DES CHAMBRES DE RHETORIQUE
Dans une histoire consacre'e à la poésie nationale, nous ne pouvons passer sous silence les Chambres de Pthétorique. Avant donc de nous occuper spécialement des poètes et des prosateurs de l'c'poque , nous allons faire connaître^en peu de mots, l'origine, l'organisation et le but de ces sociéte's, leurs succès aux quinzième et seizième siècles, et leur décadence dans les temps qui suivirent.
Pour ce qui concerne leur origine , elles paraissent avoir été calquées sur des institutions analogues en France, et remonter, sinon au treizième siècle, très-certainement du moins au quatorzième. Ceci ne s'applique néanmoins qu'aux Chambres flamandes, qui donnèrent naissance aux Chambres hollandaises, dans le quinzième siècle. La qualification de Rhétoi-icien (i) commença h être en vogue au même siècle, lorsqu'à l'imitation des Français, dont les poètes étaient désignés
(i) Eederijker.
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sous ce nom , aux quatorzième et quinzième siècles, on appela la poésie elle-même IL^r^f/e la Rhétorique (i), etRJiétoricieTis (2) ceux qui la cultivaient.
Ces Socie'le's poétiques qui , pendant les quinzième et seizième siècles, couvrirent le sol des Pays-Bas, avaient des salles de réunion fixes qu'elles devaient à la munificence des autorités locales. Dans le principe , la plupart des membres étaient gens d'église j mais après le milieu du quinzième siècle et dans le seizième, on y vit des hommes de tous les rangs et de toutes les conditions, parmi lesquels on remarquait souvent des personnages delà plus haute distinction. Les membres, appelés aussi Camaristes, étaient divisés en cJiefs et en frères Camaristes ordinaires (3). Les premiers portaient le titre A^Empereur, Grand-Doyen , Capitaine , Prince, Facteur ^ jExpert{^. Les Sociétés avaient encore, outre
(i) Kunst van rhetoryke.
(2) Rhetorijkers , puis, par euphonie, rederijkers.
(3) Hoofden en gemeene tamerbroeders.
(4) Vinder.
DE l'histoire LITTÉBAIRE. ^l
un Fiscal chargé du maintien du bon ordre ;, et un Enseigne qui paraissait dans les solenuite's, un Bouffon (i) ou fou, dont les farces égayaient le peuple dans les cérémonies publiques. Elles étaient soumises à des statuts rédigés par elles-iuêmes, et quelquefois sanctionnés par l'autorité. Chacune avait ses armoiries particulières, ou nn écusson portant une figure emblématique et une devise analogue. Elles étaient encore distinguées par la dénomination de Chambres libres et non libres (2). On appelait Chambres libres, celles qui avaient été reconnues par l'autorité, et qui, par suite de cette faveur, jouissaient de quelques privilèges, dont étaient privées les Chambres non libres, c'est-à-dire celles qui s'étaient érigées de leur autorité privée et n'avaient pas reçu une sanction légale. Pour obtenir le titre de libre, il fallait, en outre, que la Chambre qui aspirait à cet honneur, fût reçue par toutes les autres Chambres libres. Cette dernière disposition s'applique spécia-
(i) NarofZot.
(2) Vrije en onvrije.
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îement aux Chambres flamandes et brabançonnes qui , d'après le savant Van Wyn , paraissent avoir été régies par des lois communes (i).
Les Rhétoï-iciens s'exerçaient à composer des vers dans tous les genres. Il y avait, à cet effet, des réunions périodiques, où ils se communiquaient entre eux les fruits de leurs veilles, soit qu'ils eussent traité des sujets choisis par eux-mêmes, soit qu^ils n'eussent fait que répondre à l'appel de la Chambre, qui proposait ordinairement des pièces de circonstance. Leurs poésies légères portaient le nom de chansons ou de refrains (2)5 ils s'exerçaient aussi à une espèce d'improvisation , et ces impromptus étaient appelés hniedichtj parce qu'on les écrivait sur le genou (3). Mais leur occupation principale était de composer des drames àQ différente espèce, dont nous allons parler plus au long , et qui nous fourniront
(i) Soirées historiques , T. II, pag. lyS et 176.
(2) Iiiedekeiis of refereinen.
(3) Voyez Van Hasselt^ sur le diction, de KiLiAAif V.o Kniedicht.
DE l'hISTOIKE littéraire. 4^
l'occasion de faire connaître l'origine de notre the'âlre national.
Nous trouvons les premières traces de l'art dramatique dans les exercices de cette espèce particulière d'acteurs (i), connus au quatorzième siècle sous le nom àeSpreJcers. Le savant Van Wjn nous apprend que, dès la fin du quatorzième siècle , et dans les premières années du quinzième, on donnait déjà chez nous des représentations théâtrales. Il est surtout fait mention d'un drame intitulé : Le roi Hérode et ses Crimes, représenté, en i4i8, dans la Cathédrale d'Utrecht, par des ecclésiastiques qui, dans ces temps d'ignorance, se servaient de ce moyen, ici comme ailleurs, pour donner à une populace grossière une idée de la Bible (2). Il est probable que déjà dès le quinzième siècle, on repré-
(i) Kamerspelers.
(ij De Pèlerins, dit-on , une troupe grossière En public , à Paris , y monta la première ; Et, sottement zélée en sa simplicité, Joua les Saints, la Vierge et Dieu par piété.
