CHAPITRE V
§ 1 . — La Balance du commerce sans protectionnisme ni réglementation industrielle.
Nous avons dit que le protectionnisme et la réglementation ne sont pas des conséquences rigoureusement nécessaires de la théorie de la Balance du commerce (1) ; et déjà nous avons vu Chilfl répudier le régime des privilèges et de la police des métiers, pour lui substituer, il est vrai, la réglementation sous une autre forme : l'abaissement du taux de l'intérêt. Mais d'autres, tels que Petty et Davenant, tout en restant mercantilistes, sont allés beaucoup plus loin el chez eux le système subit une première déviation.
Petty est partisan de la frugalité nationale (2) et de l'accumulation des métaux précieux par une Balance du commerce favorable (3). Aussi n'est-ce pas sans un certain étonnement que l'on voit ce mercantiliste invoquer les lois naturelles pour combattre non seulement les procédés bullionistes et la réduction artificielle du taux de l'intérêt (4), mais encore le système prohibitif ou protecteur et le système réglementaire. « Il est vain et inutile, dit-il;, dédicter des lois positives contraires aux lois naturel-
(1) V. suprà, p. -232.
(2) Petty, Treatlse of Taxes, eh. xv, § 12 (Hull, I, p. 94-95). — V. cependant un correctif à cette théorie dans Political Anatomy of Ireland, ch. XII (Hull, I, p. 192).
(3) Petty, Political Arithmetick, ch. i (Hull, I, p. 260); Treatise of Taxes, ch. vi, § 17, n° 1 (Hull, I, p. 59); Verbum Sapienii, ch. x, §§ 3 el 4 (Hull, I, p. 119), etc.
(4) Petty, Quantulumcumque concerning money, question 22 (Hull, H, p. 445), questions 28 et 32 (Hull, II, p. 446 et 447-448) ; Treatise of Taxes, ch. v, § 1 et 3 (Hull, 1, p. 47-48).
les » (1). « C'est vouloir résister à la nature, dit-il encore (à propos de la prohibition d'exporter les laines décrétée en Angleterre); c'est vouloir arrêter les vents et les mers. C'est vouloir persuader à l'eau de s'élever au-dessus de sa source. Un médecin avisé ne drog-ue pas ses malades à l'excès, il s'efforce de connaître leur constitution et de s'y conformer plutôt que de la violenter par des remèdes. Ainsi doit-on faire en Politique et en Economique, car Naturam expellas fiirca licet, iisque reciirrit » ^2).
Aux droits de douane spécialement, il adresse les critiques suivantes : ils sont nuisibles à l'industrie nationale lorsqu'ils grèvent l'entrée de produits inachevés ; la perception en est toujours coûteuse, car elle nécessite une multitude d'agents ; malgré cela les fraudes sont nombreuses, c'est un médiocre instrument fiscal, ils ne peuvent fournir qu'une faible partie des ressources dont l'Etat a besoin. La Hollande doit, en partie, sa prospérité à ce que, chez elle, les taxes d'entrée et de sortie sont généralement faibles et ne constituent, le plus souvent, que de simples droits de statistique (3). L'auteur propose soit de remplacer les droits de douane par des droits de tonnage sur les navires, à l'entrée et à la sortie des ports, soit de les transformer en primes d'une assurance maritime dont l'Etat prendrait la charge (4), soit enfin de les réduire à de simples droits de statistique destinés uniquement à permettre au gouvernement de se renseigner sur l'état de la Balance du commerce extérieur (5).
(1) Treatise of Taxes, ch. v, § .3 (Hull, I, p. 48).
(2j Petty, Treatise of Taxes, ch.vi, § 17, n»^ 3, 4 et 5 (Hull, I. p. 60). — Cf. Quantulumcumque concerning money, question 22 (Hull, II, p. 443). A propos des lois prohibant l'exportation des métaux précieux : « De telles prohibitions sont sans doute contraires aux lois de la nature.,.». Préface de Political Arithmetick (Hull, I, p. 243) : « Trop de choses ont été réglementées par des lois, que la nature, la tradition et le consentement général devaient seuls gouverner.. . »
(3) Petty, Political Arithmetick, ch, ii (Hull, I, p. 271).
(4) Petty, Treatise of Taxes, ch. vi (Hull, I, p, 54 et suiv,).
(o) Petty, Verbum Sapienti, ch, vu, § 1 (Hull, I, p. 115). Petty déclare sans doute que tant que les droits de douane ne seront pas supprimés, ils doivent frapper surtout l'importation des produits manufacturés et être modérés sur lenti-ée des matières premières et la sortie des mar-
250 I.IVHK III. — r.HAl'ITRF, V
Petty sollicite cependant l'intervention de l'Etat sous les formes suivantes: 1" lois somptuaires (1) ; 2^ limitation légale du taux des salaires. Le législateur doit réduire le salaire au minimum strictement indispensable pour vivre, afin de contraindre les ouvriers au travail par la faim. Dès que le salaire dépasse ce niveau, les ouvriers n'étant plus oblig'és"*de travailler tous les jours pour gagner la subsistance quotidienne, abandonnent leur ouvrage et se livrent à la débauche (2). Bien que sorti des classes populaires (il était fils d'un pauvre ouvrier drapier), Petty, en parvenu oublieux de ses origines (ses revenus s'élevaient à 15.000 £ par an), qualifie les ouvriers'de «vile partie de l'humanité» et de « brutes ». — 3° Enfin l'auteur demande, dans le même but, des magasins de blé publics. Ceux-ci ne sont pas destinés, comme d'ordinaire dans la littérature mercantiliste, à produire le bon marché, mais au contraire à produire le renchérissement de cette denrée. Contrairement à l'opinion généralement admise à son époque, l'auteur soutient que le bas prix du blé amène une hausse proportionnelle des salaires ; en cas pareil, en effet, les ouvriers ne veulent plus travailler, « car ils sont si débauchés qu'ils travaillent uniquement pour manger ou plutôt pour boire » . Par suite, dans les années où la récolte est extraordinairement abondante, pour empêcher le blé de se déprécier, il convient de le raréfier artificiellement au moyen de réserves immobilisées dans les dépôts publics (3).
Davenant est un disciple de Petty. Il est l'auteur d'un Essai sur les meilleures méthodes à suivre pour rendre favorable la Balance du commerce. La lecture de cet ouvrage cause quelque surprise. On s'attend à un exposé complet de la politique mercantiliste, et l'on ne trouve, outre beaucoup de statistique, que l'indication des moyens suivants : encouragements au mariage
chandises nationales ; c'est à ces conditions qu'ils seront le moins nuisibles possible, mais ils seront quand même nuisibles ; ce n'est là qu'un pis-aller en attendant leur abolition.
(1) Petty, Treatise of Taxes, cli. vi (Hull, I, p. 54 et suiv.).
(2) Petty, Treatise of Taxes, ch. v, § 15 ; eh, vi, § 4; ch. xiv, § H (Hull, I,p. 52, 55, 87).
(3) Petty, Political Arithnieiick, ch. ii (Hull, I, p. 274-275).
et à la prolification (octroi de privilèges et d'exemptions de taxes aux pères de familles nombreuses, exclusion des célibataires de certaines fonctions et de certaines dignités) ; une population nombreuse est, en effet, une cause de richesse et de force ; — l'assistance par le travail (1) pour procurer le moyen de vivre aux pauvres valides en les faisant concourir à l'œuvre commune de la production ; — la réduction au minimum des impôts indirects de consommation, car ils élèvent les frais de production ; — l'abstention des emprunts publics, car ils font hausser le taux de l'intérêt ; — l'interdiction à l'Irlande d'exporter des tissus de laine et d'établir chez elle des manufactures de lin, afin qu'elle ne fasse pas à l'Angleterre une concurrence ruineuse ; — le maintien de la liberté civile et politique, car (^ liberté et richesse vont de pair »; — enfin, l'auteur insiste longuement sur ce point qu'un pays ne peut accroître sa richesse et sa puissance que par la fidélité aux devoirs civiques chez les particuliers, l'honnêteté et la sagesse chez les gouvernants. Dans toute cette politique, il n'y a de mercantilistes que les mesures relatives à l'Irlande (2).
(1) Davenant a son plan de réforme de l'assistance publique, tout comme Child.
(2) Davenant reste pourtant mercantiliste : « Autant, dil-il, une nation économise sur ses marchandises importées, soit qu'elle les mette en réserve, soit qu'elle s'en serve pour accroître son stock d'or et d'argent ou pour se constituer un trésor analogue ou pour acquérir des richesses durables, autant, pour le moins, gagne-t-elle par son commerce extérieur, sans parler de tous les autres avantages qu'elle l'etire de sa navigation » [Essay upon the probable methocis, etc., 1699, p. 151). Voici, d'autre part, en quels termes il parle de la Balance du commerce : « Si nous connaissions la véritable Balance du commerce et si nous savions profiter de ses renseignements pour régler notre législation et notre manière de vivre, notre pays en retirerait autant de richesse qu'il est nécessaire pour donner à une nation la sécurité et le bonheur. C'est peut-être une entreprise au-dessus des forces humaines que de chercher à établir une balance exacte entre l'Angleterre et chacune des places diverses avec lesquelles elle est en relations, mais il n'est pas sûr qu'un examen aussi méticuleux soit de quelque utilité. Un état général du commerce extérieur, dressé après une sérieuse enquête, avec réflexion et habileté, et portant en lui-même la preuve que ses données ne s'éloignent pas beaucoup de la vérité, serait d'un grand secours pour les hommes d'Etat et les ministres et un guide précieux pour les grandes
252 LIVRK III.
CHAPITHi: V
S 2. — Le mercantilisme combiné avec la doctrine de La-w et lagrarianisme de Boisguilbert ou le Mélonisme.
Le mercantilisme s'adultéra bien plus encore quand il eut à subir l'invasion d'autres doctrines. Ainsi, chez Melon, la Ihéorie de la Balance du commerce se combine avec les principes de Law (1) et l'agrarianisme de Boisguilbert. Voici à quel système l'auteur aboutit.
Les hommes d'Etat doivent s'efforcer de rendre favorable la Balance du commerce afin d'attirer les métaux précieux. Ce n'est pas que ceux-ci soient véritablement une richesse: la monnaie n'est qu'un instrument. Mais, lorsqu'elle circule activement dans toutes les parties de l'organisme social, c'est un instrument tout-puissant pour la création de la richesse; en outre, l'abondance suffisante de la monnaie est un principe de justice dans les échanges : quand la monnaie est trop rare, les détenteurs d'or et d'argent abusent de leur monopole vis-à-vis des détenteurs de marchandises (2). Pourtant, ajoute Melon, il n'en faut qu'une certaine quantité ; la surabondance en est plus nuisible encore que la disette : « si l'argent devenait commun comme les pierres ou même comme le fer, il ne pourrait plus être commune mesure des denrées, parce qu'il serait donné sans mesure » (3). Cette conception du rôle de la monnaie dérive de Law (4). Mais, bien qu'il reconnaisse l'importance du crédit qui stimule la circulation du numéraire. Melon a surtout en vue la monnaie métallique dont Law fut, au contraire, un adversaire implacable.
Quelle politique convient-il de suivre pour obtenir le résultat cherché? « La liberté, déclare Melon, est ce qu'il y a de plus essentiel dans le commerce... » Mais « la liberté, dans un gou-
assemblées délibérantes » (Discourse on the Publick Revenues and Trade, 1698, p. 331).
(1) Melon avait été caissier, et c'est un disciple très éclectique de Law, beaucoup plus mercantiliste que son maître. 11 est l'auteur d'un Essai politique sur le commerce, 1734.
(2) Essai politique sur le commerce, ch. xxii.
(3) Essai politique, ch. xxiv (G. p. 820).
(4) V. infrà.
vernomenL ne consiste pas clans une licence à chacun de faire ce qu'il juge à propos, mais sculemenl de faire ce qui n'est pas contraire au bien général» (1) ... Colbert avait tenu le même langage. « Selon la liberté générale du commerce, dit-il encore, tout transport réciproque devrait être permis ; mais les nations y ont mis entre elles des restrictions, presque toujours par des intérêts.passagers ou mal entendus. Peut-être qu'en permettant tout indistinctement, ce qu'une nation perdrait d'un côté, elle le gagnerait de l'autre ; du moins y aurait-il un avantage général, c'est la destruction des fraudes qui occupent pernicieusement tant d'hommes pour et contre. Mais, pour cela, il faudrait que toute l'Europe y concourût par des vues générales, difficiles à concilier avec les petits intérêts dont la plupart des hommes sont occupés » (2). Melon, tout en proclamant le principe de la liberté économique, est en définitive ramené à la politique restrictive du mercantilisme qu'il justifie en invoquant l'intérêt social : Salus popiili suprema lex esto. Ici encore il se sépare de son maître.
