ESPRIT UNIFORME BT LOGIQUE DE LA RÉVOLUTION
ODt de là rayonné sur TEurope et le monde entier, si bien que ce caractère de généralité qu'on pouvait leur refuser légitimement à l'origine , tend à leur appartenir de plus en plus. Néanmoins , c'est en se plaçant à ce point de vue de Tesprit d'uniformité et de logique qui a présidé aux réformes qu'elle a inaugurés, que la Révolution est le plus critiquable. Ainsi que des ouvrages récents l'ont parfaitement mis en lumière (*), ce n'est point la méthode logique, méthode employée avec raison dans le domaine des abstractions inathématiques , qui doit être appliquée aux affaires humaines. S'il est vrai, comme l'histoire le démontre en toute évidence , que l'état social d'un peuple à un moment donné soit le produit combiné de la race à laquelle il appartient, du milieu dans lequel il vit, du passé historique qu'il a derrière lui , on comprend que le législateur doit tenir un compte exact de ces divers éléments , et au lieu de procéder par formules abstraites , n'introduire les modifications nécessitées par le cours des âges qu'avec une extrême prudence. Nos assemblées révolutionnaires , fidèles en cela à l'esprit littéraire et scientifique du xviii* siècle , procédant lui-même de celui du xvn* , ont modifié radicalement les principes sur lesquels reposait l'ancien régime, et essayé de refaire la société d'après un type idéal et préconçu.
Il est facile, d'ailleiu^, d'expliquer cet abus de l'esprit d'uniformité et de logique dans les lois de l'époque révolutionnaire. Sous l'ancien régime , les variations les plus bizarres , les plus inexplicables, se rencontraient dans toutes les coutumes, et l'on peut dire qu'il n'y avait pas deux provinces, deux communes^ ayant des institutions absolument identiques. Aussi les hommes qui avaient souffert pendant des siècles de cette variété infinie, se jetèrent par réaction dans l'extrémité opposée et coulèrent dans un même moule les institutions qu'ils créaient. Comme l'a excellemment remarqué Stuart Mill, de tous les inconvénients qui résultent de nos préjugés, l'un des plus funestes est, à leur déclin, d'en susciter de contraires. Ajoutons encore
(i) Taine, Les origines de la France contemporaine, la Révolutian, 1. 1 et
cette circonstance que, en Tabsence de libertés publiques, ceux qui dirigeaient l'opinion furent, non des hommes pratiques, habitués au maniement des affsdres, convaincus par rexpérience que des changements profonds en matière sociale sont impossibles à obtenir à bref délai sans crises et sans souffrances , mais des écrivains , des philosophes du xviii* siècle, qui, n'étant pas initiés à la pratique des affaires, considéraient le résultat de leurs recherches abstraites comme les institutions idéales qui devaient faire le bonheur, non-seulement de la France , mais encore de tout le genre humain.
Parmi les écrivains dont l'influence se fit le plus sentir dans les discussions et les actes des assemblées révolutionnaires, il faut placer au premier rang Montesquieu et surtout Rousseau. Montesquieu, dans son admirable chapitre de VEsprit des lois sur la constitution d'Angleterre (*), avait posé pour la première fois le principe de la séparation des pouvoirs et montré que cette séparation devait être considérée comme une garantie nécessaire des libertés publiques. Appartenant par sa naissance à la classe des privilégiés, il était favorable à l'institution d'une Chambre aristocratique composée de membres héréditaires et chargés de représenter les intérêts de la classe supérieure. Quant au pouvoir judiciaire, d'après Montesquieu, il devait ce être exercé par des personnes tirées du corps du peuple dans certain temps de l'année, de la manière prescrite par la loi , pour former un tribunal qui ne dure qu'autant que la nécessité le requiert. » C'est des écrits de Montesquieu qu'a donc été tiré le principe de la séparation des pouvoirs qu'ont essayé de réaliser plusieurs des constitutions de l'époque révolutionnaire. Mais, à cette exception près , l'influence de cet auteur sur les actes législatife de cette période a été très restreinte, et on ne saurait le regretter assez vivement. En effet, l'idée fondamentale de VEsprit des lois, suivant laquelle les lois sont dès rapports nécessaires dérivant dé la nature .des choses, ces choses étant le climat, la religion, l'état de l'agriculture , du commerce et de l'industrie, le nombre des habitants, etc., était éminemment propre à donner
(i) Esprit des lois, liv. XT, ch. vi.