BoiLEAU, Art. poét.
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senta sur le théâtre d'autres pièces profanes; cependant ce n'est qu'au seizième qu'il en est fait une mention expresse. La plus ancienne pièce de ce genre qui ait été vue par M. Kops, auteur d'une histoire élégante et très- détaillée des Rhétoriciens , insérée au deuxième yolume de la Société de Littérature nationale, fut imprimée à Gand, en l5ig, sous le titre de Meyspel amour eus . daer Pluto Proserpina ontscaect , c'est-à-dire Jeu. de Mai amoureux , dans lequel Pluton enlève Proserpine. L'état prospère des Chanil)res de Rhétorique dans ce siècle, augmenta considérablement le nombre des pièces de théâtre. Tels sont les drames appelés Sinne- Rpelen , parce qu'on y voyait paraître des personnages allégoriques sous le nom de Sin~ nekens (les Sens). Ce sont des drames moraux, composés le plus souvent en réponse à une question proposée. Telles sont encore les pièces tirées de l'Ecriture (i), dans lesquelles on représentait des événemens de la Bible, avec l'intervention de quelques personnages
(i) SchriftnurlJjke spelen van sinne.
DE l'histoire LIirrÉRAIRE. 45
allégoriques. Ces représentations e'taient embellies par le jeu (le machines etpar un appareil de théâtre propre à faire illusion aux spectateurs. Les Rhétoriciens jouaient aussi des comédies sous le titre à^ Esbatementen ouBatementen (ébats) , et des farces appelées A7«ife72 onZolte Kluiten{\). Ily avait même unesorte de farces très-courtes , désignées sous le nom de Facéties, qui se terminaient par des couplets appelés Factieliedeken. Toutes ces pièces sont , sous le rapport littéraire , de la plus grande médiocrité, et décèlent un goût faux ou dépravé, comme on peut s'en assurer par les fragmens que M. Kops en a publiés.
Nous devons maintenant dire un mot des fêtes publiques et autres solennités des Rhétoriciens, dans lesquelles ils étalaient surtout leurs talens. Indépendamment des réunions ordinaires de chaque Chambre, qui avaient aussi quelquefois pour objet la représentation d'une pièce devant les habitans de la ville, il se donnait régulièrement entre elles des fêtes
(i) Kluitachtig signifie raboteux, inégal, où il y a beaucoup de mettes.
pocliques, dans lesquelles on proposait, conforirie'ment à la carte d'invitation, un sujet à traiter en couplets ou en refrains , et des prix pour ceux qui auraient le mieux satisfait à la question. Mais ce qui mérite surtout notre attention, ce sont les entrées des Rhétoriciens , tant à cause de l'e'clat dont elles •étaient environnées, que de la diversité des productions auxquelles elles donnèrent naissance. De temps en temps, l'une ou l'autre ■des Chambres de Rhétorique les plus distinguées, adressait aux autres Chambres de la contrée une carte en vers , par laquelle elle les invitait à se rendre, à une époque déterminée, dans la ville où elle se trouvait établie, afin d'y prendre part à la fête poétique qu'on se proposait d'y célébrer publiquement. Cette carte contenait le programme détaillé de tous les exercices auxquels on désirait que la Société invitée se livrât pour embellir la fête, tels que la représentation d'une pièce allégorique, en réponse à une question donnée, suWiQà^eshatemenS){dicéiies, prologues, dont ie sujet était également déterminé 5 des entrées et des marches magnifiques, avec leurs arraoj-
DE l'histoire littéraire. q/J
lies et autres accessoires. On proposait uu grand prix d'honneur, et quelques prix secondaires, pour la Société qui se distinguerait le plus dans l'un ou l'autre de ces exercices. Quant aux entrées, elles étaient de deux espèces, les Joyaux du Pays {^Landjuweelen), et les Jeux de Haie [IJaagspelen). Les premières étaient les plus brillantes et n'avaient lieu que dans les \illes; les autres étaient spécialement réservées aux villages , quoiqu'on les admît quelquefois pour la clôture des Joyaux du Pays, ou dans quelqu'autre solennité. La plus brillante de ces enti-ées, dont il soit fait mention , est celle qui eut lieu à Anvers en i56i. On y vit paraître quatorze Sociétés appartenant à onze villes différentes duBrabant, et formant un ensemble de quatorze cent soixante-treize membres. La fête se prolongea pendant huit jours j elle fut suivie d'un Jeu de Haie, oîi figurèrent quatre Chambres. On trouve une description détaillée de cette fêle magnifique dans la préface des pièces allégoriques représentées à cette occasion, et imprimées ù Anvers en 1662 (i).
(i) V. aussi Kops, pag. 254 — 258.
Nous dirons aussi un mot de la conduite des Rhe'toriciens lors de la réception de nos princeS; ou dans d'autres solennite's publiques. Ils étaient dans l'usage . soit d'après leur propre impulsion, soit à l'invitation des autorités, d'embellir de leurs représentations l'inauguration des princes , la réception de quelque personnage illustre et les fêtes nationales. C'est ainsi, pour n'en citer qu'un seul exemple, que la Société d'Amsterdam , sous la devise in Liefde hloeijende, célébra, en 1609, à la demande du magistrat de la ville, par neuf représentations différentes, dues au génie du célèbre P. Cz, Hoofl, l'armistice conclu entre la république et le roi d'Espagne.
