LIVRE III. CIIAI'ITHK IX
dont quelques-unes étaient mauvaises à cause de leur violence mais dont la plupart étaient habilement combinées ; ces tentatives de sauvetage échouèrent parce que la confiance était à jamais perdue. La Banque fui supprimée ; les billets qui étaient lombes à rien furent dépouillés de leur force libératoire, à partir du P"^ novembre 1720 ; les porteurs non remboursés à cette date n'eurent que la ressource de les convertir en actions rentières (titres de rentes) au denier 50 (soit 2 0/0).
Law, dont la liberté et la vie étaient en danger, dut quitter la France le 21 décembre 1720, sur l'invitation du Régent qui lui fit remettre son passeport. 11 était arrivé en France avec plus d'un million et demi. Il partit avec 5 millions en billets de nulle valeur et 800 louis qu'il ne se rappelait plus lui être dus par la Monnaie et que celle-ci lui fit tenir. 11 lui restait aussi deux bagues dont chacune valait 10.000 écus ; il en donna une à Mme de Prie qui facilita sa fuite en lui procurant une voilure aux armes du duc de Bourbon. Il refusa l'argent que lui olfrait le Régent et partit pour la Belgique. Il parcourut ensuite l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et enfin se fixa à Venise, vivant surtout du jeu et mettant sa dernière bague en gage lorsqu'il perdait. 11 mourut à Venise en 1729.
On procéda à partir de 1721 à la liquidation du Sj^stème. Cette opération fui confiée à Pâris-Duverney, l'un des frères Paris, ennemis de Law. Les titres émis par la Compagnie pendant la durée du système furent soumis au visa et réduits très arbitrairement : Pâris-Duverney se montra aussi violent et plus odieux que Law. La liquidation fut terminée en 1722. La Compagnie des Indes subsista ; mais elle alla s'atïaiblissantde plus en plus. Elle fut supprimée en 1769 : à cette date, elle n'avait plus de raison d'être : la guerre de Sept Ans venait de nous faire perdre la plupart de nos colonies.
Deux questions nous restent à résoudre : quelle place faut-il assigner au Système de Law dans l'histoire des Doctrines économiques ? — Quel jugement doit-on formuler à son égard ?
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SECTION l\', — Place du systkme dk Law dans l'histoirk. — Appréciation.
Suivant nous, le Système de Law fut une manifestation de la réaction anti-mercantiliste. Nous avons vu Law rejeter l'idée que l'or et l'argent soient une richesse. Par lui, l'ancienne formule s'est trouvée inversée ; elle ne tend plus à développer l'industrie et le commerce extérieur pour multiplier le numéraire, mais h multiplier la monnaie pour donner l'essor aux forces produrlives. Et, pour lui. la monnaie, ce ne sont pas seulement, ce ne sont même pas principalement les espèces d'or et d'argent ; sa monnaie est un papier ; comme Boisguilbert, Law est un ennemi des métaux précieux : aussi fait-il bon marché de la théorie de la Balance du commerce.
En politique, c'est un libéral ; il repousse non seulement les procédés bullionistes et la réduction légale du taux de l'intérêt, mais encare le protectionnisme douanier ; il admet seulement, à titre accessoire, des primes à l'exportation. Contrôleur général, il reste fidèle à ces principes : il réduit les droits d'entrée et de sortie grevant les cuirs, les droits d'entrée sur la houille anglaise, permet la libre importation des soies, le libre commerce des chanvres (dont auparavant l'exportation était prohibée et doni l'importation ne pouvait se faire que sous pavillon national) ; il édicté la liberté et la franchise de la circulation des grains dans l'intérieur du royaume ; enfin, il débarrasse l'industrie et le commerce d'un certain nombre de charges et d'entraves d'ordre fiscal (1 ). Il ne nous est donc pas permis de voir dans sa doc-
(1) Suppression d'un certain nombre d'offices de mesureurs, aulneurs, etc. ; suppression des droits sur les huiles et les savons ; transformation en droits d'entrée des droits de gros et de détail établis à Paris sur les vins, dont la perceptionn écessitait des visites domiciliaires ; suppression de certaines taxes sur la navigation et le roulage. La Compagnie des Indes essaya, en outre, de remplacer le monopole de la vente du tabac et celui des peaux de castor, causes de nombreuses gênes pour le public, par un droit perçu à l'importation ; les fraudes, trop nombreuses, l'obligèrent à rétablir le monopole. Il va sans dire que ces réformes ne svirvécurenl pas au Système.
trine un Mercantilisme même dévié ou dégradé comme die/, ses disciples — disciples indépendants — Melon et Dulol.
De quelle manière convient-il d'apprécier l'œuvre du célèbre Ecossais ? Law fut un doctrinaire incapable de profiler des avertissements de l'expérience ; il tenta, au contraire, de contraindre les faits, par la violence, pour les^plier à ses idées, aveuglé qu'il fut par une foi invincible dans l'exactitude de ses théories. Or celles-ci étaient entachées d'erreur.
Il se trompa en croyant qu'il suffit de multiplier la monnaie pour accroître la production de la richesse (c'est ce que l'on appelle Vinflalionisme); l'existence d'une quantité suffisante d'instruments d'échange n'est que l'une des nombreuses conditions du progrès économique, et elle n'en est pas la cause première.
Law pensait aussi que l'instrument des échanges peut être une m'onnaie dépourvue de toute valeur propre. C'est là, peutêtre, une seconde erreur théorique. Nous disons : peut-être, car les économistes modernes en sont encore à se demander si Ton peut concevoir une mesure idéale de la valeur. Notre monnaie métallique joue le rôle de valorimèlre en servant en même temps d'équivalent, de tertium permutationis. Elle n'est autre chose qu'un bon attestant la création d'un produit ou la prestation d'un service et permettant de se procurer un autre produit ou un autre service équivalents dans le vaste bazar que constitue le marché universel. Or, ce certificat ne peut-il pas consister dans un simple papier, dans un simple jeton sans valeur (1)? C'est là le principe qui servit de base à la théorie des Banques déchange de Proudhon, de Gray, de Jagetzow. C'est également là un principe appliqué dans certaines sociétés coopératives socialistes de consommation (comme le Vooruit de Gand et certaines sociétés françaises). Il semble que, en économie pure, ce système n'ait rien d'absurde ; pourtant certains économistes en contestent l'exactitude même théorique, nous ne pouvons insister sur ce point. En tout cas, pratiquement, il
(1) L'équivalence entre quantités déterminées de marchandises diverses s'établirait alors, sans l'intervention de la monnaie, comme dans le régime primitif du troc .