SECTION III. — CONSKOUENCKS PRATIQUES DK CES PRINCIPES
De ces principes l'on devait nécessaiiemenl conclure à l'adoplion d'une ])()lilique éconoini(pie enliriemenl dinerenle de celle (|ui avait été suivie jus(pie là. ^
De vigoureuses attaques sont dirigées contre les corporations, les compagnies privilégiées, les monopoles individuels, et contre les règlements dont on demande la suppression. Les protagonistes de cette campagne furent : en Angleterre, Tucker, [\) Decker (2), North (3j ; en France, Plumart de Dangeul, (4) Mirabeau (5), et surtout le négociant rémois Cliquot-Blervache ((î).
leur est cependant encore partisan de la réglementation des mannfactures .
(1) Tucker, op. cit., sections XIV et XV (trad. fr., 1755, p. 11.3 el suiv.).
(2) Decker, A/) essay on Ihe décline of (lie f'orei</n lr;uh\ 1744 (trad, fr. 1757, I, p. 16.3 et suiv.)
(3) North, Discourses on Trnde, 1691.
(4) Plumart de Dangeul, Bemarques sur les avantnges et désavanl. de la France el de la Grande-Bretagne, 1754, p. 206 et suiv.
(5) Mirabeau, L'Ami des Iiommes, [II, ch. v (édit. 1756, t. II[, p. 236). L'auteur n'insiste pas, d'ailleurs, sur cette question, dont la discussion, dil-il, exigerait des volumes.
(6) Cliquot-Blervache, Considér. sur le commerce et en particulier sur les Compagnies, Sociétés et Maîtrises, Amsterdam, 1758. L'Académie d'Amiens avait mis au concours la question des corps de métiers. Le Mémoire de Clicquot-BIervache, que l'auteur publia sous le titre cidessus indiqué, y remporta le prix. La I'" Partie contient la critique du sj'stème des corporations (limitation du nombre des apprentis, durée de rapprentissage,faveurs accordées aux fds de maîtres, frais de réception, règlements). L'auteur s'y inspire de Child. La IP Partie contient un plan où sont exposés les moyens d'arriver à rembourser leurs dettes et à les transformer en associations analogues à nos syndicats modernes. Elles seraient dépourvues de privilèges exclusifs, ouvertes à tous les gens de métier nationaux ou étrangers; elles ne seraient soumises à aucun règlement concernant la fabrication, etc. Les corporations furent également atttaquées par les Anglais Child (V. supra, p. 238), Coke, etc., el par le Hollandais Pierre Delacourt. Elles le furent enfin, mais dans un tout autre esprit, par les caméralisles autrichiens Bêcher, Hornigck, Schrœder,et par Seckendorff.Ces derniers n'avaient d'autre l)ut que de faire passer les corps de métiers sous l'autorilé de TLlat. Tel est également le vieu formulé parle Français Coudar qui signale
LA HKACriOX ANTIMF.UCAMII.ISTi:
Ce dernier est l'auleur d'une monographie qui eonstitue le réquisitoire le plus eomplel (pii eût encore été dressé contre ces institutions.
De plus, une véritable croisade fut entreprise en France en laveur de la liberté du commerce intérieur et extérieur des grains. Parmi les combattants il faut citer Boisguilbert (1), Dupin (2), Herbert (3), rîoudar(4), Plumart de Dangeul (5) et Mirabeau (6). Sur la question du libre-échange international, il y eut plus d'iK'silation. Boisguilbert lui-même, l'ardent apôtre de la liberté, demeure protectionniste, d'un protectionnisme très modéré il est vrai. Parlant des taxes mises à l'importation, il écrit qu' ■< il les faut conserver en l'état qu'elles sont,.... pour les sommes seulement dont il ne revient rien au roi, mais qui rebutent les étrangers » (7). De même, l'Anglais Barbon critique la théorie de Mun sur la Balance de commerce, et s'élève contre les prohibitions ; mais il admet des droits protecteurs en certains cas (8). Hume, quia si hautement proclamé le principe de l'interdépendance économique des nations, est cependant partisan de droits d'entrée sur les toiles allemandes pour protéger les manufac-
« le défaut qui se trouve dans notre administration, de ne pas faire entrer les Maîtrises des Arts dans le sistème des Règlemens politiques » {Les intérêts de la France mal entendus, t. III, p. 282 et suiv.).
(1) Boisguilbert, Traité de la nature, culture, commerce et intérêts des grains et Dissertation sur la nature des richesses.
(2) Dupin, Mémoires sur les hlés, 174S. — Cet auteur demande que le trafic intérieur des grains soit permis à tous, sauf certaines formalités à accomplir, que l'exportation en soit libre quand le prix du ])lé est inférieur à 12 livres ; quant à l'importation, il propose une échelle mobile de droits de douane.
(3) Herbert, Essai sur la police générale des grains, 17^)7. — V. supra, p. 255, note 3.
(4) Les intérêts de la. France mal entendus, t. II, p. 3.S4 et suiv. ,1756.
(5) Remarques sur les avantages et les désavantages de la France et de la Grande-Bretagne, p. 100 et suiv., 1754.— L'auteur se montre même très favorable au système anglais des primes à l'exportation du blé.
(6) Mirabeau, L'Ami des hommes. III, ch. ii (édit, 175G, t. III, p. 49 et suiv.). — La liberté du commerce des grains est également admise en principe par Mélon (V. suprà, p. 254).
(7) Boisguilbert, Factum de la France, ch. x (G. 843, p. 329).
(8) Barbon, Discnurse on Tr;ide, ch. iv (p. 71 cl suiv.).
296 LIVRE m. CHAPITRE VII
turcs anglaises, et sur les eaux-de-vie de vin pour proléger le rhum des colonies britanniques (1).