L'influence que les Chambres de Rhétorique exercèrent sur l'esprit public, et les services qu'ils rendirent à la langue et à la littérature nationale, méritent de fixer un instant notre attention. Les gens d'église qui composèrent d'abord ces sociétés, n'écrivirent pas toujours dans la seule intention de répandre la connaissance de la Bible ; ils avaient parfois des vues moins nobles et moins désintéressées. Lorsque plus tard les laïcs s'}'" trouvèrent en
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majorité, les ecclésiastiques devinrent, à leur tour, l'objet de leurs satires et de leurs railleries. Du temps des querelles des Cabillauds et. des Hameçons, les deux partis se servirent également de l'influencedes Chambres de B.hétorique, et elles n'aidèrent pas peu à propager la réforme naissante j par là, elles encoururent la disgrâce des partisans de la domination espagnolej mais, d'un autre côté, elles se trouvèrent favorisées par les autorités qui tenaient au parti des états. Quant aux services qu'elles ont rendus à la langue et à la littérature nationale, ils sont en général peu importans comme on a pu déjà le remarquer par ce que nous en avons dit précédemment. Une seule Chambre cependant mérite à cet égard unehonorable exception , c'est celle d'Amsterdam, in Liefde hlopjjende, qui, vers la fin du seizième siècle, comptait parmi ses membres des httérateurs distingués, tels quelesSpiegel, les Cornhert, les Visscher, et qui peut être considérée comme l'école où se formèrent les Hooft et les Vondcl.
Terminons cet aperçu par un mot sur la aplendeur et la décadence des Chambres de
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Rhétorique. Celles du Brabant, de la Flandre
et des autres provinces , brillèrent d'un vif e'clat au seilième siècle, époque à laquelle elles comptaient dans leur sein les personnages les plus illustres, des princes même et des souverains. Cependant la tyrannie espagnole fit décheoir les Chambres flamandes et brabançonnes, vers la fin du même siècle, en forçant un grand nombre de membres à s'expatrier, tandis que celles de Hollande et de Zélande profitèrent de tous cesbannissemens. Ces dernières célébraient aussi, de temps en temps, des fêtes poétiques, parmi lesquelles la plus brillante est celle qui eut lieu à Haarlem, en 1606. On peut voir les pièces allégoriques et les divers poèmes composés à cette occasion , ainsi que la représentation des entrées, armoiries, etc., dans le recueil connu sous le titre de Consttoonend Juweel der stad Haarlem. Mais déjà , dès les premières années du dix-septième siècle , les Rbétoriciens , asservis au mauvais goût de leurs devanciers, tombèrent dans l'opinion des gens éclairés, et quoique le nombre en augmentât plutôt qu'il ne diminuait; surtout
DE l'histoire littéraire. DI
dans les bourgades, leur gloire s'était éclipsée pour ne plus reparaître. Pendant le dixhuitième siècle, la plupart des Chambres cessèrent d'exister dans les villes- elles se maintinrent encore dans les bourgs, oii elles continuèrent à égayer le public par la représentation de pièces aussi irrégulières que mal écrites. On peut juger de la médiocrité de leurs vers et de la dépravation de leur goût par ce que nous en disent Poot dans ses poésies, et Rotgans dans sa Kermesse de Village (i). Parmi les Chambres établies dans les villes, celles de Haarlem (2) et de Gouda (3) se maintinrent le plus long-temps.
POETES CÉLÈBRES DE l'ePOQUE.
Le quinzième siècle, dont il nous reste encore beaucoup à dire , produisit peu de poètes distingués. Parmi les meilleurs, on doit ranger les auteurs de deux traductions, partie en
(i) Boeren kermis.
(2) Trouw moet blijken,
(3) De goudbloem.
Sa PRÉCIS
prose, partie en vers, des Consolations de la Philosophie, parBoècej le premier, noiûmé Jacques Vilt, orfèvre à Bruges, acheva sa traduction de 1462 à 1466; elle ne fut point imprimée ; l'autre , dont le nom est resté inconnu, publia la sienne à Gand,en i485. L'ouvrage de Dirk van Munster, intitulé le Kerstenspyeghel {Mivoiv du Sauveur), mérite aussi des éloges pour la pureté du langage. C'est encore au quinzième siècle qu'appartiennent les poésies d'un chanoine de Louvain, nommé Gérard Roelants , mort en 1491 J le Miroir de la Jeunesse (i), dont il est l'auteur, fut achevé en i488 par Lambert Goetman. Les Chambres de Rhétorique de cette époque n'eurent point de membre plus distingué que Jean Van Dale, qui remporta le pi'emier prix dans un concours ouvert par Philippe-le-Bel. Il est encore fait mention d'un certain Antoine De Rouere, de Bruges, qui vécut vers le milieu du quinzième siècle; M. Rops nous a conservé un échantillon de
(1) Spyeghel der jongheiis.
DE l'histoire LITTERAIRE. 53
son style pitoyable (i), tiré de Vexcellentg Chronique de Flandre, d'André De Smet , imprimée à Anvers, en i53i. Cette Chronique se trouve semée de vers, composés en partie par d'autres écrivains, et en partie par l'auteur lui-même. Le même mélange a lieu dans un autre écrit du temps, imprimé à Anvers en i54i , sous le titre de Destruction de la ville de Troie. Tout dans cet ouvrage, comme dans le précédent, annonce que la dépravation du goût était parvenue à son dernier période.