11 demande même la prohibition absolue d'exporter les matières premières et, sauf des exceptions dans certains cas particuliers, de l'importation des produits manufacturés (3). Il estime qu'une «police éclairée» devrait veiller à la répartition des tâches suivant l'Age et le sexe (4) ; enfin il va jusqu'à poser la question de savoir s'il ne serait pas de l'intérêt de l'Etat de rétablir l'esclavage chez les nations civilisées, en le tempérant, il est vrai, par certaines lois protectrices de l'esclave (5) .
D'autre part, il voudrait moins de rigueur dans le régime des corporations (6). En outre, suivant lui, c'est l'agriculture et non
(1) Essai polit., ch. xi (G. p. 756). Aussi VAcle de navigation, dit-il, « n'a rien de contraire à la liberté selon sa véritable définition» {Ibid., G. p. 757).
(2) Essai polit., ch. x (G. p. 749-750).
(3) Essai polit., ch. x.
(4) Ibid., ch. VIII.
(5) Ibid., ch. V. Nous avons déjà dit que Mélon admet le surhaussement delà valeur des monnaies dans l'intérêt du prince (V. ch. xiixviii). Ajoutons ici qu'il demande des encouragements au mariage sous forme de secours aux pères de nombreuses familles .
(6) Ibid., ch. viii. Melon s'inspire ici de Child qu'il cite au ch. xxii.
LIVHl': III. — (JIIAl'ITHK V
rinduslric ou le commerce qui doil occuper le premier rang dans les préoccupations des gouvernants. (Test ici qu'apparaît l'inlluence de Boisguilberl. « L'agiiculture, dit-il, doit être chez nous le premier objet du commerce. Elle ne peut être négligée sans des pertes irréparables » (l). C'est que l'industrie et le commerce dépendent de l'agriculture (2). Da<ns l'intérêt de celte dernière il demande la liberté entière du commerce intérieur des grains, et il pense que la liberté d'exporter le blé devrait être la règle et l'état normal ; cette liberté serait seulement révocable quand le blé atteindrait des prix excessifs (3). Ajoutons qu'il se montre encore libéral à l'égard du luxe qu'il s'est efforcé de réhabiliter en combattant les Edits somptuaires (4).
Le Mélonisme (sauf quelques détails et notamment la doctrine de l'esclavage), fut adopté en France par Dutot (5), Voltaire (G) et Forbonnais (7). Il se propagea surtout en Italie ; c'est sous cette forme que la théorie de la Balance du commerce fut importée dans ce pays au xvni" siècle, et c'est à cette école qu'appartiennent la plupart et les plus notables des mercantilistes italiens, Broggia, Belloni, Genovesi, Verri ; ces deux derniers sont
(1) Ibid., ch. XXIV (G. p. 817).
(2) Ibid. (G. p. 816).
(3) Ibid., ch. II. Il déclare, à propos de l'exporlation des grains, (jue « dans l'alternative entre la liberté et la protection, il serait bien moins nuisible d'ôter la protection que la liberté » {Ibid., G. p. 716-717).
(4) Ibid., ch. IX.
(îj) Dutot avait été caissier de la Compagnie des Indes au temps du système de Law. Il a écrit (d'abord sous forme de lettres) des Réflexions politiques sur les finances et le commerce (1738). Cet auteur critique la théorie du surhaussemenl de la valeur des monnaies énoncée par Melon.
(6) V. surtout Observations sur MM. Jean Law, Melon et Dutot, etc., (1738) ; Lettre à M. T... sur l'ouvrage de M. Melon et sur celui de M. Dutot, 1768 ; V Homme aux quarante écus, 1767. — Sur les doctrines de Melon, Dutot, Voltaire, v. Espinas, La troisième phase et la dissolution du mercantilisme (extrait de la Rev. internat, de Sociologie, 1902). M. Espinas associe Law à ces trois auteurs ; nous dirons bientôt pourquoi nous croyons devoir le séparer des mercantilistes. La même observation s'applique à l'ouvrage de M. Dionnet, Le néo-mercantilisme, etc. (Thèse Fac. Dr., Paris, 1900-1901).
(7^ Sur Forbonnais, v. infrn.
LES DÉGUADATIO.NS D\J MKUCANTILISME 255
loulefois plus libéraux que Melon (1). A cette énumération nous pouvons joindre d'autres économistes de moindre importance : Muralori, Coslantini, Ricci, Pereira, Garli, Serg-io, Slrongoli, Todeschi, Paolini, Venturi, Vergani.
En outre, chez certains écrivains italiens, le Mélonisme s'adjoignit un élément nouveau qui, d'ailleurs, ne répugnait pas à ses principes : le protectionnisme agricole. Celui-ci fut préconisé sous deux formes : droits protecteurs à l'importation du blé, système déjà proposé par Galiani (2) ; primes à l'importation, système pratiqué en Angleterre depuis 1688 et loué par le Français Herbert (3) dans un ouvrage qui eut une certaine vogue dans la péninsule. A cette école appartiennent Bandini (dont l'ouvrage est antérieur à celui d'Herbert), Fortunato, Marchesini ; elle est représentée en Angleterre par Steuart (4) (xviu* siècle).
En Espagne, Uslariz (5) (xviii^ siècle) soutint un système ana-
(1) Verri est ennemi des prohibitions, auxquelles il préfère les droits de douane pour obtenir le résultat cherché {Réflexions sur l'Ec. polit., §^ 8 et 24, trad. fr., Lausanne, 1773, p. o6 et suiv., 308 et suiv.). En outre, Verri est imbu des idées de la philosophie française du xviii^ siècle sur l'égalité des fortunes.
(2) Dans ses Dialogues sur le commerce des blés.
(3) Herbert, Essai sur la police générale des grains, 1757. « Si l'on ne craignait d'effaroucher bien des esprits, dit cet auteur, on n'hésiterait pas à dire que la liberté entière du commerce des grains serait le plus grand bien que l'on pût faire au roj-aume » (p. 186). A titre de transaction, il conseille une échelle mobile de droits de sortie, en attendant que l'on arrive au système anglais des primes à l'exportation.
(4) Dans l'ouvrage très diffus et parmi les théories trop souvent flottantes de cet auteur, l'on retrouve la doctrine de Melon. La population tient une grande place dans son système. Après avoir dit que « l'agriculture est la base de la multiplication » {Recherches sur l'Econ. Polit., trad. fr., t. I, p. 4'6), il déclare pourtant que « la multiplication est la cause efficiente de l'agriculture » sauf dans les sociétés primitives {op. cit., t. I, p. 207). L'accroissement de la population, la prospérité de l'agricultui'e et de l'industrie dépendent de l'état de la Balance du commei'ce et d'une active circulation de la monnaie [op. cit., 1. II, ch. XXIX ; liv. Ul, passini). 11 est plus favorable aux corporations que Melon et plus hostile au luxe. — Sur son protectionnisme agricole, v. liv, II, ch. XV.
(o) Ustariz, Théorie et pratique du commerce et de la marine '1724),
256 LlVKi: m. — CHAPITRE V
logue ; cependant il insista principalement sur le protectionnisme induslrialiste.
Enfin quelques mercantilistcs de la dernière heure, tels que Beccaria, Rochetta, Laonice (pseudonyme de Corona) poussèrent l'éclectisme jusqu'à faire des emprunts même aux Physiocrates. Fondre les principes physiocratiques dansxin système mercantiliste n'était pas une tâche aisée ; Laonice notamment, n'aboutit qu'à un mélange incohérent.
Notons, pour terminer, que bon nombre des derniers mercantilistcs reconnaissent qu'une même politique économique ne convient pas également à toutes les nations ; que la conduite des gouvernements doit varier avec la situation géographique, la nature du sol, le climat, etc., des divers pays.
Enserrés dans les limites forcément étroites de ce Précis, nous ne pouvons insister sur les nuances qui, chez les différents auteurs, diversifient certaines théories accessoires sur la population, l'intérêt, le luxe, le commerce des grains. En ce qui concerne ces deux dernières questions, ce qui a été dit à propos de la pratique mercantiliste (1) s'applique également à la doctrine : les théories du luxe et du commerce des grains ne reposent pas sur le principe unique de l'accumulation des métaux précieux ; l'on invoque, en outre, en faveur des Edits somptuaires, des idées d'ordre moral et politique ; en faveur des res-
trad. libre de Forbonnais (1753) sur la 2« édit. (1742) : « Lorsque l'argent circule en abondance par le commerce, la consommation des denrées est plus grande, les ventes se répètent, les payements sont plus prompts, plus assurés, les terres se cultivent avec plus de soin. La santé du corps politique ressemble à celle du corps humain ; lorsque le sang circule Jaien il répand la vigueur et la force dans tous les membres » (trad. ^.,2*^ partie, p. 140). — Sur son protectionnisme agricole, V, ch. xcii (trad. II, p. 79 et suiv.). Il existe une étroite parenté d'idées entre Ustariz et Ulloa (auteur d'un ouvrage sur le Rétablissement du commerce et des manufactures d'Espagne (1740), traduit par Plumart de Dangeul (175.3). — Ulloa adopte la formule de la Balance du commerce en la combinant avec la doctrine industrialiste. Mais il ne dit pas par quelles raisons il entend justifier son désir d'attirer les métaux précieux. 11 n'y a pas trace non plus chez lui de protectionnisme agricole. On peut se demander si l'on doit le classer parmi les purs mercantilistcs. (1) V. suprà, p. 200.
i.KS DKGKADATKINS DT MI-IiCANTILISMK 257
LiicLions au commerce des grains l'inlérèt supérieur de l'alimentalion du peuple. Celle-ci est considérée comme une fonction essentielle de l'Etat, comme l'une des branches de l'administration. Il y eut toute une série d'auteurs qui traitèrent la queslion du commerce de grains exclusivement à ce point de vue politique. Ils forment ce que l'on peut appeler l'école annonaire.
hëcole annonaire fut surtout florissante en Italie et en Allemagne. Nous citerons, pour l'Italie, Casali et di IMoraes au xvi" siècle ; Segni et Tapia di Belmonte au xvii'^ ; Campilli, Villano, Coppola, Aleandri au xvni" ; pour l'Allemagne, les caméralistes Obrecht, Bornitz, Klock, Besold, Bêcher (xvii" siècle), etc.
Avec le temps, ïannonarisme se fit de moins en moins rigoureux. Il semble, d'ailleurs, que l'idée de la liberté du commerce intérieur des grains rencontra moins de résistances <|ue le principe de la liberté d'exportation.
CllAlMTHK M
lui L AMINUMIE EMHK I-A 1 HEOIÎlE OLANTHATINE DKS IMilX El LA THÉOIUE DE e'eMUCIIISSEMENT DES NATIONS FAIÏ l'ac- CU3IULATION DES METAUX PRECIEUX. — APPRECIATION Dl MERCANTILISME.
.Nous avons \ u (jue deux ycaiulcb llicories lureiil élaboré»- • lans la prrioilc ijiie nous éludions aoUiellemenl : la théorie quanlitalive des prix eL la lliéone de renriehisseiiienl des nations par i'accumulalion des métaux précieux. Les adeptes de la seconde admettent presque unanimement la première, sans discussion. Pourtant, n'y a-t-il pas antinomie entre l'une et l'autre ? N'eslil pas contradictoire de chercher à augmenter sans cesse la masse des métaux précieux par une Balance du commerce favorable, si l'on admet que leur abondance doit amener luie hausse constante des prix dont le résultat nécessaire sera d'entraver les exportations, sans compter qu'elle ne peut se produire sans causer des souiï'rances et des perturbations ?
Peu d'écrivains })araissent avoir aperçu ce problème. Au xvni^ siècle seulement, quelques-uns ont tenté de le résoudre.
§ 1. — Théories statiques.
(ialiani, suivant qui, d'ailleurs, le gouvernement ne doit pab. toujours et en tous pays, prendre pour principe directeur de sa conduite économique l'accumulation des métaux précieux (1), déclare inévitables les variations de prix causées par des variations en sens inverse de la valeur de la monnaie ; une commune
(Il Galiani, qui traite de la ^iouiiaio, n'a j)as foiimilé uiio vcrilahlo Ihéoric ihi commerce extérieur.
TIIlioUlK QUANTITATIVK KT MKISCAN TILISME 259
mesure des valeurs iuvariable esl une chimèie. Sans doule, peut on cliie ; mais s'il y a là un mal nécessaire encore doit-on s abslenu- de Tai-o-raver par des moyens artificiels. Mais, pour Gahani, la hausse des prix, loin dèlre un mal, est au contraire un indice sûr de prospérité. A l'en croire, elle ne peut nuire à personne ; tout renchérit en même temps et dans les mêmes proportions ; les rapports de valeurs demeurent donc les mêmes (1). C'est là une affirmation purement gratuite et démentie par les faits r2) ; un temps très long- est souvent nécessaire pour cpie la hausse se généralise d'une manière uniforme. D'ailleurs, à supposer même que l'équilibre se rétablisse instanlanément, les individus qui se trouvent créanciers et point débiteurs en vertu de contrats antérieurs à l'époque de la hausse n'en seraient pas moins lésés. Fût-on disposé à les sacrifier d'un cœur léger, il resterait encore que la hausse des prix place un pays dans des conditions d'infériorité au point de vue de la concurrence internationale.