Pourtant, il y eut des libre-échangistes dès le xvii" siècle : en France, Etneric de Lacroix (2) ; en Espagne, Struzzi (3) et Dormer (4) ; en Angleterre, North (5). Au xvin" siècle, il faut citer en Angleterre Decker (6) et, en France, Mirabbau : « Loin de vouloir fermer l'entrée de votre pays à vos voisins, cherchez à la leur ouvrir de toutes parts ; ouvrez les gorges et défilés, assurez les chemins, abbatez les rochers ; ne souffrez pas qu'on mette en usage dans vos villes frontières ces précautions minutieuses, utiles contre de méprisables espions, offensantes ou du moins fatigantes pour un honnête citoyen, indignes enfin d'une nation également puissante, généreuse et civilisée ; que votre pays, en un mot, soit ouvert aux étrangers comme votre capitale l'est aux habitants de vos provinces. Bientôt vous verrez fructifier vos provinces ; et la barbarie, la seule chose que la prospérité ait à redouter, s'éloignant de proche en proche, vous la verrez se confiner chez les Samoyennes. Vous am'ez l'avantage de voir disparaître chez vos voisins et chez vous, cette politique barbare et imaginaire qui n'a d'objet que d'envahir, de détruire, de partager le bien dautrui,de disposer des peuples comme d'un troupeau de bœufs (7). »
(1) Hume, Essai sui^ la Balance du commerce (G. 1847, p. 97).
(2) Emeric Cruce (de Lacroix), Le Nouveau Cynée, 1623. Seulement Emeric de Lacroix commence pai- établir la paix universelle, au moyen d'une cour d'arbitrage international.
(3) Struzzi, Dialogo sobre el commercio, etc., 1624.
(4) Dormer, Discursos hisforicos politicos, etc., 1684. — On trouve également au xvii'' siècle un Italien libre-échangiste : Lunetti. Mais il est en même temps bullioniste et partisan de la politique annonaire. — Sur Emeric de Lacroix, Struzzi et Dormer, v. Cossa, Saggi rli Economia politica, 1878.
(5) Discourses ou Tracle, 1601.
(6) Decker, Essai sur les causes du déclin du commerce étranger de la Grande-Hrelagne, Irad. fr., 1757, I, p. 54 et suiv. (critique des droits de douane), et p. 330 et suiv. (critique des primes à l'exportation des grains),
(7j Mirabeau, L'Ami des hommes, III, ch. m (édil, 1756, t. III, p. 114 et 116).— Cf. t. m, p. G : » Tous les hommes gagneraient,lant étrangers
LA RÉACTION ANTIMEKCANTILISTE 29 i
Avec ces principes généraux, il était possible de consliluer une science économique. Mais, jusqu'aux physiocrates, ce no furent encore que des systèmes fragmentaires qui prirent naissance : des systèmes fiscaux, et le système déjà plus compréhensif de Law.
(|iio citoyens, à se traiter on frères » ; t. III, p.2f)5 : « Le projet de fraternité entre les peuples commerçants, loin d'être idéal et imap^inaire, est le seul qui puisse remettre la cupidité à sa place. » Miral)eau considère l'Acte de navigation anglais comme une « folie )),une «^ injure faite au genre humain » (t. IÏI,p. 259, et 260), etc. C'est à tort, à notre avis, que M. Brocai-d {Les Doctr. écon. et soc. du marq. de Mirah., p. 18G et suiv. ) conteste le libéralisme pratique de cet auteur, en se fondant sur les passages suivants. Dans la III'' Partie, ch. v, Mirabeau met en scène un prince réformateur. « Certain, dit-il, d'avoir poussé chez lui l'industrie au point que celle de l'étranger ne lui damera jamais le pion, dès qu'elle aura le désavantage des frais de transport, il lèvera toutes les défenses et prohibitions, etc. » On ne peut, croyons-nous, trouver dans ces mots la preuve que, dans la pensée de Mirabeau, le protectionnisme soit un moyen de développer l'industrie nécessairement préalable au libre-échange. L'auteur, dans cette partie de son livre, indique seulement par quelles voies l'on pourrait sortir de la politique pratiquée à son époque ; ce n'est pas qu'il approuve cette politique même dans le passé ; il ne cesse de répéter qu'à son avis l'on a fait fausse route. Le moyen de pousser l'industrie au plus haut point possible, nous le connaissons ; ce n'est pas le protectionnisme ; il consiste à « arroser l'arbre par les racines », c'est-à-dire à développer l'agriculture, notamment en supprimant la police des grains, c'est par là que le réformateur doit commencer. Mirabeau dit encore (II, ch. i) que l'Espagne, au lieu de vivre paresseusement du produit de ses mines en achetant aux autres nations ce dont elle avait besoin, eût mieux fait de « fermer tous ses ports » pour se contraindre à vivre de son fonds. Il s'agit ici non de protection mais de rigueur ; il s'agit de forcer les citoyens au travail, surtout au travail agricole, par la faim. Cette mesure extrême ressemble à celle du général qui, dans une expédition outremer, bri^de ses vaisseaux pour placer ses soldats dans l'alternative de vaincre ou de mourir. Enfin Mirabeau admet (III, ch. v) qu'une guerre commerciale au moyen de prohibitions ou de tarifs prohibitifs peut être un moyen légitime de contraindre une autre nation au libre-échange. Adam Smith l'admit de même. II est évident que ce n'est pas une pensée protectionniste qui inspire ici notre auteur. Tout au plus, en résulte-t-il que, suivant lui, le libre-échange unilatéral n'est pas toujours la meilleure politique à suivre à l'égard de certaines nations, C est la seule restriction — si toutefois c'en est une — que nous puissions faire à son libéralisme.