Arrivés au seizième siècle, nous rencontrons d'abord une femme-poète qui eut de nombreux admirateurs. AnnaByns, vouée àla •vie dévote et à l'instruction, vécut à Anvers, dans la première moitié du seizième siècle. Ses poésies ou refrains qui traitent de matières religieuses et morales, dirigées pour la plupart contre le luthéranisme, pour lequel elle montrait une aversion prononcée, après avoir été imprimées souvent^ l'ont été en dernier lieu à
(i) V. werkén van de Maatscheppij der Nederl. lett. Il.e D. bl. 23 1.
Anvers, en 1688, sous le titre de Konstighe Refereynen, vol schoone schrif titre ende leeriu' glien, hegreepen in clrye verscheyde hoeken, etc. Elles furent composées, pour la plupart, de l520 à i53o, comme il paraît par une traduction latine, en vers de difFérens mètres, qui en fut publiée, en 1629, par un certain Eligius Eucharius. Quoique les productions de notre béguine ne méritent pas, à beaucoup près, les éloges que ses contemporains leur ont prodigués ; qu'on y remarque les défauts dorainans de l'époque, la défectuosité de la mesure et l'emploi de termes bâtards; il n'en est pas moins vrai que ces taches 'y sont moins fréquentes que partout ailleurs, et qu'on y trouve plus d'imagination et de verve que dans aucun autre poème de ce siècle (1). Un poète latin fit, en l'honneur de cette femme célèbre, l'é-; pigraphe suivante :
Arte pares Lesbis Sappho et mea Bynsia; solo Hoc (listant : vitia lia;c dedocet, illa docet (2),
( 1 ) V. Huizinga Bakker, werken vancle Maatschappij der Ned. lett. V.« D. pag. 98 — 94. (2) V. Foppens, Pa^uot, Willeras, etc.
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Ou ne peut pas donner les mêmes éloges à Matthieu Castelejn , poète presque contemporain, surnonmié \ excellent poète moderne, II naquit à Oudenaerde, en Flandre, fut prêtre et directeur (factor) de la Chambre de Rhétorique établie dans sa \ille natale, et fleurit probablement vers le milieu du siècle. 11 nous reste de lui des poésies diverses, hérissées de termes bâtards et très-défeclueuses sous le rapport de la mesuie, entre autres sesBallacles de Tournai (i), qui contiennent les annales de cette ville; Pyrame et Thishé en forme de drame; quelques Chansons et Refrains sur divers sujets, et enfin un Traité de Rhétorique (2) divisé en deux cent trente-neuf couplets, de neuf vers chacun. Ce dernier ouvrage est remarquable comme le plus ancien traité de poésie qui existe en notre langue, et celui dans lequel on trouve les idées dominantes de l'époque relativement à cet art.
Nous devons faire mention maintenant de Corneille Van Ghistele, savant Anversois, qui
(i) Baladen van Doornycke.
(a) Kunst van rhetoryken.
fut directeur d'une des Chambres de Rhétorique {le Souci, de Goubloem), qui se trouvaient alorsetabliesàAnverSoIl était très-versé dans la langue latine, dans laquelle il a même versifié , comme le prouvent les traductions en vers qu'il a publiées de plusieurs auteurs latins, telles que V Enéide de Virgile , les Corné' dies de Térence et les Héroïdes d'Ovide. Sous le rapport poétique, ces imitations n'ont que peu de valeur; mais les termes bâtards y sont moins prodigués que dans les ouvrages? de Castelejn et d'autres poètes du temps, et la diction en est assez pure; ce qui a engagé Huydecoper, dans ses recherches sur la langue, à invoquer souvent le témoignage de cet auteur. Il serait difficile de préciser l'époque oîi il naquit, mais il est certain qu'il a écrit de i55o à i56o.
On place vers le milieu du seizième siècle le Miroir des Amours, de Colin de Lille (Coljn van Rjssele) (i) , comprenant en six éhattemens ( batementspelen ) la très- amoureuse
(i) On croit qu'il naquit dans la ville dont il porte le nom.
histoire de Didier le Hollandais, et de Catherine S/ieermertens , arrivée jadis à Middelboiirg (i). On peut juger, par le litre, du contenu du poème, qui est tout entier dans le goût des représentations ordinaires des Rhétoriciens. 11 fut imprimé d'abord à Anvers en i56i , et en dernier lieu à Rotterdam en i6'ji. On y lit un épilogue de Didier Coornbert, où il recommande l'ouvrage au /ec^ezw bénévole. Quoique la langue et le style n'en soient pas aussi purs que ceux de Van Ghistele, ils ne sont pas néanmoins tout-à-fait à dédaigner.
On reconnaît plus de mérite dans un poème moral de Jean Fruy tiers, maître des requêtes du prince d'Orange, homme de talent qui , de son temps, composa plusieurs écrits, pour fortifier le peuple contre les séductions de la papauté. Il a pour titre VJEcclésiaste ou Maximes de Jésus SyracJi mises en 7)ers, et il fut
(i) Spiegel der minnen, begrypende in zcs batementspelen die seer amoreuse historié van Dierik den liollandere ende Katherina Sheermertens , certyts ghesciet binnen Middelburch.
pul)lié à Anvers en i565. Non seulement la diction et la mesure y sont plus soignées et plus coulantes que dans la plupart des poèmes de ce siècle j mais le sentiment de la poésie et l'imagination s'y fout remarquer davantage.
