III. — Transformation du service militaire
En dehors de l'accroissement du pouvoir royal, de Tinfluence du droit romain et de l'action des légistes , en dehors des mo-
(1) Somme rural, liv. I, tit. i.
(2) Liv. Il, ch. u.
diflcalions que subissait un milieu social moins fréquemment troublé par des guerres intestines de seigneur à seigneur, il importe de mentionner, d'une manière toute spéciale, Tune des causes les plus efficaces de la transformation de la féodalité et qui devait à la longue modifier radicalement le régime du fief, le changement qui se produisit dans les conditions de ce service militaire dont les exigences avaient tant contribué à rétablissement du régime féodal.
Comme nous l'avons vu, la théorie des fiefs au xi* siècle s'explique tout entière par cette idée que les fiefs sont de grands domaines concédés par les rois ou les grands feudataires de vassaux, qui sont tenus de se rendre sous les étendards delà royauté ou de leur suzerain , quand se fait la convocation du ban et de Tarrière-ban. Mais l'organisation féodale était, au point de vue militaire, d*une grande faiblesse, et présentait de graves défauts qui se manifestèrent surtout quand , au lieu de soutenir des guerres de seigneur à seigneur, il fallut combattre contre l'étranger.
L'un des plus grands inconvénients était l'inégalité des services qui pouvaient être exigés des divers vassaux, service? dont la durée variait suivant la nature de l'hommage qui avait été rendu. Les seigneurs qui devaient seulement Thommage ordinaire n'étaient tenus qu'a un service de quarante jours, de telle sorte qu'il était difficile de poursuivre des opérations de longue durée avec des vassaux qui avaient le droit de rentrer chez eux avant la fin de la campagne. II arrivait même quelquefois que les seigneurs prétendaient n'être tenus au service militaire que dans le cas de guerre défensive ou sur le territoire de leur province, de manière que la royauté ne pouvait pas compter sur des vassaux dont les obligations n'étaient pas toujours nettement définies. De plus, des contestations fréquentes s'élevaient entre les seigneurs au siyet du commandement. — Ajoutoas enfin que les seigneurs féodaux professaient un profond dédain pour les combats dans lesquels la lutte ne s'engageait pas corps à corps, ils méprisaient notamment l'usage de l'arc dont les Anglais s'étaient servi si habilement et si cruellement contre nous dans les guerres du xiv** siècle, et il en fut de même lorsque
DECADENCE DE l'aRRIÈBE-BAN. 323
bientôt, par Tinvention de la poudre (*), l'armement fut complètement transformé. Les seigneurs, couverts de leurs armures, n'étant pas garantis contre le nouveau mode de combattre, ne pouvaient plus, sur le champ de bataille, rendre les services qu'ils avaient rendus autrefois, et ils ne consentaient eux-mêmes qu'avec difOculté à se servir de ces armes qui , pouvant tuer de loin, leur paraissaient ne nécessiter aucune sorte de courage»
Aussi le ban et rarrière-ban qui avaient servi à former les armées féodales Gnirent-ils, sans être supprimés, par perdre tonte importance au point de vue de la défense du pays. A partir de Louis XI l'arrière-ban fut restreint aux nobles et aux roturiers possesseurs de fiefs. Les premiers servaient en personne et celui qui avait plusieurs fiefs n'était tenu que pour celui de son domicile* Quant aux roturiers, ils devaient autant d'hommes d'armes qu'ils avaient de fiefs. Chaque homme (larmes avait avec lui plusieurs compagnons, un valet, un page, un archer. La levée de Tarrière-ban était faite par les soins des baillis et ofBciers de justice , qui passaient en revue le premier ordre de l'État et saisissaient les fiefs de ceux qui ne satisfaisaient pas à leurs obligations. L'arrière- ban fut encore levé au xvii* siècle, mais la dernière convocation n'eut pas lieu, comme on l'a cru, en 167S, car on eut encore recours à
(1) La poudre a été probablement découverte au xui*^ siècle , mais Tusage des armes à feu ne commença guère avant le xiv«. D'après Froissart, en i 340, les habitants de la ville du Quesnoy se servirent, pour repousser l'attaque des Français, de bombardes et de canons qui lançaient de gros carreaux contre les assiégeants. Des auteurs attribuent à l'emploi de l'artillerie à poudre la supériorité des Anglais à la bataille de Crécy, en 1346. Pourtant, ce n'est guère qu'à partir de Louis XI ou de Charles VIII que Tartillerie, ayant déjà reçu une série de perfectionnements , prit dans les armées une place impor- . tante. Lorsqu'on 1494, Charles VIII entra en Italie pour faire la conquête du royaume de Naples , les Français avaient des canons en bronze fort légers , traînés par des chevaux et manœuvres, paratt-il, avec une grande facilité. Les écrivains italiens de cette époque témoignent de Tétonnement qu'ils éprouvèrent à la vue de notre artillerie. A partir de ce moment, une véritable révolution se produisit dans l'art de la guerre et des fortifications , révolution qui devait beaucoup contribuer à amener la décadence et ia transformation du vieux droit féodal (a).
(a) Voir BoQtaric, InttititHoiu nUHtairet de Ut Phmce, p. 358.
cette ressource en 1694, 1693, 1703(0. Ces troupes féodales étaient très-peu disciplinées, et tous les efforts des rois de France n'empêchaient pas les nobles de rentrer dans leurs foyers, même pendant la guerre, sans avoir obtenu la permission de leurs chefs. De plus , elles étaient peu nombreuses. On évalue l'arrière-ban à la fin du xv* siècle à dix mille hommes, à trois mille sous Henri IV. Aussi le gouvernement qui n'en retirait pas une grande utilité, acceptait volontiers, à la place du service personnel, une subvention dont le produit servait à entretenir des compagnies de cavalerie. Cette subvention était proportionnelle au revenu du fief, et fut fixée à partir de François I*' au cinquième du revenu.
Ce fut sous Charles VII et en 1439 W que fut établie pour la première fois en France l'armée permanente dont la création devait à la longue entraîner la ruine et la chute de la féodalité. Il est vrai qu'avant le xv* siècle les rois de France s'étaient servi maintes fois, soit des contingents des communes, soit de troupes mercenaires; mais comme ces troupes, une fois la guerre terminée, se répandaient dans les campagnes et y exerçaient de nombreuses violences, les États généraux substituèrent, avec le concours de la royauté, à ce mode de défense celui de l'armée permanente. Chacune des compagnies d'ordonnance organisées par Charles VII comprenait quinze compagnies, et chaque compagnie à son tour possédait cent lances garnies. L'on désignait sous le nom de lances la réunion de six personnes, un homme d'armes, un page, un brigandinier et trois archers. La compagnie comprenant cent lances était donc de six cents hommes sous le commandement d'un capitaine.
L'ordonnance de Charles VII ne fut pas seulement importante en ce qu'elle modifia le système militaire antérieur, mais elle le fut encore parce qu'elle entraîna comme conséquence nécessaire la taille permanente (3). Jusque-là le service militaire avait été gratuit, et ce principe avait été observé jusqu'au xiii* siècle.
(1) Boutaric {op. c^^, p. 353) indique une dernière convocation qui eut lieu en 1758, mais seulement pour la Saintonge.
(2) Recueil des ordonnances des rois de France, t. XIII, p. 306.
(3) Picot, Histoire des États généraux, t. I, p. 334.