PROSATEURS CELEBRES DE CETTE EPOQUE
P. Cz. Hooft, que nous avons déjà apprécié comme poète, tient sans contredit le premier rang parmi les prosateurs de cette époque. Il s'appliqua spécialement à l'étude de l'histoire, qu'il entreprit ensuite d'écrire, en se modelant sur les plus illustres historiens de l'antiquité, parmi lesquels Tacite devint l'objet de sa prédilection particulière. Il traduisit les œuvres de cet auteur en langue nationale, avec une si heureuse fidélité, qu'il lui conserva son énergie primitive et jusqu'au caractère de son style. Il publia ensuite une histoire originale, de Henri IV, roi de France, à laquelle succéda, plusieurs années après, son grand ouvrage , V Histoire des Pays-Bas , en vingt-sept livres, comprenant l'origine et
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le progrès des troubles, depuis le règne de Philippe II (i555) jusqu'à la fin de l'administration de Leicester (iSSy). Dans l'intervalle de ces deux publications il fit paraître un petit e'crit historique sous le titre àc Malheurs de l'exaltation de la maison de Médicis. Il nous reste en outre de lui quelques traductions de passages d'auteurs anciens et modernes , qui ont été insérées dans ses œuvres, et un recueil de Lettres, dont l'édition la plus complète a été donnée, en dernier lieu, par Huydecoper. Hooft a, comme prosateur, un si grand mérite, que pour l'apprécier dignement il nous faudrait sortir des limites de cet ouvrage. Nous nous bornerons à remarquer que dans ses écrits, et surtout dans son histoire des Pays- Bas, aucun ornement oratoire ne se fait désirer; qu'il y règne une vigueur, une concision et une majesté étonnantes; que la hardiesse et l'originalité des expressions, y répondent parfaitement à la richesse et à l'élévation des idées, et qu'il est rare de rencontrer, soit parmi les anciens, soit parmi les modernes, un écrivain qui réunisse à ce point tant de qualités diverses. Nul écrivain surtout n'entra
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plus profondément dans les secrets de notre ïangue si riche et si belle, n'en connut si bien les trésors , et par son cxen^ple n'eu indiqua mieux l'emploi. Son style cependant ïi'est pas sans défauts : l'amour de la concision le jette parfois dans l'obscurité, et lui fait violer les lois de l'harmonie j d'autres fois il manque de simplicité et de naturel. Ce dernier reproche s'adresse particulièrement à ses lettres.
Vondel et Cats, ces deux autres ornemens «le notre Parnasse au dix-septième siècle, occupent aussi un rang distingué parmi les prosateurs, et l'illustration qu'ils se sont acquise dans ce genre eût égalé leur gloire poétique, s'ils se fussent livrés avec le même zèle à Vétude de l'éloquence. Le style de Vondel est poli, grave et nerveux. On peut s'en convaincre à la lecture de sa traduction en prose de Virgile, et de quelques écrits originaux, tels que son Liùvduction à lapoésie nationale, placée à la tête du premier volume de ses poésies^ ses épitres dédicatoires et les préfaces dont il a accompagné ses tragédies et ses autres productionsj la prose de Gats est en général claire
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facile et gracieuse. Il eii a donne des preuves dans les inorceaux de prose dont il a entrelacé ses poèmes, et dons les prologues et épilogues (ju'ilfait alterner avec ses vers dans son ^«/zeoii nuptial et dans son Hymen.
Gérard Brandt , que nous avons déjà distingué parmi les poètes , se place immédiatement après Hooft, comme prosateur, surtout dans le genre historique. Heureux imitateur de son illustre devancier dans tout le reste, il le surpassa sous le rapport du naturel et de la lucidité. Qoique son style le cède en force ^ en vivacité et en originalité à celui de Hooft, il y aurait moins de risque à l'adopter pour modèle. Brandt signala son entrée dans la carrière par l'éloge funèbre de l'immortel Hooft lui-même, production qui', tout en attestant les heureuses dispositions du jeune orateur, laisse à désirer sous le rapport du goût. La maturité de son esprit se révèle avec force dans ses deux ouvrages capitaux , l'Histoire de la Réformation , en quatre volumes in-4.°, etla Fie de Mic/iel de Ruiter, in-folio. Ses autres e'crits historiques , d'une moindre étendue , tels, que son Histoire d'Enklmizen, celle du
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procès d' Oldenharneveldt, sgs, Ephémérides ei sa Biographie de Vondel et de tlooft, méritent aussi de grands éloges pour la pureté du langage, la clarté et l'élégance du stjle.
Charles Brandt, l'aîné des fils de Gérard, marcha dignement sur les traces de son père et de Hooft. Son père s'était fait le biographe de Ruiterj il consacra, lui, sa plume élégante à l'histoire de l'immortel Grotiusj mais il ne put mettre la dernière main à son ouvrage. Il trouva un continuateur digne de lui dans A. Van Caltenburg, professeur des rémontrans , qui fit paraître leur commun travail en 1727, en deux volumes in-folio. L'ouvrage entier, et principalement le piemier volume, rédigé parBrandt, est écrit d'un style pur, noble et animé.