La traduction en vers des fables, connue sous le nom de véritables Fables des animaux, par Marc Gheeraerts , et imprimée à Bruges, en 1667 , ne doit pas être passée sous silence. Le véritable auteur de cette traduction est Edouard De Deene, de Bruges; Marc Gheeraerts, peintre célèbre de cette époque, n'a fait que dessiner et graver les planches dont cet ouvrage est enrichi.
Nous arrivons maintenant à un homme qui occupe à juste titre une place distinguée parmi les premiers réformateurs de notre littérature. Didier Volkertszoon Coornhert naquit à Amsterdam, de parens honnêtes, en i522. Il était un des men)bres les plus distingués de la Chambre de Rhétorique in Liefde hloeijende. Sans être absolument littéraire, son éducation avait été soignée, et il exerça pendant quelques années, à Haarlem, la profession de graveur, pour laquelle il montrait
UE l'histoire littéraire. 59
beaucoup d'aptitude, ainsi que pour les autres arts. A l'âge de trente ans , il commença à s'appliquer à la langue latine , et se la rendit tellement familière qu'il traduisit plusieurs auteurs latins avec autant d'élégance que de fidélité. Ses connaissanceslui valurent d'abord la place de notaire , ensuite celle de secrétaire de la ville d'Haarlem, en 1 562, et enfin, deux ans après, celle de pensionnaire de la même ■ville. Vers la même époque, il prit part, avec autant de zèle que de discernement, à l'insurrection des Hollandais contre la tyrannie espagnole; non seulement il éclaira de ses conseilsle seigneur de Brederode, qui présenta à la gouvernante des Pays-Bas la supplique des nobles, mais il obtint aussi la faveur d'être employé par Guillaume //'" dans plusieurs affaires importantes. Il eut à expier néanmoins son ardent amour de la liberté dans une prison de La Haye, d'où il ne s'échappa que pour se rendre en exil.
Lorsque l'insurrection contre les Espagnols eut éclaté, il quitta la ville de Clèves où il s'était réfugié , revint à Haarlem et remplit les fonctions de secrétaire auprès des états de
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Hollande; mais la haine du comte de Lumey et de ses partisans , le forcèrent bientôt à s'exiler -tme seconde fois. Rendu de nouveau à son pays, après un court intervalle , il fut constamment mêlé aux grands intérêts qui s'agitaient alors; mais, partisan zélé de la liberté de conscience , il se vit entraîné dans des controverses théologiques, qui lui attirèrent l'anathème d^un clergé intolérant et persécuteur. Après avoir ainsi vécu dans des agitations continuelles, il mourut à Gouda, le 2g octobre iSgo, âgé de soixante-huit ans. Sans être un poète du premier ordre (nous l'apprécierons plus tard comme prosateur), Coornhert est cependant bien supérieur à la plupart de ses contemporains. Son imagination et son génie n'ont point d'élan, il est vrai; ses poésies ne sont point tout-à-fait exemptes des défauts dominans de sou siècle; sous le rapport du plan et de l'invention , ses drames ne sont guère meilleurs que ceux des Rhétoriciens, mais la beauté des images^ la vérité et l'élévation des pensées, l'harmonie du style, et surtout la pureté, la force et l'élégance de la diction, lui assignent une
DE l'histoire littéraire. 6i
place bien au-dessus de la plupart des poètes du même siècle. Ses principales pjoductions sont trois pièces allégoriques tirées de l'Ecriture, ayant pour titre : la Sortie d'Abraham, les Aveugles devant Jéricho et Israël (i); un recueil de poésies morales, imitées du latin de PandiilphusCollenutus, intitulé :f/e^W«^<? et de l'ahus des Biens temporels, des Illusions du monde, ou de la Vie oisive et friande (2); un grand nombre de chansons religieuses et morales , et d'autres pièces imprimées dans le premier et le troisième volume de ses OEuvres in-folio, et réimprimées séparément. Nous ne devons pas passer sous silence sa traduction en vers des vingt-quatre livres de l'Odyssée d'Homère, et des passages poétiques dont est semé l'ouvrage de 13oèce, des Consolations de la Philosophie.
Nous dirons un mot en passant du fameux Pierre Dathenus, l'auteur du Psautier en vers
(i) Comédie van Ahrahams uitgang, van (le Blinilen van Jéricho et van Israël.
(2) RechtgcbruyckenniisbrU3'^ckvan tycllickehave, ■ t Bedrogh dos wcrelts, of van 't loyc en leckere levcii.
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dont on se servait anciennement. II naquit à Ypres , en Flandre , fut d'abord moine et ensuite ministre de l'e'glise réformc'e à Gand, à Heildeberg et à Utrecht. Après bien des courses, occasionnées en grande partie par son zèle fanatique et son humeur ambitieuse et tracassière, il mourut médecin, en iSgo, a. Elbing, dans la Prusse Polonaise, où ses talens lui attirèrent une estime quiluisurvécut. 11 se fît une réputation par sa traduction flamande des Psaumes , calquée sur celle de Marot et de Bèzcj elle parut en 1 56 1, et n'a cessé d'être employée dans l'église réformée des Pays-Bas que depuis environ cinquante ans. Elle n'est point sans mérite, eu égard à l'époque de son apparition; on y distingue même une pureté de langage et une facilité de style qu'on chercherait vainement dans des productions contemporaines; mais elle le cède de beaucoup aux traductions qui l'ont suivie, a celle surtout qui l'a remplacée.
