Guilîaumin, p. 23 et suiv.) ; — Essai sur la balance du commerce.
(13) Galiani, Délia Moneta, 1. I, ch. u (dans Scritt. class. ital. di Econ. Polit., Parte Moderna, t. III, p. I"'>4 et suiv.^.
( 14j Boccaria, LJlementi di Econ. puhhlica, partie IV, eli. iv, 5;.^ 27 et 28 (Dans Scritt. class. ital. di Econ. polit.. Parte Moderna, t. XII, p. 86 et suiv.) .
(l^i) Verri, Ré/Ie.vions sur l'Econ. polit ., i;^ 4 (trad, fr., p. 30-31) et 13 (trad. fr., p. \ir,).
(16) Filanoieri, Science rie la législation, l. II, cli. \vi et xxvm (Irad. fr., t. I, p. 182 et 262).
(17) D'Arco, Suirin^uenza dello Spirilo det Commercio suU'Economia interna de'popoli, section I (dans Scritt. class. il. di Ee. polit.. Parte Moderna,!. XXXI, p. 129).
(^18) Vasco, Délie ^fonel<^, ch. n (djins Scritt . class ., o\c . , PyrIeMod., ». XXXIII, p. 't .'I suiv. .
DOCTIUNES HF.IATIM.S A( SYSTÈME MONKTAIHF l S7
siècle : loin- jirgiiiiKMi talion iir mrrilo (railleurs »|iie l'ouldi.
Hodin navail cepenclanl pas aperçu tous les éléments du problème. Sa théorie a été heureusement complétée par Cantil- Ion (1), Ce dernier mit en relief cette idée qu'il faut tenir compte non seulement de l'abondance de la monnaie existante, mais encore de sa vitesse de circulation. L'aroenl ne parcourt pas loujoiu's son cycle de révolution avec la même rapidité. ïl peut •Mre retardé par suite de circonstances diverses : les particuliers, par nécessité ou par habitude, gardent parfois de grosses sommes en caisse pour parer à leurs dépenses quotidiennes ou bien, si le chang-e est défavorable, pour effectuer leurs paiements à l'étranger : il peut être encore arrêté el immobilisé, pendant un temps plus ou moins long, par les économies et réserves que les gens prévoyants se constituent en vue de cas extraordinaires, par la lliésaurisation des avares, par les consignations de fonds ordonnées par la loi. Au contraire, sa circulation est accélérée par le développement du crédit.
Or, un accroissement de vitesse agit dans le même sens qu'une augmentation et en sens inverse d'une diminution dans la quantité (comme une voiture allant dix fois plus vite peut remplacer dix voitures). Ainsi s'explique que la hausse des prix ne soit pas proportionnelle à l'augmentation de la quantité du numéraire : l'action de l'une des forces en jeu peut être paralysée partiellement par l'action contraire de l'autre. Ainsi s'explique encore que In hausse ne se produise pas uniformément et immédiatement pour toutes marchandises : c'est que la monnaie n'afflue pas avec la même rapidité dans tous les canaux de la circulation.
(lantillon s'est posé une autre question. Comment s'introduit la hausse des prix ? C'est peut-être là, en effet, le côté le plus mystérieux du phénomène. L'auteur l'explique sans peine par la loi (le lolïre et de la demande. Les détenteurs de métaux précieux (propriétaires de raines d'or ou d'argent, commerçants en relations avec les pays producteurs de ces métaux) s'étant enrichis,
(I) Cantillou, Essai sur la iinlure du cninmerce en qânpral, W partie, cil. vi-x (éflit. IToS, p. 211 et sniv.).
augmentent leur train de vie ; et ce branle initial produit le mouvement qui va se propager indéfiniment. Consomment-ils plus (le denrées agricoles ? Les cultivateurs vendront plus cher leurs produits : en conséquence, ils aclièteront plus d'objets mamufacturés. Les artisans, en présence de cette augmentation de la demande, élèveront leurs prix, eux aussi, et, réalisant de plus gros bénéfices, augmenteront leur consommation, etc. La consommation générale s'accroît et, de proche en proche, la hausse des prix s'étend. Cantillon a vu juste, à notre avis ; mais il aurait dû compléter sa démonstration en analysant (comme il l'a fait pour la demande), l'offre de métaux précieux, et en insistant sur la mésestime relative qui s'attache à des métaux devenus relativement moins rares (1).
-Après avoir traversé sans encombre tout le xix*^ siècle, la théorie quantitative des prix est encore debout. Plus d'une fois, l'attention des plus illustres économistes a été spécialement attirée sur elle par les variations de la production des métaux précieux concomitantes à des fluctuations subies par les prix.
De 1840 à 1871 environ, la production de l'or s'accroît dans des proportions considérables et beaucoup plus vite que la production de l'argent. Les prix haussent, il y a une question de l'or. M. Levasseur qui l'étudié dans un ouvrage, paru en 1858, conclut à une hausse moyenne de 41,(>1 0/0 imputable, jusqu'à concurrence de 20 0/0, à la dépréciation de la monnaie (2). En
(1) Le phénomène peut être caché aux yeux d'un observateur superficiel par l'intervention d'un établissement monétaire qui parait acheter les lingots à un certain tarif. L'obscurité disparaîtra vite si l'on réfléchit qu'en réalité la Monnaie (sous un régime de frappe libre) n'est pas un acheteur, mais ne fait que louer ses services, moyennant une rémunération convenue, aux détenteurs de lingots. C'est, d'une part, entre les détenteurs de métaux précieux vendeurs de monnaie et acheteurs de marchandises et, d'autre part, les vendeurs de marchandises acheteurs de monnaie que s'engage le débat ou. pour employer la terminologie de Cantillon, « l'altercation ».
(2) Levasseur, La Question de l'Or, 1858 : 15 0/0 seraient imputables à la guerre et à la disette ; 5 0/0 au développement de l'industrie et de la pppulation.