La doctrine de Law permettait de sorlir du cercle vicieux. La monnaie, d'après lui, possède la vertu de stimuler, par la circulation, l'activité .'conomique (:i) ; dès lors, l'excédent de numéraire lourni par le solde créditeur d'une Balance du commerce favorable doil élrc innnédialement absorbé par les demandes de lagricullure, de l'industrie et du commerce que surexcile une abondance plus g.ande de monnaie ; enlrainé dans le torrent de la circulation, il ne produira pas une hausse des prix. L'accroissement du stock monétaire tend sans doute à produire cette hausse ; mais c'est là une tendance théorique qui, à la condition •lue la monnaie circule, se trouve annihilée par laugmenlation proporlionnelle du besoin des échanges due, elle aussi, au nouvel aftlux de monnaie.
Cette conséquence n'est pas indiquée par Law, qui jette par dessus bord la théorie delà Balance du commerce. Elle est assez
(1) V. Galiani, Délia Moneta, liv. II, ch. n [Scnaori classici italiani ri, Er. pohl., Parte Mod., l. III, p. 154 et suiv.^.
(2) V. saprà, liv. Ilf, ch. i, p. 12:; et suiv
(3) V. infrà, liv. III. di. iv.
•2()0 uvHK m. — (.iiAiMTiu: vi -
va^nicmcnL formulée en ces termes i)ar Melon : « La (luanlilé (l'or el d'argent portée en Europe depuis la découverte de l'Amérique aurait été capable de faire le même effet (c'est-à-du'e de
faire hausser les prix) si la prodigieuse augmentation du
commerce n'avait augmenté le besoin 4u gage des échanges proportionnellement à la (juantité de pays devenus commerçants... » (1). Mais c'est la solution très nettement adoptée par Vcrri. Cet autftur fait une distinction. « Si une nation, dit-il, acquiert ces trésors tranquillement, sans travail, comme par des mines abondantes, ou par l'eiTet de l'opinion qui force les autres peuples à lui porter leur argent comme un
li-ibut, ces trésors, bien loin d'amener l'industrie de la nation
ne font que l'endormir et plonger les hommes dans une profonde léthargie. Lorsque les trésors entrent dans un Etat par cette voye, ils tombent entre les mains d'un petit nombre qui regorgent de richesses, s'abandonnent aux excès du luxe, dédaignant les productions qu'ils font venir des étrangers.... >> (2). Dans cet état de stagnation où, à l'intérieur du pays, les marchandises et la monnaie sont comme immobilisées, dans cet état morbide de l'appareil circulatoire national, l'abondance de métaux précieux fera renchérir toutes choses (3). Verri est donc d'un avis tout opposé à celui de Galiani ; pour lui la hausse des prix est bien un symptôme de décadence. Mais il en ira tout autrement si l'abondance de monnaie est due à la prospérité de l'industrie et îi l'état favorable de la Balance du commerce. Alors « on verra s'accélérer la circulation intérieure; s'inventer de nouvelles commodités pour la vie et de nouvelles aisances ; les arts et les ; manufactures se perfectionner ; inventer de nouvelles méthodes j pour opérer plus facilement et mieux dans les unes et dans les 1 autres et pour exécuter les ouvrages avec plus de promptitude; | tout respirera la culture des talens, l'aisance et la vie » (4)...
(1) Melon, Essai polil., ch. wii (G. IS'tM, i>. 77S).
(2) Yeri-i, Réflexions sur rKronomir poUli</'i>', i XIII (Inui. fr.,1 -/.»,, p. H.3-H4).
(3) Ibid. (If. fi'., \>. 11"' .
4) Hnd. (Ir. fr., p. 112-113 .
TiiKOHii: (,»rA\nTATîvi'; kt mkhcamilismi;
•nv
Alors, les prix no hausseront pas; au contraire, les progrès de l'industrie les feront diminuer: « et voilà comment l'augmentation de l'argent qui par soi-même devrait faire renchérir toutes
les marchandises, en fait baisser au contraire le prix lorsque
celte abondance d'argent est le fruit de l'industrie générale ; et cela parce que le mouvement intérieur et le nombre des achats et des ventes continuelles l'augmente d'autant plus que la marchandise universelle (1) se répand et se subdivise davantage sans que sa valeur se hausse au-dessus de son juste niveau » (2).
La distinction que fait l'auteur entre les deux moyens d'acquérir les métaux précieux, Texploitation des mines et le commerce extérieur, nous paraît, au point de vue de la hausse des prix, tout à fait arbitraire. En outre, l'idée que la monnaie jouit du privilège de se créer à elle-même une demande est singulièrement exagérée. L'abondance du numéraire est bien plus l'elïet que la cause de l'activité économique. Pourtant, la doctrine de 'V'erri n'est pas entièrement fausse. La surexcitation de la production et la multiplication des échanges intérieurs sont deux phénomènes nécessairement concomitants, et le second paralyse, dans une certaine mesure, la tendance à la hausse des prix que produit l'augmentation de la quantité de monnaie.
Un autre écrivain italien, Filangieri, semble, au contraire, considérer la hausse des prix comme inévitable si le numéraire devient plus abondant par suite d'une politique protectionniste. Aussi se borne-t-il à dire qu'il faudra parer à cet inconvénient, quand il se produira, en s'efforçant de maintenir strictement en équilibre les deux plateaux de la Balance du commerce : importations et exportations. L'on devra, par exemple, temporairement au moins, consacrer l'excédent de numéraire à l'achat d'objets de luxe à l'étranger ; la pratique du « luxe passif » fonctionnerait en quelque sorte comme une soupape de sûreté (3).
Assurément, l'emploi de ce procédé n'est pas facile ; car il
(1) Par « marchandise univorselle » Vorri onloncl la monnaio.
(2) Fii^flex. RurVEc. polit., § xvir (tr. fr., p. lij-UG).
(3) Filano-ipri, Scienza délia legislazione (1780), liv. II, ch. xvi et
r.iviîi: III. — ciiAi'rrnr vi
exig-ft que l'on connaisse exactement le montant du numéraire surabondant. En outre, celte théorie contient presque une con- «lamnation du mercantilisme (1) : singulier mercantilisme, que celui qui conseille le luxe, pour faire fuir une partie des métauxprécieux ! L'auteur ne confesse- t-il pas par là cpi'il est chimérique de rêver une Balance du commer^ce favorable, que les oscillations des prix résultant du mouvement des métaux précieux produisent nécessairement, entre les importations et les exportations, un étal d'équilibre, qu'aucune politique humaine ne peut rompre ?
S 2. — La dynamique mercantiliste de Cantillon.
Bien avant Filangiei-i, Canlillon avait essayé de chercher u!.ie issue par la même voie. Mais celui-ci put demeurer mercantiliste en faisant observer, avec juste raison, que ni l'adaptation des prix nominaux à la quantité de monnaie ni, par suite, l'état d'équilibre entre les importations et les exportations, ne se réalisent instantanément, sans résistances, comme l'égalisation do niveau d'un liquide dans deux vases communiquants, La Balance du commerce tend vers l'équilibre sans jamais pouvoir l'atteindre. Lorsqu'elle se trouve être favorable, lafllux des métaux précieux, tant quil dure, tend à la rendre plus favorable encore; mais ce mouvement ascensionnel ne peut se prolonger perpétuellement ; peu à peu, les prix haussent; de plus en plus, les exportations se ralentissent et une oscillation en sens inverse va fatalement se produire. Seulement, si la nation a un « bon fond », et si ses hommes d'État savent intervenir au moment voulu et avec adresse, la Balance, au bout d'un certain temps, redeviendra favorable, et ce va-et-vieni se continuera indéfini-
(1) D'ailleurs i-'ilangieri n'admet le Colberlisme que pour les pays ([II i, situés au milieu des terres, environnés de montagnes, et dépourvus de voies navigables, ne peuvent pas transporter au deliors leurs denrées agricoles ni leurs produits manufacturés. C'est dans cette liypottièse que se pose pour lui la question qui nous occupe. On peut dire qu'en principe l'auteur est lil)re-échangiste, car cette hypothèse est assez exceptionnelle.
TiiKonii: (jiANTFTA rivi: rr MKitCANTir.iSMr.
•HV.)
ment lanl qiio l'organisme social ronservera sa vigueur (1). La hausse nominale des prix ne cause ({ue des rélrogradalions passagères qui n'empèchenl pas l'opulence de faire un nouveau pas en avant à cluKiue marée monlanlc. I^e progrès économique ne p(Mil tMre conliiui : une nation, nirme forte, poursuit sa destinée en j)assant [)ar des alternalives de prospérité et de décadence. « Lorsqu'un Etat est parvenu au i)lushaut point de la richesse », il ne man(juera pas de letomher dans la pauvreté par le cours ordinaire des choses.... Voilà à peu près le cercle que pourra faire un Etat considérable qui a du fond et des habitants industrieux, Un habile ministre est toujours on état de hii taire recommencer ce cercle » (? .
Le Mercantilisme a donc eu, avec Cantillon, sa théorie di/namifjuc. C'est là, crovons-nous, la première tentative qui ait été faite pour formuler les lois du mouvement de l'organisme économique, pour expliquer la naissance des crises et leur périodicité. Sur ce point, Cantillon a été suivi par l'Italien Beccaria(3).
Si l'on veut bien admettre qu'il y a une part de vérité dans l'idée de Verri, et si l'on entend la théorie quantitative des prix comme nous l'avons fait précédemment, en s'efforçant de tenir compte des facteurs divers qui interviennent dans la formation du prix nominal, nous pouvons dire que nous possédons désormais les éléments d'une théorie du commerce international fondée sur la loi des valeurs internationales. Nous aurons l'occasion de reparler de cette question à propos de l'Ecole rdassique.
1 Cantillon, iis.Sifj sur hi nnliirr <lii ro//*//i. m r/énéral, II'' partie, cil. \iii, édil. i~'\]\, p. 239 et suiv.
(2) Canlillon, np. cit., II, vin, p. 244 et 2')7. — L'auteur suggère que '< le prince ou la législature devrait retirer de largent, le garder pour des cas imprévus et tâcher de retarder la circulation par toutes les voies, hors celles de la contrainte et de la mauvaise foi, afin de prévenir la trop grande cherté des ouvrages et d'empêcher les inconvénients du luxe [llnd., p. 245).
i3) Beccaria, Elomenti di Econ . piihhlici, partie IV, ch. iv, j;^^ 27 el 28 (Dans Scritt. rhas. ilal. fil h'mn. polil., Parle Moderna, t. XII, p. Sti et suiv.).
'2<ji LivHi; m. — ciiai-ithi; m
S 3. — Appréciation du Mercantilisme.
Ouel jugement convient-il de porter sur le Mercantilisme ? La théorie mercantiliste est un mélange d'idées fausses et d'idées vraies. Les purs mercantilistes (1) considèrent les métaux précieux non pas sans doute comme l'unique richesse, mais du moins comme la richesse supérieure. Or, cette idée n'est pas dél'endable. La monnaie est une richesse car elle répond à un besoin, celui de l'échange qui s'impose avec une impérieuse nécessité dans les sociétés fondées sur la division du travail. Mais, en tant que monnaie, elle n'est pas une richesse con.sommable ; elle n'est qu'un instrument destiné à rendre les transactions plus faciles ; elle est un moyen et non une fin ; par suite, elle ne peut être la richesse suprême.
Il faut d'ailleurs rappeler, à la décharge des mercantilistes, que leur conception de la richesse n'est pas une, et qu'ils entendent également par richesse nationale la masse de choses propres à satisfaire aux besoins des individus. Mais ils croient aune sorte de transsubstantiation par suite de laquelle les métaux précieux contiendraient réellement, à un état supérieur, l'essence de toute richesse consommable. Or la monnaie est seulement un équivalent, universel sans doute, mais un simple équivalent; et, d'ailleurs, la richesse virtuelle ne saurait être considérée comme étant supérieure à la richesse en action.
Par suite, dans leur politique, les Mercantilistes se montrent trop préoccupés d'attirer et d'accumuler les métaux précieux ; en conseillant aux nations la thésaurisation et la frugalité, ils oublient trop que, selon le joli mot de La Fontaine : L'usage seulement faitla possession,
et comme à l'avare que le fabuliste met en scène on peul leur
dire :
Puisque vous ne touchez jamais à cet argent.
Mettez une pierre à la place, Elle vous vaudra tout autant.
(Ij Nous ne parlons pas maintenant du principe de Melon que nous retrouverons chez Law à qui il l'a emprunté.
TiiÉouii; grANTiTATivi; i;t mkucantilis.mi; 'i()o
Il est vrai que, par suite de leur incertitude sur la notion de l'ichesse, ils supposent tantôt que l'argent doit être thésaurisé, tantôt, et moins IVéquemment, qu'il doit être employé.