Deux poètes brabançons vont maintenant nous occuper; l'un, Jean Baptiste Houwaert, naquit à Bruxelles, en i53i , d'une famille distinguée, et exerça les fonctions de con-
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seiller et de maître des comptes du duché de Brabant. 11 mourut dans la même ville, en i5gg, avec la réputation d'un protecteur éclairé des lettres et d'un amateur passionné de la poésie qu'il cultiva avec succès. Ses ouvrages, où l'on remarque à la fois un homme joignant a une érudition variée et profonde le sentiment de la poésie et le feu de l'imagination, sans être à l'abri de la critique sous le rapport de la langue et de la mesure, sont pourtant moins sujets aux défauts dominans de son siècle. Les principaux sont le Commerce amoureux {^Ilandel der Amoureusheid^ en quatre livres, dont le premier renferme, en deux jeux allégoriques , les amours de Didon et d'Ènée; le second , en trois jeux, ceux de Narcisse et d'Écho; le troisième , en autant de jeux, les amours de Mars et de Vénus, et le dernier, en quatre jeux allégoriques, Héro et Léandre; 2.° le Vallon de Pégase ou le Jardin des Vierges, en seize livres, dont chacun ofifrc une instruction morale ou un avis salutaire aux femmes, appuyés d'un récit vrai ou fabuleux; 3.° enfin un poème moral en six livres, intitulé le Train du Monde. Nous croyons
Q^ ' pkÉcis
pouvoir passer sous silence la Plainte de Milenus sur la tyrannie des Romains, les quatre Fins de l' Homme j, les Tableaux antiques, et les Instructions politiques à l'usage de tous les homtnes.
L'autre poète brabançon, Pierre Heyns , naquit, vers l'an iSSy, à Anvers, où il fut directeur d'une école et où il mourut en iSg^. Il cultiva surtout la ge'ograpbic, et la poésie nationale et française. Nous pouvons juger de ses connaissances géographiques et littéraires par un ouvrage qu'il nous a laissé sous le titre de Miroir du Monde , mis en vers , où l'on décrit et où l'on représente littéralement et figurativement la situation, la nature et le caractère de tous les pays (i). Cet ouvrage, qui s'élève peu au-dessus du style des Chroniques riraées, nous donne une idée assez peu favorable de son talent poétique.
Parmi les poètes de cette époque, on doit
(i) Spiegliel der Wei-eltj gestelt in ryme, waer in letterlyk ende liguei-lj^ck de gelcgentheydt, iiatuurc ende aerdt aller landcn claerlyck afgebeeldt eiide îiesclirevoi) wcidt.
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compter Philippe de Marnix, seigneur de Sainte-Aldegonde , hoinme d'état et savant célèbre. Né à Bruxelles, en i538, d'une famille illustre, il reçut une éducation trèsdistinguée. 11 se rendit à Genève pour y continuer l'étude des sciences, et en revint imbu des principes de Calvin , qui le portèrent à seconder de tout son pouvoir la tendance de ses compatriotes vers la réforme religieuse et lu liberté politique; on peut croire avec fondement qu'il fut le rédacteur du compromis ou traité d'alliance signé par la noblesse des Pays-Bas en 1 565. Forcé de s'expatrier pour échapper aux persécutions du tyran espagnol, il n'en continua pas moins à déployer le plus grand zèle pour l'affranchissement de son pays , et à seconder de ses conseils et de sa fidèle coopération Guillaume L", qui l'employa dans les affaires les plus importantes. Revenu dans sa patrie avec ce même prince, il eut le malheur de tomber entre les mains des Espagnols, et subit une captivité qui sq. prolongea au-delà d'une année. Depuis cette époque , il figura encore avec éclat sur le théâtre politique, et fut nommé, en i583,
par Guillaume I.", aux fonctions de bourgmestre de la ville d'Anvers , qu'il défendit , en celte qualité, contre les troupes espagnoles commandées par le duc de Parme. La capitulation qu'il fut contraint de signer avec l'ennemi lui fit perdre, pour quelque temps, la confiance des états, qu'il regagna cependant en iSgo. La dernière mission qu'on lui confia de la part du gouvernement, fut celle de traduire la Bible d'après le texte original, et il se rendit à cet effet à Leyde, en i5g2. Il s'occupait avec zèle de ce travail , et déjà il était parvenu à traduire de l'hébreu une grande partie de l'ancien testament, lorsque la mort vint l'enlever, au milieu de ces occupations, le ï5 décembre iSgB.
Cet habile homme d'état rendit d'éminens services aux sciences en général, et à la littérature nationale en particulier. Nous nous réservons de parler plus tard de ses écrits en prose, pour ne le considérer ici que comme poète. Le seul monument certain qu'il nous ait laissé de son talent poétique, est sa traduction en vers des psaumes, que la fidélité de l'imitation, la pureté et la noblesse du
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langage, et la facilité de la versification rendent bien supérieure à celle de Dathenus. La meilleure édition en parut en 1617, d'après les dernières corrections de Marnix, accompagnée de sa traduction en prose des psaumes, et d'un sommaire de leur contenu. L'ouvrage est précédé d'une belle préface en vers , dans laquelle il en fait hommage aux états-généraux des provinces-unies. On lui attribue aussi la célèbre chanson patriotique Guillaume de Nassau {TKilhelmus van Nassouiveri) qu'on trouve dans le Chansonnier des Gueux {^G-eusen Liedthoek') (i), et qui , en électrisant les esprits, contribua puissamment au triomphe de la liberté. Quelques écrivains cependant, et Brandt est de ce nombre, regardent Coornhert comme l'auteur de cette chanson (2).
Un poète flamand et un poète brabançon appellent de nouveau notre attention. Le premier, qui se rendit aussi célèbre comme peintre, se nomme Karel van Mander, et
(1) Pag. 44 et 45.
(2) Historié der reformatie, I.» D. pag. 535.
naquit en i 548, à Meuleheek, en Flandre, à peu de distance de Courtrai. Dès ses plus tendres années, la peinture cl la poésie furent ses occupations chéries. Afin de se perfectionner dans le premier de ces arts, il se rendit a Rome, et, à son retour, il se fixa à Haarlem. Après j avoir séjourne pendant vingt-et-un ans, il alla, en 1604, s'établir à Amsterdam, où. la mort l'enleva, deux ans après son arrivée, à sa nombreuse famille. 11 s'était fait une grande réputation, comme peintre et comme poète. 11 nous a laissé aussi quelques écrits en prose dont nous parlerons par la suite. Son talent poétique se révèle dans plusieurs ouvrages qu'il composa en partie avant son départ pour Rome, et en partie après son retour; tels sont quelques drames dans le goût des Rhétoriciens, sous le titre de Noach, Dina, David, etc., qu'il fit représenter avec un grand appareil et des machines de son invention; une ode sur la peinture^ intitulée :Lcs fondenicns du noble et libre art de la Peinture [de Groridt der edelvrlj ScliiLderkonst, waci; in liacr gestalt,aerdt endewesen de leaiustighe jeugd in verscJieyden deelen in
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rymdicht wort voorghedragen) , imprimée à Haarlem, en i6o4; un grand nombre de poésies religieuses, telles que le Mont des Olwes, ou poèmes sur le dernier jour; la Harpe d'Or, ou recueil de toutes les chansons religieuses de Van Mander [Olijfberg ofte poëinata van den laetsteii dagli; den Gulden Harpe , innelioudende alte gheesteliijîce lledehens die bij C. Van Mander gemaeJct zijn), et plusieurs autres. îl a encore traduit en vers les douze premiers livres de l'Iliade d'Homère^ les Bucoliques et les Géorgiques de Virgile [Ossenstal en Landlwerh van P. Virgilius Maro) , et publié une explication des Métamorphoses d'Ovide; le mérite des poèmes de Van Mander n'est point en raison de leur nombre, car ils sont en général assez médiocres , et loin de pouvoir être comparés aux productions des poètes hollandais qui ont écrit vers la fin de cette époque.
Le poète brabançon , Philippe Numan , était secrétaire de Bruxelles, sa ville natale, où il mourut en 1617. On a de lui un poème jnoral en cinq livres, intitulé \q Combat de la Conscience dans le chemin de la vertu, qui fut
publié in-4.° en i Sgo. Il décèle des dispositions poétiques et des connaissances amassées par de longues études, mais la langue, qui du reste y est assez pure, est mêlée de beaucoup de termes bâtards.
Nous arrivons maintenant à l'un des poètes les plus célèbres de cette époque , Roemer Visscher. Il naquit à Amsterdam, en i547, et mourut, le II février 1620, à Alkmaar, oîi il avait fixé son domicile depuis quelques années. Ce fut lui qui, de concert avec Coornhert et Spiegel, ses amis intimes, éleva, vers la fin du seizième siècle, la Chambre de Rhétoriqued'Amsterdam inLiefdebloeijnde, au rang d'une école de poésie et d'éloquence , et contribua efficacement au perfectionnement de la langue et de la poésie nationale, tant par ses propres écrits, que par les instructions elles encouragémens qu'il donnait aux talensnaissans. Ses poésies ne sont pour la plupart que des cpigrammes comiques, qui lui valurent le surnom du ilfar^ia/ hollandais ; l'édition la plus complète en parut à Amsterdam en 1669, sous le titre de Brabbeling van Roemer (Brouilla^ mini de Roemer). Quoiqu'elles laissent parfois
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a désirer sous le rapport de la mesure et d'autres qualités essentielles à la poésie, elles n'en portent pas moins l'empreinte d'un génie original et poétique, et sont d'ailleurs bien supérieures, pour la pureté et la délicatesse du langage, à la plupart des poésies de ce siècle. 11 a encoie composé un petit ouvrage sous le titre de Zinne Puppen (i), où se trouvent des figures allégoriques accompagnées d'une explication en prose , et de distiques. Une partie de ces explications est l'ouvrage de sa fille Anna Roenier Visscher , qui publia l'opuscule de son père, revu par elle, en i66g.