Ce qui seulement est vrai, c'est que la monnaie est une richesse d'une grande importance sociale. Les adversaires des Mercantilistes ont commis, à notre avis, une exagération en sens inverse en affirmant qu'il est indilïérent pour un Etat de posséder peu ou beaucoup de monnaie. L'expérience a plus d'une fois prouvé qu'un pays peut être troublé par des contractions monétaires. Pour une masse d'échanges donnée, et dans un étal (lu crédit donné, il faut une quantité déterminée de monnaie. En vain l'on invoque la théorie quantitative des prix; en vain l'on allègue que, si la monnaie devient plus rare, sa puissance d'acquisition plus grande supplée à sa quantité devenue moindre, (>t que la baisse des prix ramène vite les métaux précieux par la voie du commerce extérieur. Il faut tenir compte des frottements qui se produisent dans le mécanisme ; l'adaptation des prix à la quantité de monnaie et l'adaptation du commerce extérieur aux prix ne sont pas des phénomènes instantanés ; la crise peut être longue ; jusqu'à ce que l'équilibre se rétablisse, il y aura des souflVances humaines, des déperditions de forces et de capitaux que l'on ne peut envisager avec indiflerence. Ce n'est pas sans raison qu'aujourd'hui encore l'on voit les hommes d'Etat, les (inanciers et les grands établissements de crédit s'inquiéter du mouvement des métaux précieux et surveiller attentivement les cours du change.
Les Mercantilistes n'ont pas eu non plus entièrement tort do se préoccuper de la constitution d'un trésor de guerre. A l'heure actuelle encore l'Allemagne a le sien, et chez nous le gouvernement compte sur l'encaisse de la Banque de France. Pour les premiers frais de l'entrée en campagne, il faut de grosses sommes immédiatement disponibles ; les trésors de guerre étaient nécessaires surtout à une époque où les emprunts publics n'offraient pas les mêmes ressources qu'aujourd'hui ; les transports d'espèces expédiées aux armées devaient être aussi plus fréquents en un temps où les relations de change étaient moins
2l*)(» Liviti; m. — ciiAi'iTin; vi
développées ; d'ailleurs l'argent était toujours nécessaire pour l'achat des papiers de chanf>e. Enfin, il ne Cant pas oublier que In guerre élail alors rétat normal des nations.
Nous avons dit, en outre, ([u'h l'idée d'accumulation des métaux précieux se trouve allit-e, en des proportions diverses suivant les auteurs, celle du développement do,s forces productives de la nation. Celte dernière a survécu. Si l'on veut bien la garder seule et faire abstraction de l'autre, comment apprécieronsnous les procédés delà politique mercantiliste ?
Il est impossible de demander grâce pour le l)ullionisme (rpii ne peut viser qu'à la conservation des métaux précieux) ; — ni pour la réduction arlilicielle du taux de l'intérêt: à supposer même qu'un faible taux de l'intérêt soit toujours un signe (;t une cause de prospérité (1), c'est là un phénomène que la loi est impuissante à produire (2). Au surplus, les plus éclairés des Mercantilistes ont fait eux-mêmes bonne justice de ces pratiques.— Nous ne prétendrons pas non plus sauver du naufrage le système réglementaire ; la réglementation légale nuit à l'esprit d'invention sans réussir toujours à assurer la victoire de l'industrie nationale contre la concurrence étrangère (3) ; — ni le système de la police des grains : il ne peut que ruiner l'agriculture et engendrer la disetle (4) : — ni les privilèges: ils
(1) Les Mercantilistes et les Pliysiocrates adoptent cette proposition sans restrictions ; Adam Smith et, en général, les économistes modernes ne l'admettent qn'avec des distinctions. Child soutient qu'un faible taux do l'intérêt excite l'épargne parce qu'il faut plus d'argent pour vivre on rentier ; on peut tout aussi bien soutenir qu'il la décourage parce que nombre d'individus ne peuvent avoir t'ospoir d'atteindre le but .
(2) V. supin, p. 241 .
(.3) La réglementation avait également pour objet et parfois pour pi-('lexte de protéger les consommateurs nationaux contre la fraude ; aujourd'hui l'on recourt plutôt, pour atteindre ce but, aux moyens répressifs. La réglementation industrielle est cependant réapparue ;i l'époque moderne, elle fait chaque jour de nouveaux progrès; mais elle est aujourd'liui conçue dans l'intérêt de l'hygiène et de la sécurité des ouvriers.
(4) Nous rocoimaissons cependant qu'autrefois, dans un |)ays dc-pourvu (oïDine l:i l-'rance d'une marine de guerre suffisammenl puissante, la
ÏHEOHIF. QIAMI IATIM: l.T MKKCANTlLISMi:
pouvent se défendre lorsqu'il s'agit de récompenser la création d'industries nouvelles, mais le régime moderne des brevets d'invenlion nous paraît bien préférable ; — ni enfin les lois sompluaires: dangereuses pour le progrès, car, 1res souvent, ce qui e<^l luxe aujourd'hui sera demain chose banale, elles sont, eu onlre, inefficaces: une expérience séculaire la surabondamment prouvé.
La seule institution mercantiliste qui puisse encore prétendre à la vie est le protectionnisme, cest-à-dire Tintervenlion de I Etat pour placer la production nationale dans des conditions d'égalité vis-à-vis de ses rivales étrangères. C'est par ce lion d(» parenté surtout (|ue l'Ecole actuelle de l'Economie politique nationale se rattache à l'Ecole mercantiliste.
Le protectionnisme des raercantilistes fut essentiellement un |)rotectionnisme industriel; au besoin, ils sacrifiaient l'agriculture à l'industrie manufacturière, quand ils estimaient qu'il y avait entre elles contradiction d'intérêts. La première question qui se pose à nous est donc celle de savoir s'ils ont eu raison de viser surtout et avant tout au développement des manufactures. Un éniinent historien des doctrines économiques, M. Ingram, déclare que « si la pensée de l'époque, au lieu d'être poussée par les circonstances contemporaines, avait pu être guidée par les prévisions sociologiques, elle se serait engagée avec ardeur dans le sentier qu'elle a choisi empiriquement. L'organisation de l'in- <luslrie agricole, ajoute-l-il, ne pouvait à cette période faire des progrès sensibles, car la direction de ses opérations était encore entre les mains de la classe féodale, qui ne pouvait, en général, s'approprier réellement des habitudes de la vie industrielle, ou se mettre suffisamment en harmonie avec les travailleurs de ses domaines. L'industrie des villes dut précéder celle des campagnes, et cette dernière ne devait se développer que par l'action indirecte de la première. Il est clair que ce ne fut que dans la vie du prolétariat ouvrier dont les travaux sont forcément les plus continus et
proliilDilion d'exporter les grains pouvait avoir l'état de «•uerre pour excuse.
i.ivHi: m. — ciiAiTiiu: vi
les plus sociaux, qu'on put appliquer plus tard pour la première fois une discipline systématique qui devait s'étendre ensuite aux populations rurales »(1). Nous ne croyons pas que l'exactitude de cette thèse puisse être rigoureusement démontrée;et la thèse contraire soutenue par Adam Smith (2) ne s'impose pas davantage à notre raison. Ouand il s'agit de faits sociaux^d'une étendue aussi grande et d'une durée aussi longue que le Mercantilisme, nous sommes bien obligés de reconnaître que ce qui a été devait être ; mais quelque facile que soit l'explication après coup de la direction prise par l'évolution, dans l'affirmation que cette évolution était nécessaire, il n'y a qu'un acte de foi, un acte de foi obligatoire parce qu'il est commandé par la force brutale des faits. En tout cas, cette politique presqu'exclusivement industrielle ne pouvait se perpétuer : Theure de l'agriculture devait venir, car l'on ne conçoit pas de progrès industriel durable sans un développement parallèle de l'agriculture.
D'ailleurs, que l'épanouissement de l'industrie manufacturière dût ou non précéder celui de l'agriculture, les Mercantilistes ont eu raison de croire à l'avenir industriel de leur pays ; la France, par exemple, a eu raison de ne pas suivre les avis de Sully, de ne pas croire qu'un décret providentiel l'eût prédestinée à être de tout temps exclusivement productrice de denrées agricoles, de toiles et de draps communs ; aujourd'hui, l'on voudrait, au contraire, nous persuader qu'elle a été créée pour fabriquer les objets de luxe, fournir à l'univers les bijoux, les articles démode, etc.
Le but poursuivi a été atteint. Nous l'avons déjà constaté pour la France (3) et l'on n'ignore pas qu'il en fut de môme pour
(1) Ing-ram, llist. de VEcon. Polit., Lrad. fr., 1893, p. ;J9.
(2) Adam Smitli, Recherches sur la nature et les causes de la Richesse des Nations, liv. III. — D'après lui, l'agriculture doit, dans le cours naturel des choses, se développer préalablement à l'industrie manufacturière. Mais, après la chute de l'Empire romain, les institutions imprimèrent à l'évolution « une mai'che rétrograde et contraire à l'ordre naturel «.Mirabeau avait soutenu la même thèse dans VAmi des Hommes.
(3) Y. suprà, liv. Itl, ch. i, p. 101 et infrii l'Appendice placé à la suite du liv. III.
TIII-OHIK QUANTlTATlVi: KT MEUCANTILIS.MK 269
rAnglelerre. Malgré qu'elle ail suivi la inême conduite (1), l'Espagne ne s'est pas relevée de sa décadence ; mais une arme ne peut suppléer à l'énorgio du combattanl. Seulement l'industrie anglaise et l'industrie française se sont-elles développées grâce au protectionnisme ? Les contemporains l'ont cru (2). Le Hollandais Jean de ^^'itt (Pierre Delacourt), par exemple, s'exprime ainsi à l'ég'ard de la France : « L'on sait qu'elle ne subsistait autrefois que par Tagricuiture, et, par conséquent, on ne lui pouvait nuire par la guerre de mer; mais depuis le règne de Henri IV et dans la suite, on a mis de si gros droits sur les entrées de toutes les manufactures étrangères et les manufactures de soyes, laines, toiles et toutes sortes d'autres métiers y sont tellement augmentés que les Français livrent à présent plus d'étolTes et d'ouvrages que les étrangers n'en sauraient consommer » (3). Est-ce là une erreur? Propler hoc ou simplement ciim hoc ? ne faut-il pas plutôt dire que le progrès industriel s'est accompli malgré le protectionnisme ? Tel est le véritable problème.
L'observation des faits ne suffit pas à le résoudre. La théorie seule peut nous fournir une conviction. Mais en ce qui concerne cette théorie, nous ne pouvons que renvoyer aux Traités généraux d'économie politique. Nous pouvons d'autant moins entrer dans le détail de cette question, encore aujourd'hui si ardemment débattue^ que nous la rencontrerons de nouveau plus tard. Nous dirons seulement qu'à notre avis, si le libre-échange international doit être adopté comme idéal et même comme règle normale, le protectionnisme, exception faite des prohibitions qui doivent
fl) Au xviiie siècle, deux écrivains espagnols, Uslariz et Ulloa, se plaignent, il est vrai, que la législation mercanliliste soit presque tombée en désuétude clie2 eux. Elle y fut, en outre, contrariée et déformée par une fiscalité exagérée.
(2) A l'époque modei'nc, l'étude des faits a conduit à la même conclusion les plus éminents de ceux qui, en Angleterre, se sont spécialement consacrés à l'histoire économique de leur pays : Cunningham et l^ogers.
(3) Jean de Witt, Mémoires, II<= partie, ch. iv (Trad. fr., 3*^ édit., liatisbonne, 1709, p* 186).
LivKi: m. — cii.VFiTKi: \i
«*lre condamnées, peul èlrc commandé à un pays donné e,l à uno époque donnée soit par la nécessité de sauvef»arder son indépendance, soit par l'inlérèt (ju'il ))ent avoir à lavoriser l'éclosion de certaines industries naissantes que l'on espère appelées à une brillante destinée, ou à préserver certaines industries anciennes menacées par des modilications, qu'on peut ne pas croire éternelles, survenues dans les conditions <le la concurrence internationale ; nous pensons que les sacrifices immédiats (jue le pays s'impose en ces cas ne sont pas stériles. Nous estimons donc ([ue le protectionnisme mercantiliste, bien que le principe en ait été souvent exagéré ou mal appliqué dans la pratique, a été une nécessité de l'époque. Mais toute institution protectionniste est forcément éphémère.
CllAPlTUK \JI
LA iiliACTlo.N AMl-.MERCAMlLISTIi.
SECriOrs I. — Li:s cA[ SES Dv: la héaction.
La réaction conlic le .Mercantilisme conimence au nionicnl même (wn'-wni" siècles) où ce système économique atleiul >oii apogée. Il est aisé d'en discerner les causes ; elles se peuvent loules ramener à cette considération que les institutions sur- \iveiil souvent à leur raison d'être ; alors les inconvénients qui leur sont lorcément inhérents demeurent seuls et deviennent de plus en plus intolérables. Il nous suffit donc maintenant de mon- Irer le revers de la médaille.