Henri Laurenszoon Spiegel , Tami et le collaborateur de Coornhert et de Visscher, et le plus illustre personnage de ce triumvirat, auquel nous devons la renaissance de notre langue et de notre littérature, naquit à Amsterdam en i549, d'une famille distinguée; dès son jeune âge il reçut une éducation propre à le former à la science et à la vertu, et quoiqu'il se vouât au commerce, qui le rendit possesseur d'une fortune considérable, sans comproinet-
(i) Figures allégoriques.
tre en rien son honneur, il ne négligeait pas Je perfectionner ses connaissances, et se livrait surtout à la culture de la langue et de la poésie nationale. Doué d'un caractère sérieux et ahai de l'ordre, la morale devint l'objet spécial de ses méditations, et il étudia avec prédilection les philosophes de la Grèce et de Rome. Se sentant del'éloigncment pour les honneurs, il préféra passer ses jours dans un loisir occupé, et resta inaccessible aux factions politiques et religieuses qui divisaient alors les esprits. ïl sut néanmoins se concilier l'estime des honiraes éclairés des deux partis, et les savans les plus illustres de cette époque, les Scaliger, les Juste Lipse, les Janus Dousa, et autres, lui donnèrent des marques de leur affection et de leur estime. Il mourut àAlkmaar, au commencement de 1612, à l^âge de soixante-deux ans, laissant quelques enfans, fruits d'un second mariage : sa femme lui survécut encore quelque temps.
Ses poésies, si on en excepte quelques pièces comiques qui ont été imprimées à la suite des oeuvres de son ami R. Visscher, furent publiées en dernier lieu , en 1 7 3o , par le savant P. Via-
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niiiig, qui les a enrichies de notes et d'une jjiograplîie très intéressante; en un vol. in-8". Parmi ces pièces, toutes consacrées îi la morale, on distingue surtout le (amcuy: Mirait- du {?<r«7'(hertspiegcl), ouvrage aussi remarquable par son étendue que par le mérite de l'exécution. C'est un poème didactique sur la morale, écrit en vers alexandrins, et divisé en sept livres, dont chacun porte le nom d'une des muses. L'auteur se proposait de compléter l'ouvrage en y ajoutant encore deux livres, mais la mort ne lui permit probablement pas de réaliser ce plan. Pour engager l'homme à la vertu, qu'il lui fait envisager comme la seule base d'une félicité pure et durable, il avait puisé dans les écrits des plus illustres moralistes anciens et modernes, un trésor de connaissances et d'études sur le cœur humain, qu'il étale à nos yeux avec une énergie et une élégance de style admirables; ses leçons et ses raisonnemens sont semés d'images et de tableaux poétiques qui les relèvent et en rendent la lecture encore plus attrayante. Il faut avouer cepctidant que la versification n'eu est pas toujours coulante et facile , et qu'il y
règne une sorte d'obscurité et de rudesse, résultant en partie de l'emploi de termes vieillis, et<le bizarres assortimens de mots, et en partie de constructions peu usitc'es et de transitions brusque'es; défauts auxquels l'auteur aura été entraîné en sacrifiant partout a la concision et à l'énergie. Néanmoins le manque d'agrément qui en provient, et le travail nécessaire pour triompher de ces difficultés, sont abondamment compensés par l'importance de la matière, la vigueur de l'exécution, et le grand nombre de beautés poétiques d'un ordre élevé, dont l'ouvrage étincelle.
Si le cadre étroit dans lequel Je me suis resserré ne me forçait de me borner aux poètes qui nous ont laissé un plus grand nombre d'ouvrages. Je pourrais encore signaler parmi les poètes hollandais de cette époque, Janus Dousa, Jean Van Der Hout , le célèbre secrétaire de la ville de Leyde, à laquelle il rendit de si importans services, surtout pendant le siège de 1 5'j^, et plusieurs autres. Nous terminerons cette période par un mot sur Zacharie Hejns, fils de Pierre Heyns, dont il a été fait mention plus haut. Il naquit probablement à
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Anvers, en i5no; mais il passa sa vie en Hollande, d'abord à Amsterdam et ensuite à Zwol, où il fut imprimeur du pays d'Overys3el, et où il mourut en 1640. A l'exemple de son père, il cultiva l'archéologie et la ge'ographie, s'exerça à la poésie française et nationale, et, comme poète hollandais, obtint quelque renom. Nous avons de lui deux poèmes de longue haleine, l'un est une traduction fidèle et élégante d'un ouvrage de Guillaume de Saluste, seigneur de Bartas, poète français qui eut quelque réputation à la fin du seizième siècle, mais dont le nom est tombé plus tard dans l'oubli. Elle a pour titre les Semaines et renferme , dans plusieurs divisions , la création du. monde, Vétat des premiers humains, le déluge , les aventures d'Abraham, etc. L'autre, qui est un poème original sous le titre d'emblèmes servant à des méditations chrétiennes et à l'ensei» gnement de la morale , renferme une quantité de figures allégoriques, accompagnées de vers français et flamands, et d'explications en prose. Le même volume contient en outre une pièce allégor'ujue des trois vertus cardinales , la foi, l'espérance et la cliarité ; 2° l'école de.
la vertii ou le miroir des jeunes demoiselles, c'crit en vers sous la forme d'un drame j et 3" enfin un jeu de noces, (bruiloftstafelspel) dont les interlocuteurs sont \c plaisir et \a pei/ie. Les poésies de lieyns, surtout ses poésies originales, sont écrites généralement avec pureté et avec esprit, et ne manquent pas d'harmonie; elles attestent d'ailleurs le génie de l'auteur et des connaissances étendues.