La politique mereantiliste créait des antagonismes d'intérêts cuire les diverses classes de la nation. Elle suscitait des conflits entre les privilégiés eux-mêmes. Les monopoles se heurtaient ;uix monopoles ; il nétait pas un privilégié qui ne se plaignît d empiétements sur le domaine qui lui était réservé ; de là des querelles interminables. En France, les tailleurs furent en contestation avec les fripiers pendant plus de trois siècles ; an XAUi'^ siècle, le litige n'était pas encore tranché, car l'on ne parvenait pas à trouver un critérium sûr pour discerner un habit neuf d un habit vieux. Les oyers-rôtisseurs de Paris plaidèrent de 150*.) à 1578 contre les poulaillers, puis de 1579 à 1628 contre les cuisiniers (1). ■< Les charcutiers et les boulangers, dit M. Levasseur à qui nous empruntons ces exemples, plaidaient contre les cabaretiers qui vendaient du lard et du pain à leurs pratiques. Les orfèvres de Paris plaidaient contre les merciers, les lapidaires, les horlogers, les graveurs, les fondeurs, les fourbisseurs
^1) \ . Luvasscur, Ilisl. (/es ri. ouvr., U II, jj; 102 cV siii\.
•272 fivm, m. — ciiaimthi. mi
cL jnovo(|iiuienl de IGO 1 à 10^7 (juuranle-cinij senlences du Cliàlelet. Les merciers (jui vendaient toule espèce de marchandises, se trouvant en rapport avec un grand nombre de métiers, avaient plus de querelles encore que les autres ; de IfiOOà 1650 on trouve dans un seul recueil soixante-douze règler^ents qui délimitent leurs droits et ceux des diverses corporations. Les plus humbles métiers n'étaient pas à l'abri dos jalousies et des poursuites. Les petits ramoneurs savoyards vendaient dans les rues quelques verroteries et un peu de quincaillerie : quatre ou cinq corporations leur intentèrent des procès à ce sujet et les auraient privés de leur modeste industrie si le roi ne les eût pas pris sous sa protection immédiate « (1).
Plus d'une fois aussi, la petite industrie, organisée ou non eu corps de métiers, protesta ou se révolta contre les établissements nouveaux que le roi installait à côté et au-dessus d'elle en les comblant de ses faveurs. Ouand Colbert introduisit la fabrication de la dentelle italienne à Reims et à Aurillac, les dentellières à l'ancienne mode se livrèrent à des charivaris et cherchèrent à empêcher le travail des ouvrières embrigadées par le ministre. A Alençon, ce furent de véritables émeutes féminines(2) ; l'agent de la Compagnie du Point de France chargée de propager l'industrie nouvelle faillit être tué.
La politique mercantiliste mettait de même en opposition les hauts négociants dont le seul désir était d'importer et d'exporter le plus possible, au mieux de leurs intérêts, et les manufacturiers qui, toujours inquiétés par la concurrence étrangère, réclamaientsans cesse de nouvell«« restrictions à la liberté du commerce international. A mesure que grandit l'intluence de la classe marchande, ses réclamations durent être plus écoutées. C'est d'elle, nous l'avons vu, que sortit la théorie déjà plus libérale de la Balance du commerce ; c'est d'elle également que sont sortis les premiers manifestes libre-échangistes.
Dès 1598, nous voyons aux prises deux grandes villes. Tours
(1) Levasseur, op. cil., l. II, p. 413.
(2) \'. Levasseur, op. cil., l. II, jj. 248' eL [>. 2ij0 eL suiv.
LA RÉACTION ANTIMERCANTILISTE 273
et Lyon, à propos d'un projet de prohibition des soieries étranf^ères. La première, centre de la fabrication des draps d'or, d'argent et de soie, réclame cette mesure, et elle est soutenue dans la lutte par LatTemas ; la seconde, centre du commerce de ces mêmes étotTes la combat (1); toutes deux envoient des députés au roi pour soutenir leurs intérêts.
En 1601, lorsque Lafïemas consulte les corporations parisiennes sur ses projets de réforme, les merciers protestent contre les édits qui prohibent l'importation de certains produits manufacturés (2)
En 1654, les six corps marchands de Paris demandent, dans des remontrances au roi, la liberté du commerce, et ils trouvent, pour la défense de ce principe, des arguments que les modernes partisans du libre-échange ne pourraient renier (3).
Os arguments furent de nouveau invoqués, à l'appui de la même thèse, devant le Conseil général du comtnerce en 1701. Outre quatre conseillers d'Etat et deux maîtres des requêtes, le Conseil comprenait douze délégués des grandes villes manufacturières ou commerçantes : Paris (qui en avait envoyé deux), Lyon, Marseille, Bordeaux, Lille, Rouen, Dunkerque, Nantes, La Rochelle, Saint-Malo, Rayonne. Chacun de ces délégués présenta un Mémoire. Neuf de ces documents nous sont parvenus (4j ; le délégué de Rouen, représentant les fabricants de
1^1) La prohibition fui édictée mais guère observée, parait-il. — V. Fagniez, Ec. soc. de la France sous Henri IV, p. 105. note 4; et Hauser, La liberté du commerce et la liberté du travail sous Henri IV, dans Rev. histor., t.LXXX, II, p. 237 et suiv. (novembre-décembre 1902), et Revue bourguignonne, publiée par l'Université de Dijon, t. XIII ,p. 1 et suiv. (mars 1903),
(2) Laffemas a publié les avis des corporations consultées à la suite de son livre La commission, édit et partie des mémoires de l'Ordre et establissement général des manufactures en ce royaume, 1601.
(3) V. les Remontrances au Roi par les six corps de marchands de la Ville de Paris sur le fait du commerce, elc. dans Forbonnais, Rech. et Consid., t. II, p. 128 et suiv. édit., Liège 1738,
(4) Ils sont conservés en manuscrits à la Biliolhèque Nationale ; de Boislile les a publiés in extenso dans la Correspond, des contrôleurs généraux, t. II, Appendices, p. 482 et suiv. On en trouve des extraits dans Clément, Hist. du syst. protecteur, pièces justificatives, a° 7,
*i7i LIVRK III. CHAl'ITIU-; VII
draps el de loile de Xoimandic, se |)ioiioncc sans aiiciiric rc's- Iriclion pour la polilicpui morcanlilisLe ; 1<,'S aulros, représindaiil les inlérèls du haul négoce, réelamenl la liberlé ou loiil au moins une liberlé plus grande. « La libcrl(; esL làine el 1 éléuieiil du coninierce », dit le délégué de Nanles. « La liberlé esL le j)reniier mobile du commerce », dil le dépuLé de la Rochelle. « 11 faut revenir de la maxime de M. Colberl qui prélendail que la France pouvail se passer de tout le monde », dil le député de Lyon, elc.
Le mercanlilisme créail un antagonisme non moins accentué entre la classe industrielle el coinmei'canle el la classe agricole; dans l'intérêt des manufactures, il visait à l'avilissement du prix du blé. Son triomphe avait été celui de la haute bourgeoisie f'abricante ou marchande ; mais celle-ci peu à peu avait acquis la terre, et voici qu'au xviii*^ siècle elle tient sur l'agriculture le même langage que la^noblesse campagnarde, Goudar se plaint amèrement des excès de l'industrialisme : « Une espèce de maladie, dit-il, gagna ceux qui gouvernaient l'Etal. Tout fut établissement de fabriques... La plupart de nos ménagers furent changés en artisans... Cette manie s'est toujours accrue depuis. Tous nos ministres d'aujourd'hui parlent manufactures : c'est à présent le langage à la mode... Cependant ces hommes d'Etat, ces combinateurs de la puissance de la Monarchie, traversent euxmêmes de vastes pays incultes, ou mal mis en valeur ; et il ne leur vient jamais dans l'esprit que ce désordie prend sa source dans cette grande aftluence d'arts superflus qui dépeuplent les campagnes de laboureurs... Plusieurs millions de sujets sont employés à faire valoir nos arts, tandis que nos champs n'ont pas assez de laboureurs. Toutes nos villes regorgent d'étoffes du protluit de nos manufactures. Bientôt nous n'aurons plus de pain, nous n'aurons que des habits. On a beau vanter le système des arts: lorsqu'il ne sera pas fondé sur une agriculture floiissanle, il sera toujours lui-même la première cause de la ruine
p. 285 et suiv. ; dans Daresle de la Cliavanne, Hisl, de l'Adinin. en France, t. II, pièces justifie. ; et dans Martin, La grande industrie en France sous le règne de Louis XIV, Appendice III, p. 374 et suiv.
LA RÉACTION ANTIMKUCANTIMSTK 27o
des Etats » (1). — « L'agriculture, dit de même le marcjuis de Mirabeau, est encore à l'état d'enfance. Les premiers hommes de (liîuiue société l'ont tous honorée ; les seconds se sont, pour ainsi ilire, hâtés de la négliger. La Table du chien qui laisse le corps pour l'ombre a toujours dépeint l'humanité en général ; eh 1 c[uel art mérita jamais d'être étudié et perfectionné avec plus de soin ? » (2).
Le consommateur était, lui aussi, en conflit incessant avec le fabricant ; c'est lui qui faisait les frais des privilèges carie monopole engendre la cherté ou il n'a aucune raison d'être ; on le contrariait, en outre, dans ses goûts. Un jour, un tailleur imagine de confectionner des boutons avec des morceaux d'étoffe pris à la pièce dont il avait fait l'habit; cette innovation plaît au j»ublic, les nouveaux boutons obtiennent la préférence. Mais le privilège des passementiers-boutonniers se trouve menacé. Le Conseil du Roi est, en outre, informé « du préjudice que cause dans le royaume l'usage qui s'est introduit de porter des boutons de la même étoffe des habits au lieu qu'auparavant ils étaient de soie, ce qui en faisait une grande consommation particulièrement dans la province du Languedoc» ; une déclaration du"25 septembre 1694 interdit cette nouvelle mode (3).
Lne autre fois, le Conseil du Roi est informé que « l'usage s'est intioduit et il se fait commerce depuis quelque temps d'une sorte de boutons dont les moules sont couverts d'une étoffe de crin faite au métier, en forme de ruban tissu..., ce qui étant également contraire au bien et à l'avantage des manufactures de
(1) Les intérêts de la France mal entendus, etc., t. I, p. 26-30, 1757.
(2) Mirabeau. L'Ami des hommes, édit. Avignon, t. I, p. 83, 1756.
(3) V. Levasseur, Hist. des Cl. ouvr., t. II, p. 412. — V. en outre, p. 431-432 du même ouvrage, une sentence du lieutenant de police de Paris condamnant à 20 livres d'amende un fripier chez qui l'on avait saisi « un juste-au-corps, une culotte de drap gris brun tout neufs, garnis de boutons du même drap et un juste-au-corps et veste de drap
r,ougeâtre vieux et une culotte de ratine couleur de pain d'épices
vieille, le tout garni de boutons de mesme étoffe,. . » Le magistrat, pour cette fois, avait voulu se montrer indulgent. Des particuliers furent condamnés à 200 livres d'amende pour avoir porté des boutons de celte sorte ; en 1709, l'amende fut portée à oOO livres.
27(i LIVRE m. — nilAPITHE VII
soyc el auti'es matières servanl à la fabrication des boulons et préjudicial)le aux maistres passementiers-boutonniers auxquels, suivant les statuts et règlements de leur communauté, il n'est permis d'en faire qu'à la main et à l'aiguille» : les boutons au métier furent également frappes d'inlerdit^(l).
La liberté des chapeaux n'existait pas non plus. La Compagnie des Indes avait en France le monopole de la vente du poil de castor; les chapeaux de castor pur coûtaient par suite très cher. On inventa les demi-castors, mélangés de poils de castor et de poils d'autres animaux. La puissante Compagnie obtint, à plusieurs reprises au cours du xvn' siècle, la proscription des demi-castors ; des amendes énormes furent édictées contre les contrevenants ; le demi-castor n'en conserva pas moins sa vogue. De guerre lasse, la Compagnie consentit à une transaction : elle toléra le mélange de poils de castor et de poils de lapin, mais elle interdit rigoureusement le poil de lièvre (2).
Plus fameux encore a été, dans l'histoire de cette lutte entre la mode et le privilège, l'épisode des « toiles peintes » (3). On appelait de ce nom les indiennes, tissus de coton portant des impressions de fleurs. Les premières avaient été importées des Indes ; puis, des imitations en furent fabriquées en Hollande et en Angleterre. Ces étoffes obtinrent en France, au xviii"^ siècle, un succès énorme. En 1709, on les prohiba pour protéger les tissus nationaux ; on en interdit même la fabrication en France pour proléger les étoffes de laine et de soie. Pendant un demisiècle, le Conseil du Roi ne cessa de rendre arrêts sur arrêts, sans pouvoir arrêter la contrebande. Il y eut une question des toiles peintes, et elle souleva d'ardentes polémiques auxquelles prirent part certains membres du groupe physiocratique. Les femmes furent plus fortes que l'administration. Les robes d'indienne furent de plus en plus portées, et les plus grandes dames de la cour se firent elles-mêmes fraudeuses pour s'en parer. Le 12 juillet 1715, la célèbre marquise de Nesle parut dans le jardin
(1) Y. Levasseiir, op. cil., t. II, p. 432-43.3.
(2) V. Levasseur, Hist. des cl. ouvr., t. II, p. 410 et suiv,
(3) V. Levasseur, op. cit., t. II, p. 580 et suiv.
LA RÉACTION ANTIMEKCANTILISTE 277
des Tuileries « avec une robe de chambre brodée de Heurs de soie et façon des Indes sur toile du même pays ». L'achuinislration s'en émut ; le lieutenant de police se rendit à l'hôlel de Nesle et le marquis dut s'eng-ag-er à interdire désormais cette toilette à sa femme (1).
C'est pourtant l'intérêt du consommateur que l'on alléguait pour solliciter le renforcement des privilèges ou de nouveaux règ-iements : ne fallait-il pas le protéger contre la fraude? (léné parfois dans ses fantaisies et obligé de subir des prix élevés, n'était-il pas, du moins, assuré de la bonne qualité des marchandises qu'il achetait? Pas toujours; la surveillance était exercée par les jurés des corporations et par des agents royaux. Quant aux jurés, ou bien leur intérêt leur conseillait l'indulgence, ou bien, en certains cas, la jalousie motivait leurs rigueurs. « On ne saurait, dit l'inspecteur du commerce du Dauphiné, compter sur ce que font les gardes-jurés; car rarement voyons- nous qu'ils fassent en notre absence aucune saisie d'étolïes défectueuses quoiqu'il y en ait un grand nombre » (2). Un ancien intendant du commerce, Roland de la Platière, écrit dans VEncyclopédie : « Les jiu'és sont des espèces de tyrans dans le corps du commerce qui n'emploient leur autorité qu'à tourmenter leurs confrères, à satisfaire leurs vices particuliers, à favoriser leurs parents, leurs amis, à assujettir les uns à toutes les gênes dont il s'exemptent eux-mêmes » (3). Quant aux agents royaux, ils étaient souvent incompétents: leurs charges étaient vendues; pour les acquérir il était donc seulement nécessaire de pouvoir y mettre le prix. En outre, pourvu qu'ils touchassent leurs droits, la qualité des produits les laissait assez indiil'érents. « Il est notoire, dit au début du xvn'^ siècle le jurisconsulte Loyseau, que ceux qui ont ces offices sont ordinairement gens incapables de faire
(1) V. G. Martin, La Grande Industrie en France sous le règne de Louis XIV, p. 200-291 (D'après de Roislilo, Corresp. des conir. rjénér., t. III, n» 1714).
(2) Levasseur, Ilisl. des cl. ouvr., l. II, p. 476, noie 2 (Extrait des Ai'chivos nationales).
(3) V. Encyclop. méihod., V° Arts et Manufactures, II« Supplément, n» 39.
■27S LIVRE m. CHAl'ITHK VII
la Visitation ot controlle des marchandises (1), qui aussi ne rof^ardont pas quelle elle est pourveu qu'ils soient payez de leur droit ; et s'ils l'examinent c'est afin d'exiger un plus grand droit qu'il ne leur est attribué pour y aj)poser leur sceau. Ce qui est néanmoins cause de tromper le peuple qui voyant en une marchandise la marque d'approbation publique,'* ne fait difficulté de l'acheter pour bonne » (2). En 17'24,« il fut officiellement constaté, dit M. Schelle dans sa Monographie sur Vincent de Goiirnaii, que les drapiers marquaient eux-mêmes leurs draps avec les timbres des contrôleurs. Gournay constata des faits analogues » .
Le régime se retournait contre ceux mêmes qu'il avait pour but de protéger. La réglementation était la contre-parlie du privilège, el elle se faisait sans cesse plus étroite et plus minutieuse. Enserrés dans les prescriptions d'un Code toujours grossi qui leur imposait l'emploi de certaines matières premières, de certains procédés techniques, l'adoption de certains types, etc., etc., les producteurs ne pouvaient suivre ni leurs propres inspirations ni le goût changeant du public ; l'esprit d'invention était étouffé, les hommes d'initiative se sentaient oppressés par la routine. L'application des règlements n'était pas non plus sans entrahier des frais et des pertes de temps. Toutes les pièces d'étoffe devaient être visitées et marquées ; or, elles ne l'étaient pas à domicile ; les fabricants devaient transporter leurs pièces à la Halle municipale ou à un bureau de contrôle qui pouvait être éloigné du lieu de leur résidence. Enfin le moindre manquement exposait le délinquant à des peines disproportionnées ou humiliantes : amendes énormes, confiscation, destruction, exposition au pilori de la marchandise défectueuse, mise en interdit de la fal)ri(jue, etc. Et si, comme nous l'avons vu, les officiers royaux manquaient parfois à leur devoir, en d'autres circonstances ils
(1) De fait, c'était un ancien fourrier de la grande écurie du roi qui, sous Henri IV, était contrôleur des cuirs à l^oiLiers (V. Fagniez, Ec. soc. de la Fr. sous Henri IV^ p. 86).
(2) Loyseau, Du Droict des offices, liv. II, cli . iv, §î; "3 el 74 (édit, P^ris, 1620, p. 264).
LA REACTION ANTIMFKCANTILISTE
faisaient preuve d'un zèle iiiLempeslil'. « Les exemples fourmillent (le ces sortes de méprises de leur pari, dit un auteur du wiu" siècle, Clicquot-Bleivache. En voici nu entre le grand nond)re de ceux que nous pourrions cilcr. On fabritpiait autrefois à Arconsat, village du Forcst, situé à deux lieues de Tliiers, des ciseaux de fer que les marchands de INlarseille vendaient au LevanI, en Barbarie et en Espagne. Les inspecteurs qui veillaient sur cette fabrique ont trouvé mauvais qu'on achetât des ciseaux sans Irempe, n'imaginant pas qu'on en pût faire usage. Ils en arrèlèrent la fabrication, comme contraire aux règlemens. On a découvert îong-tems après que ces ciseaux de fer servaient à moucher les chandelles en Barbarie el ailleurs (1). Mais il n'était plus tems : la fal)rique d'Arconsat était tombée, et en conséquence plusieurs villages des environs furent luinés et dépeuplés » (2).
La réglementation constituait, en outre, une trojj précieuse ressource pour la fiscalité royale ; c'était comme une mine inépuisable d'impôls. Il fallait une armée d'officiers pour veiller à l'exéculion des règlements et. comme le roi faisait argent de leurs charges, il en créait, dans les moments de détresse financière, beaucoup plus encore (pi'il n'était besoin. Au xvni'- siècle, en France, l'état-major de cette armée comprenait le Conseil et le Bureau du commerce, les intendants du commerce et les inspecteurs des manufactures ; puis, à des degrés inférieurs venaient les jurés des corporations et une multilude innombrable de contrôleurs, aulneurs, visiteurs, jaugeurs, mesuieurs, essayeurs, etc., sans cesse aux aguets, épiant les moindres mouvements des marchandises, toujours prêts à s'en emparer pour y apposer des plombs, cachets, etc., que naturellement il fallait payer. Bien que sur les halles et marchés de Paris il y avait plus de 2.000 officiers de ce genre (3) ; à lui seul, le commerce des
(1) Un règtemenl du 24 dccom])re 174.3 prescrivait la trempe des ciseaux ; les inspecteurs avaient ol>éi avou^lément à leur consigne.
(2) Clicquot-Blervaclie, Considérations sur le commerce cl en particulier sur les compagnies, sociétés el maftrises,p. 9r»-96, Amsterdam, 1758.
i3j V. Levasseur, IJist. îles cl. oucr.. t. Il, p. 8o7.
vins en avait près de 900 à entretenir (1). L'on vit ainsi surgir les charges les plus extraordinaires : des contrôleurs de perruques, des compteurs de foin, des contrôleurs-visiteurs de suif, des contrôleurs-courtiers de volailles, des contrôleurs-essayeurs de beurres et de fromages, des juréshongrieurs, des inspecteurs des veaux, des inspecteurs-visiteurs-langueyeurs de porcs et pourceaux, etc. (2). « La plupart de ces officiers, dit Forbonnais, étaient autant de tyrans érigés pour mettre le commerce à contribution, gêner sa liberté, décourager les artisans, les marchands, et anéantir la consommation » (3). Ce n'est pas que l'industrie et le commerce lussent, en général, trop taxés : la plus forte partie des contributions publiques était supportée par la terre ; mais cette forme d'impôt était gênante, vexatoire, et par suite odieuse ; les officiers royaux étaient parfois injuriés ou chassés à coups de bâton (4). Le contrôle des cuirs causa des émeutes à Lyon, àTroyes, à Gaen,au Mans, etc., en 1596(5), à Rouen en 1G.34 ; dans cette dernière ville, le contrôle des draps et des teintures amena un nouveau soulèvement en 1639 (6). Sans doute, la réglementation n'était que le prétexte de cette fiscalité malencontreuse ; il n'en est pas moins vrai que celle-ci devait discréditer celle-là dans l'opinion publique. Le Mercantilisme en était arrivé à créer des conllits aigus entreles fabricants et l'administration.
11 avivait également la haine entre nations. Les prohibitions et tarifs protecteurs suscitaient des représailles. En France, ils avaient amené la rupture des relations commerciales avec l'Espagne de 1601 à 1604; avec la Hollande de 1671 à 1678; avec
(1) V. Levasseur, op. cit., l. II, p. M74, note I, ot Bechcrches hist. sur le sysl. de Law, p. 6, note 2.
(2) V. dans Levasseur, Hist. des Cl. ouvr., t. II, p. 'My2, note 1, une liste qui, dit l'auteur, (( n'est probalîlenienL pas tout à fait complète » des offices relatifs au commerce et à l'induslrie créés de 1689 à 171b.
(3) Forbonnais, Recherches et Consid., édit., Liège 17;)8, t. I, p. 309.
(4) V. Levasseur, Ilist des cl. ouvr., t. II, p. 476, note 2 ; G.Martin, La Gr. Ind.en France sous le règne de Louis A7\', p. 327.
(y) Fagniez, Ec. soc. de la France sous Henri IV, p. 87, (6j V. Levasseur, Iliftl. des cl. ouvr., t. II, p. 191.
LA RÉACTION ANTIMF.RCANTILISTE 281
rAnglolerre, en 1701 ; le tarif de 1667 avait môme été Tune des causes de la guerre de Hollande en 167'3 (1).
Enfin, on s'était rendu compte que l'insuffisance de l'agricullure nalionalo, due à un industrialisme trop exclusif, peut être un danger en cas de guerre. En France, certaines expéditions militaires, au cours desquelles nos armes avaient été victorieuses, durent être abandonnées et terminées par des traités peu avantageux, à cause de la disette à l'intérieur. « Le songe de la ruine de la Hollande, commencé sous le règne de Louis XIV, allait être vérifié, dit Goudar, dans nos guerres sous celui de Louis XV. Nos généraux n'avaient qu'un pas à faire pour arriver aux portes d'Amsterdam. Cette industrieuse nation, habile dans le commerce, mais qui touche toujours au moment de sa ruine dans la guerre, n'avait d'autre ressource que de s'embarquer pour les Nouveaux-Mondes, qui sont à sa disposition ; lorsque la disette des grains, ou pour mieux dire la famine, qui menaçait plusieurs de nos provinces, arrêta nos armes victorieuses, au plus fort de nos conquêtes » ('2). « Qu'on lise l'histoire de nos traités de paix depuis soixante ans, dit-il encore : on trouvera que la crainte de la famine les a presque tous dictés » (3).
Tels furent les inconvénients qui apparurent lorsque le mercantilisme, comme un arbre qui se dessèche, eut produit à peu près tout ce qu'il pouvait produire de bon. Un nouveau courant d'idées devait se former dans le sens de la liberté ou, tout au moins, d'une liberté plus grande, et d'un retour à l'agriculture trop oubliée.
SECTION II. — Les nouvf.aux principes directeurs.
L'on ne peut pas dire que la réaction anlimercantiliste ait fait surgir des idées entièrement nouvelles ; mais elle éleva au rang
(1) V. Clément, Hist. du Syst. protecteur.
(2) Goudar, Les intérêts de la France mal entendus, 1757, t. I, p. 14.
(3) Op. cit., t. I, p. 22, note. — Ce danger était déjà redouté du mercantiliste Mun.
282 LIVRE m. CIIAPITUE VII
de /)rincij)es fondamenlaux et ilirecleurs des idées autrefois primées et paralysées par (rniilics ciilirremenl diiïérentes.
§ 1 . — La notion de richesse.
Négation de la mpvématie des métaux précieux. — La notion de richesse s'épura et s'unifia. L'on rejeta l'idée de la précellence des métaux précieux pour s'en tenir exclusivement à cette définition donnée par Boisguilbert : « La richesse n'est autre chose que le pouvoir de se procui-er l'entretien commode de la vie tant pour le nécessaire que pour le superflu » (1). — « L'argent nesl point un bien de lui-même, dit-il encore, et la quantité ne fait
rien pourvu qu'il y en ait assez pour soutenir les prix (2). Ce
n'est ni l'étendue d'un pays que l'on possède, ni la quantité de l'or et de l'argent que la corruption du cœur a érigées en idoles qui font absolument un homme riche et opulent ; elles n'en forment qu'un misérable Il s'en faut de beaucoup qu'il suffise
pour être riche de posséder un grand domaine et une très grande quantité de métaux précieux quand l'un n'est pas cultivé et l'autre ne se peut échanger contre les besoins immédiats de la vie comme la nourriture et les vêtements desquels personne ne saurait se passer. Ce sont donc eux seuls qu'il faut appeler richesses » (3). North s'exprime de la même manière (4) et rappelle, à ce propos, la fable du roi ^lidas. Le même principe est répété par Law (5) et par tous les adversaires du mercantilisme. Xou^ avons vu, d'autre part, comment un disciple de Law, en introduisant cette conception de la richesse dans la théorie mercan-
(1) Boisguilljert, Le détail de la France, G. 1843, p. 210.
(2) Boisguitbert. op. cit., G. 1843„p. 209.
(3) Boisguilberl, Dissertai, sur la naf. </e.s- riclie.tses, G. 1843, p. 394- 39:1.
(4) Noiih, A Discoiirse conceniing Ihc neir monry ligttler, p. 3o-49.
(5) V. notamment. Lettres sur le nouveau si/st . dcf finances. Lettre lit (G. 1843, p. 673) : « 11 n'y a de richesses réelles i)armi les hommes
que les denrées et les marchandises L'or, l'argent ce ne
sont là que des richesses représentatives ou des signes de transmission des richesses réelles. »
LA R1:A(.TI0N ANTIMI.KCANTILISTl-: 283
lilisle, (^(''a le syslômc aii(|M('l iioii^^ avons donné le nom de Mclonisme (1).
Mais on alla parfois plus loin. Xon seulement on déli-ôna lor et rarp;-ent, mais on prétendit les reléii^uer k un rang- très inférieur, A en croire certains auteurs, il serait vain de s'inquicHer de la quantité de monnaie possédée par un Etat; un pays aurait toujours autant de monnaie qu'il lui en faut. D'après Norlh, sous un régime de liberté, la circulation monétaire s'adapte toujours spontanément aux nécessités des échanges (2). Hume déclare de même que l'argent est toujours à son niveau, si l'on n'obstrue pas artificiellement les canaux de la circulation internationale : qu'en cas de disette ou de surabondance de numéraire l'équilibre se rétablit automatiquement, par la baisse des prix qui favorise les exportations et décourage les importations, ou par la hausse qui produit les efVets contraires (3). Nous avons déjà dit qu'à notre avis il y a là une exagération (4) : elle eut pour cause le besoin de réagir contre le système mercantiliste de l'accumulation des métaux précieux.
C'est de la même manière que s'expliquent les malédictions proférées contre l'or et l'argent par Boisguilbert qui est surtout
(1) Y.suprà. p. 252etsuiv. « Il est peut-être nécessaire, dit Melon, de détruire ici l'erreur de ceux qui croient que les pays abondants en mines d'or et d'argent sont les plus riches. . . La force d'un pays vient de sa plus grande quantité de denrées de première nécessité. L'or et l'argent qui n'en sont que le gage n'y suppléent qu'autant que ces denrées abondent » {Essai polit., eh. i, G. 1843, p. 711-712).
(2) North, Discourses on Trade, préface. « Un peuple, dit-il, ne peut pas manquer de monnaie pour suffire aux besoins du trafic ordinaii-e, et il ne peut pas en avoir plus qu'il n'en a besoin. »
(3) Hume, Essai sur la Balance du Commerce. Cependant Hume, qui n'a pas le mérite d'être toujours logique avec lui-même, corrige parfois, en d'autres endroits, ce qu'il y a de trop absolu dans ces affirmations [X. son Essai sur la Circulation monétaire (notamment petite collect. Guillaumin, p. 23 et suiv.). L'auteur, faisant une distinction très subtile, soutient que ce qui importe c'est non la quantité absolue, mais le mouvement d'augmentation ou de diminution de la monnaie. Mais, si ce mouvement peut produire des perturbations funestes, peut-on dire que l'argent est toujours « à son niveau » !
(4) Y. suprà, p. 26S.
un pamphlétaire : « 11 y avait peu de fausses divinités dans l'antiquité, (lit-il, auxquelles on sacrifiai généralement toutes choses ; on immolait aux unes des l)èles, aux autres des fruits et des liqueurs et, dans le plus grand aveuglement, la vie de quelques malheureux. Mais l'argent en use bien plus tyranniquement : on brûle continuellement à son autel, non toutes ces denrées dont il est en quelque manière rebuté, mais il lui faut des immeubles ; si l'on veut capter sa bienveillance, encore faut-il que ce soient les plus spacieux, les plus grandes terres ; les dignités autrefois du plus grand prix et même les contrées entières ne lui sont pas trop bonnes ; ou plutôt ne font qu'aiguiser son appétit ; et pour les victimes d'hommes, jamais les fléaux, dans leur plus forte union et leur plus grande colère ne détruisirent un si grand nombre d'hommes que cette idole d'argent s'en fait immoler » (1). On sait que, pour secouer la tyrannie de ce Moloch sanguinaire, pour le réduire au rôle de « très humble valet du commerce » qui est le sien, l'auteur proposa de lui donner comme concurrente la monnaie de papier (2), idée que Law tenta de réaliser. L'écho de ces imprécations retentit encore, mais adouci, dans ÏAmi des hommes du fougueux marquis de Mirabeau (3).
§ 2. — Les sources de la richesse.
Prépondérance (iltrilniée à l'agricultiur. — Le mercanliliste Petty avait écrit (jue « le travail est le père et le })rincipe actif
(1) Boisguilbert, Dissertai, sur la naf . des richesses, ch. v (G. 1843, p. 414).
(2) V. suprà, liv. III, ch. m, p. 180.
(3) V, Mirabeau, L'ami des honunes, édit. Avignon 17;JG, t. II, p. 32 et suiv. Il est visible que l'auteur en veut à la fortune mobilière d'avoir désagrégé le régime féodal. L'on sait que L'Ami des Hommes fut écrit par Mirabeau antérieumcnt à sa conversion à la Physiocratie et, d'ailleurs, antérieurement .-i la constitution de cette doctrine. — Sur Mirabeau préphysiocrale, v. l'excellente monographie de M. Brocard, Les doet. économiques et sociales du marquis de Mirabeau dans VAmi des fiommes, Paris, Giard, 1902. — Cf. Ripert, Le Marquis de Mirabeau, etc. (Thèse Fac. Droit de Paris, 1'"'" partie, p. 57 et suiv..l900-l'.)0l).
LA KEACTION ANTIMERCAXTILISTE
de la richesse comme la lerre en est la mère » (1). « La terre, tlil un aulre mercanliliste, Canlillon, esl la source ou la matière doù l'on lire la richesse ; le travail de l'homme est la forme qui le produit » (2). Hume tient à peu près le même langage (3). Ces formules (dans lesquelles le capital se trouve encore oublié) allaient réhabiliter l'agriculture considérée comme facteur de la richesse nationale,
Mais il y a plus, et voici que l'on commence à faire de celle-ci le facteur primordial qui gouverne les autres : « Tous les biens de la France, dit Boisguilbert, étant divisés en deux espèces, en biens-fonds et en biens de revenu d'industrie, cette dernière qui renferme trois fois plus de monde, hausse on baisse à proportion de la première. En sorte que la croissance des fruits de la terre fait travailler les avocats, les médecins, les spectacles et les moindres artisans, de quelque art qu'ils puissent ètre,de manière qu'on voit très peu de ces sortes de gens dans les pays stériles, au lieu qu'ils abondent dans les autres » (4).Herbert déclare que « l'agriculture est la base la plus solide des nécessités, des commodités, de la richesse et de la puissance. La négliger, c'est laisser afîaiblir un Etat » (5).
« La véritable puissance d'un Etat, dit Goudar, est celle qui a pour base l'agriculture : 1° parce qu'elle est au-dessus de tous les accidents étrangers ; "2" parce que c'est une puissance créatrice, qui fortifie les nerfs des Etats, en augmentant continuellement ses richesses ; 3° parce que tout y est réel ; 4° parce que ses productions sont indépendantes des préjugés, des goûts, des caprices et des bizarreries des nations Sans l'agriculture
(1) Pctty, Treatise of Taxes, ch. x, § 10 (édit. Hull, I, p. (j8).
(2) Cantillon, Essai sur la nat. du coniin., ch. i (c'est par cette phrase ([ue débute l'ouvrage). — Cf. Mirabeau, L'Ami des tiommes lédit. 1756, l. I, p. 197) : « La terre est la matière et le travail est la forme ».
(3) Hume, Essai sur l'intérêt. « La terre produit tout ce qui est nécessaire à l'homme, mais Fart et l'industrie doivent se joindi-e à la nature pour qu'il puisse faire usage de toutes ses productions » (G. 1847, p. o2-o3).
(4^ Boisguilbert, Le détail de la France, ch. ii (G. 1843, p. 173). (5) Herbert, Essai sur l'agriculture, à la suite de son Essai sur la police générale des grains, 1757, p. 304.
286 LIVHK III. — «IHAIMTKK Vil
toute-puissance est précaire Elle seule peut donner l'empire
(le la terre et de la mer à la nation qui l'établit pour le premier
principe de son administration ii;^éiu';rale On a beau vanter le
syslème des arts : lorsqu'il ne sera pas fondé siir une agriculture florissante, il sera toujours lui-même la première cause de la ruine des Etats. Le manufacturier ne fait" que subdiviser les matières; le laboureur en crée toujours de nouvelles » (1). — VAmi des hommes entin démontre longuement et répète à satiété que « l'agriculture est le premier des arts » ('2), celui dont tous les autres dépendent. Il compare l'Etat à un arbre : les racines sont l'agriculture, le tronc est la population, les branches sont lindustrie ; les feuilles sont le commerce proprement dit. C'est une grossière erreur que d'« arroser l'arbre par les feuilles » et non par les racines (3) ; l'industrie agricole doit être développée préalablement à l'industrie manufacturière el au commerce ; la prospérité de la première produit nécessairement el peut seule produire la prospérité des deux autres (4). L'auteur ajoute môme que «. l'agriculture es/, par excellence, l'art qui peut se passer de tous les autres, tandis que les autres ne sauraient se passer de lui (5).... La production de la matière première est d'une nécessité indispensable ; l'art d'ouvrer n'est que d'une nécessité d'habitude et seconde (6).
(1) Les inlérris (le In France mal entendus, 1757. t. I, p. 7-8 ; p. 9 ; p. 10; p. 30-:il.
(2) Mirabeau, L'Ami des hommes, t. I, ch. m (êdil. 17o6. Aviqnon, t. I, p. 75 et suiv.) .
(3) Op. cit., t. II, p. 17 et suiv.
(4) Op. cit., t. II, p. 20 et suiv.
(:j) Mirabeau, L'Ami des hommes, J, ch. m (édit. 1750, l. 1, p. 8.3). L'auteur se contredit d'ailleurs en un autre endroit (I, ch. viii, édit.
1756, t. I, p. 394) : « Les arts méchaniques sont tellement liés à
tout le reste que sans eux il serait impossible que la société subsistât. »
(6) Mirabeau, op. cit., \, ch. vi (édit. 1756, t. I, p. 229-230). — Cf. Clicquot-Blervache, Considérai, sur le commerce, 1758, p. 5. ^< La classe des colons est la roue motrice qui doit faire mouvoir toute la machine du commerce, » Rappelons ici que cette réhabilitation de l'af^riculture fait également partie de lu doctrine de Melon (V. suprà,Vi\. III, ch. v, p. 254).
LA RIÎACTIOX ANTIMKRCANTILISTK 287
§ 3. — Prépondérance économique et sociale attribuée aux propriétaires fonciers.
Dans l;i lln-oiic mercantiliste, l'on (•on^^i^lé^,■lil, en j^énéral, le i^rand industriel ou le grand néi^ociant comme eonsliluant ce que Le Play tlénomma, plus lard les u aulorilé.s ï^oeiales ». Un mercantilisle, Cantillon. rompit avec la tradition et attribua ce rôle aux propriétaires fonciers. D'après cet auteur, le propriétaire foncier est « l'acteur principal » dont le caractère détermine la marche de la production, de la circulation et de la consommation des richesses. Le revenu national, issu de la terre, se divise en trois parts : Tune forme la rente du propriétaire, l'autre est dépensée à la ville par le fermier, la troisième est consommée sur place à la campagne. Seule la rente du propriétaire foncier constitue un véritable revenu ; les deux autres fractions sont des salaires payés par le propriétaire. « On peut établir, dit-il, que, excepté le prince et les propriétaires de terre, tous les habitans d'un Etat sont dépendans ; qu'ils peuvent se subdiviser en deux classes, savoir en entrepreneurs et en gens à gages ; et que les entrepreneurs sont comme à gages incertains, et tous les autres à gages certains » (1). Les goûts et les habitudes du propriétaire déterminent en quel sens les producteurs dirigent leurs clTurts, car le propriétaire est le demandeur principal : il est, en outre, l'arbitre de la mode, le régulateur de la consommation nationale, car les autres classes discutent sa manière de vivre. Pour les mêmes raisons ses goûts et ses habitudes déterminent les fluctuations des prix sur le marché. Pour les mêmes raisons enfin, de ses goûts et de ses habitudes dépend le mouvement delà population ; la population, en effet, dépend des subsistances ; elle augmente donc quand le propriétaire emploie les produits de la terre à la subsistance des habitants ; elle diminue quand le propriétaire emploie les produits delà terre à l'acquisition d'objets de luxe ; elle diminue surtout « lorsque les seigneurs et propriétaires tirent des manufactures (Hrangères
(1) Cantillon. Essai sur lu nal. clucomm., I, cli. xiu (édit. ITjo, p. 71).
leurs draps, leurs soieries, leurs dentelles, etc., el s'ils les paient en envoyant chez l'étranger le produit des denrées de TElat (1), ils diminuent [)ar là extraordinaireraent la subsistanee des habitants ». Cette nouvelle conception de l'organisation économique se retrouve chez l'antimercantiliste Mirabeau qui, sur ce point, suit Cantillon. « Tous les ordres et hommes d'un Etat, dit-il, subsistent aux dépens des propriétaires des terres ; c'est un principe reyu » (2). Il cite, en outre, et s'approprie la phrase suivante du livre de Cantillon, qu'il qualifie « un ouvrage hors de pair : « Le nombre des habitants dans un Etat dépend des moyens de subsister, et comme les moyens de subsistance dépendent de l'application et usage qu'on fait des terres, et que ces usages dépendent principalement des volontés, goûts et façons de vivre des propriétaires des terres, il est clair que la multipli cation ou décroissement des peuples dépendent d'eux » (3).
§ 4. — Existence de lois naturelles inéluctables.
L'idée que les phénomènes économiques sont régis par des lois naturelles, que l'on ne peut violer sans dommages, se trouve déjà, nous l'avons vu, chez le mercantiliste Petty. Elle fut reprise par les antimercantilistes. Boisguilbert l'affirme avec une vigoureuse éloquence : « La nature, dit-il, loin d'obéir à l'autorité des hommes, s'y montre toujours rebelle et ne manque jamais de punir l'outrage qu'on lui fait » (4). En Angleterre, Tucker déclare également qu'il est aussi vain de vouloir régler les mouvements du commerce qu'il le serait de vouloir prescrire des
(i) Cantillon, Essai sur la nat. du conini., I, cli. xv (édit. 1755, p. 98). — V. sur tous ces points les ch. xii-xv de la 1''^ part. (édit. 1755, p. 55 et suiv.).
(2) Mirabeau, L'Ami des hommes, I, ch. vi, p. 206.
(3) Op. cit., I, ch. VII (p. 237). Extrait de Cantillon, Essai sur la nat. du comm., I, ch. xv (édit. 1755, p. 107-108). — Cf. Pluniart de Dangeul : « A l'égard des propriétaires des terres et des laboureurs, on observerait que ce premier emploi des hommes étant le fondement de tous les autres, cette classe mérite les plus grandes attentions à y étendre les progrès du travail et delà population » [Remarques sur les avantages et les désavantages de la France et de la Grande-Bretagne, 1754, p. 290).
(4j Boisguilbert, Traité des grains, ch. viii (G. 1843, p. 387),
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lois j)liysi(jues à la nature (1) ; dans la seconde inoilié du xvin'= >iè(-le, la i^rantle aulorilé de Montes({uicu la fit définilivemenl péiiélrer dans la science (2). Nous allons passer en revue les plus imporlanles de ces lois naturelles.
5. — La solidarité économique entre États fondée sur la diversité des sols, des climats, etc., et, par suite, sur la division internationale du travail.
'< Le inonde entier sous le rapport du commerce est, dit l'Anglais North, comme une nation ou un peuple où les nations sont comme des personnes La perte du commerce avec une nation «'est pas seulement cette perte même considérée isolément ; c'est une partie correspondante du commerce universel qui péiit avec elle, car tout est combiné dans ce grand ensemble » (3). « La nature, dit Boisguilbert,aime également tous les hommes et les veut pareillement sans distinction l'aire subsister. Or, comme dans cette manne de grains elle n'est pas toujours aussi libérale dans une contrée qu'elle l'est dans une autre, et qu'elle les donne à profusion dans un pays et même dans un royaume pendant qu'elle en prive un autre presque tout à fait, elle entend que par un secours mutuel il s''en fasse une compensation pour l'utilité réciproque ; et que par un mélange de ces deux extrémités de cherté extraordinaire ou d'avilissement des grains, il en résulte un tout qui forme l'opulence publique, qui n'est autre chose que
le maintien de cet équilibre si essentiel C'est sur quoi elle ne
connaît ni différents Etats, ni divers souverains, ne s'embarrassant pas non plus s'ils sont amis ou ennemis, ni s'ils se font la guerre pourvu qu'ils ne la lui déclarent pas >> (4). — Dupin, dans ses Œconomiqiies, déclare que c'est une erreur de croire qu'une nation peut se suffire à elle-même ; qu'elle est d'autant plus intéressée à être entourée de voisins riches que son sol est plus
(1) Eléments of Commerce, p. 79.
(2) V. Montesquieu, Esprit des Lois, liv. I, ch. l'^r. 3) North, Discourses on Trude, préface.
(4) BoisgiiilberL, Disserlnl. sur la nat. des richesses, ch. v (G. 1843,
'2\)i) LIVRK III. CHAPITRE VII
ferlile cl son iiuliisli'ie plus (Ic'-velopjtc'e (1). c La nalme, dit de même Hume, en donnanl aux tli\cr.se.s nations un g(';nie, un climal cl un sol (|ui ne sont pas les mêmes, a garanti la perpétuité de leurs échanges et de leur commerce réciproque aussi longtemps (pi'elles demeureront industrieuses et civilisées » {'2). Et cet écrivain montre «ju'il est avantageux pour ïine nation d'être entourée d'Etats riches et prospères ; ses j)roduits, en effet, trouveront chez ses voisins de larges débouchés ; et si Tune de ses industries vient à être ruinée par la concurrence étrangère, elle portera son activité sur un aulre objet. « On ne doit pas craindre de voir s'épuiser la série des objets sur lesquels peut s'exercer l'industrie humaine.» Et Hume conclut ainsi : « J'ose donc a vpuer que, non seulement comme homme, mais encore comme sujet . britannique, je fais des vœux pour que le commerce de l'Allemagne, de l'Espagne, de l'Italie et de la France elle-même soit florissant » (3). Les mêmes idées sont exprimées par Tucker (4) et par Mirabeau : « Nous avons intérêt, dit ce dernier, à ce que nos voisins éclairés sur tous les ressorts de la saine politique portent chez eux l'agriculture, l'industrie et les bonnes loix au
plus haut point où elles peuvent aller La Providence veille
à l'équilibre des nations » (5),
§ 6. — La solidarité économique entre les diverses classes d'une même nation, fondée sur la division sociale du travail.
Reprenant une vieille comparaison, Boisguilbert montre qu'il y a harmonie d'intérêts entre les diverses branches de l'aclivité économique. « Cette harmonie, d'une nécessité si indispensable
(1) Dupin, OEconomiqiies, 1745, p. 115.
(2) Hume, Essai sur la jalousie coiiimerciale (Ivad . fr. ; petite coll. Guillaumin, p. 96).
(3) Hume, Essai sur la jalousie commerciale (trad. fr. ; petite coll. Guill. p. 100).
(4) ïucker, Re/lcxi.ons on the expcdienci/ of opcninrj fixe Tradeto Tur- Iccy, 1754.
(5) Mirabeau, L'Ami des hommes, 1. III, ch. i (édit. 1756. Avignon, t. III, pp. 10 et 31).
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o-nlre deux hommes i^qui })rocètlcnlà un échange] est de la même obligalion entre plus de deux cents professions qui composent aujourd'hui le maiulien de la France. Le bien et le mal qui arrivent à toutes en particulier est solidaire à toutes les autres, comme la moindre indisposition survenue à l'un des membres du corps humain attaque bientôt tous les autres, et fait par suite périr le sujet, si on n'y met ordi'e incontinent» (1). Notamment, c'est l'olie, même de la part de ceux qui ne cultivent pas la terre, que de souhaiter l'avilissement du prix du blé pour avoir le pain à un extrême bon marché. Si le prix du blé n'est pas suffisamment rémunérateur, les moins bonnes terres ne seront pas mises en culture, et l'on devra s'attendre à la famine ; de plus, si l'agriculture, qui est l'industrie fondamentale, est réduite à un état misérable, toutes les autres industries languiront également • car cultivateurs et propriétaires fonciers devront restreindre leur consommation. « Un comédien se réjouit, ainsi (jue tous les autres, c'est-à-dire tous les métiers, d'avoir, par une grâce spéciale du ciel, à ce qu'il croit, le pain à très grand marché, et que pour un sou il en recouvre autant qu'il en peut consommer en toute sa journée; s'il lui en fallait pour deux sous, il ne serait pas dans cette joie. Mais il ne voit pas, le malheureux qu'il est, ainsi que l'on a dit, qu'il se creuse son tombeau et(|uele facteur ouïe propriétaire de fonds n'étant plus payé de ses frais et de ses appointements par son fermier, avec qui il ne forme qu'un intérêt, est obligé de se retrancher,et que commençant pai" le supertlu le comédien se trouve à la tête et cessera par là de gagner un écu par jour parce qu'il a voulu et s'est réjoui de gagner un sou sur son pain » (2). Tucker démontre, en sens inverse, que le propriétaire foncier est intéressé à la prospérité du commerce et des manulactures (3), « (Ju'on se
(Ij Boisguilbert, Faclurn de la Fi-ancc, ch. v (G. 1843, p. 285).
(2) Boisguilbert, Dissert, sur la iiat . des liich., cli. iv (G. 1843 p. 406).
(3) Tucker, Reflexions on Ihe naturalisation of Foreiyn Protestants, 1755, trad. h\, par Turgot sous le litre de (/uestions importantes sur le commerce, 17oo, sect. XI, p. 103-104. — Cf. Hume, Essai sur le com-
souvienne, dil Mirabeau, qu'ainsi qu'une l'amille ne peut prospérer seule sans le concours des autres familles dont elle est environnée, de même une bourgade, une ville... perdront toujours à vouloir réaliser la chimère de la prospérité exclusive » (1).
§ 7. — Harmonie entre l'intérêt individuel et l'intérêt général.
Le principe de la concordance entre l'intérél individuel et l'intérêt social, sur lequel Adam Smith fondera plus tard toute sa philosophie économique, semble n'être pas encore accepté par Hume (2). Mais il apparaît dans Boisguilbert. Celui-ci nous fait voir, assez obscurément pourtant, comment l'individu travaille au bonheur commun, tout en ne voulant faire que sa propre atïaire ; comment le prix du marché, né du conflit d'intérêts égoïstes, est le régulateur qui produit l'équilibre entre lolTre et la demande et par suite l'opulence publique. C'est là, dit- il, M l'unique principe de la richesse, quoique 1res inconnu aux personnes qui n'ont que de la spéculation » (3j. Ce principe est admis, bien qu'avec certaines exceptions, par Tucker (4). On trouve enfin des traces de la même idée dans Mirabeau. Partout où vous verrez les campagnes riantes et prospères, « comptez, dit-il..., que chaque individu s'intéresse, sans même le savoir, au bien public» ^5). Et encore: «Je défie qu'on me montre une seule loi qui, en faisant le bonheur de la société, sacrifie à l'intérêt général l'avantage personnel de quelque parliculier » (B).
merce (G. 1847, p. 20) : « Lorsque le.s cultivateurs de ({uelque pays que ce soit, sont pauvres, tout le reste de la nation doit s'en ressentir et être également dans la pauvreté, soit dans les monarchies, soit dans les républiques. »
(1) Mirabeau, L'Ami des hommes, III, ch. I (éd. 17o0, t. III, p. 27 .
(2) Y. Hume, Essai sur le commerce (G. 1847, p. lO-lT.
(3) Boisguilbert, Disserl. sur la nat. des richesses (G. 1843, p. 410).
(4) Tucker, Eléments of commerce, p. 73-74-91-92.
(5) Mirabeau, L'Ami des hommes, I, ch. vu (édit. 1756, p. 286).
(6) Mirabeau, o/). cit., III, ch. v (édit. 17o6, p. 214).