Durant la première moitié de cette période, il parut en outre une foule d'ouvrages historiques , écrits en style de chroniqueur , qui n'ont guère d'autre mérite que celui de la correction du langage. Telles sont les Chroniques Iwllandaise , zélandaise et frisonjie, et autres compositions historiques du célèbre Petrus Schriverius ; la Chronique de Hoorn,
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par le savant Théodore Velius , né dans la même ville, publiée d'abord en i6o4, et réimprimée à difFérenles reprises avec un supplément et des notes; la Description de Dordrecht, par M. Van Balen, publiée en 1677, et plusieurs autres productions tout aussi médiocres, sur lesi|iielles il est inutile d'arrêter ses regards. Nous en excepterons cependant un opuscule historique de Guillaume Swinnas, docteur en médecine, et membre du conseil municipal de la Brielle, où il décéda Ters l'an 1672, à la fleur de son âge. En voici le titre : Dissentions de l'Angleterre, des Pays- Bas et de Munster (Engelsche, Nederlandsche en Munstersche Krakéelen) , ou aperçu des événemens de i665, 1666 et 1667. L'auteur qui semble avoir emprunté la touche ferme et vigoureuse de Hooft, réussit surtout à peindre des combats de mer, et N. Witsen , dans son livre sur V Architecture navale et la Navigation (Scheepsbouw en Bestier), lui a dérobé plus d'une fois les couleurs dont il enrichit sa palette. Il est à regretter qu'en imitant si heureusement la manière de Hooft, l'auteur n'ait pas su se garantir des défauts
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de son modèle, et qu'il donne parfois dans Texage'ration et dans l'enflure.
Aux écrits historiques de cette e'poque, faisons succéder un ouvrage qui se rapproche de l'histoire par le fond, et du roman par la forme. C'est VArcadie Batai^e de Jean Yan Heeniskerk, que nous avons déjà rencontré parmi nos bons poètes. Le but de l'ouvrage est de faire connaître l'histoire ancienne de la patrie, ainsi qu'un grand nombre de particularités relatives aux mœurs et aux usages de nos ancêtres. Pour rendre son travail plus agréable, l'auteur lui donne la forme d'un voyage entrepris , sous les auspices de l'amour, par des jeunes gens , dans les environs de La Haye et de Leyde; ce qui lui fournit l'occasion de mêler à son récit des tableaux gracieux, des dialogues plaisans, et des rencontres intéressantes. Le style en est orné et plein de vie, se relevant et s'abaissan ta propos. L'ouvrage parut pour la première fois, mais incomplet, en 1637; deux ans après, il parut tel qu'on le lit aujourd'hui. Il a eu depuis un grand nombre d'éditions : la dernière date de 1756.
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Nous dirons un mot maintenant de quelques écrits en prose, que leur contenu mixte rend difficiles à classer. Le premier est une petite satire fort divertissante , intitulée Comœdia vêtus ou Propos de marins ( Bootmanspraatje), avec la suite et la justification de l'ouvrage sous le titre de Malle-poste (Mallewagen). Elle fut publie'e , en i6r2, par Guillaume Meerman, fils de Gérard Meerman , bourgmestre et grand-bailli de Delft, dont Hooft honora le génie. L'écrit est dirigé contre l'ambition et l'animosité du clergé de ce temps, et il porte le titre de Comœdia vêtus pour, faire entendre que les scènes jouées par les ministres protestans étaient renouvelées de l'ancien clergé romain. Grand amateur de la navigation, l'auteur a trouvé convenable de se servir du langage des marins, et de revêtir ses idées d'images familières aux gens de mer. Cette satire, dont la lecture est fort amusante, mérite, sous le rapport de la langue, toute l'attention des philologues. G. Van Zonenhoven en a donné, en 1718, une nouvelle édition , enrichie de notes et d'éclaircissemens historiques.
' Au second rang se place un ouvrage aussi plaisant qu'agréable de Jean De Brune, le jeune, intitulé Pierre à aiguiser l'esprit, ou Moyen propre à apprendre à raisonner sur toutes sortes de sujets (Wetsteen der Vernuften, etc.) La première édition en parut en 1644 > ^^ ""^ volume in-4.°, divisé en quatre livres, chacun de dix chapitres, oîi se trouve un mélange de toutes sortes de sujets, auxquels viennent s'enlacer des récits vrais ou fabuleux, accompagnés de passages choisis de poètes anciens et modernes , et de citations d'auteurs de tous les temps j ce qui offre une lecture anssi variée qu'instructive. Le style en est animé et fleuri j il décèle, comme le contenu même de l'ouvrage , un génie original , dirigé par le goût, et nourri d'une lecture immenscj s'il pèche quelquefois , ce n'est que par trop d'abondance. On a joint, à quelques éditions, un second volume composé de treize chapitres 5 mais ce travail est désavoué par les éditeurs de 16^2, qui n'y voient que la production d'un esprit lourd (van plompe herssenen). De Brune nous a laissé, en outre, sous le titre
de Raison et Folie (Jok en Ernst), un recueil
DE l'histoire littéraire. ig3
de Propos de cour, de bons mots et de farces comiques (Hofredenen , Quinkslagen en Boerterijen).
Un ouvrage qui offre de la ressemblance avec le pre'cédent , c'est celui que Marie Hejns publia, en 1647 ' ®*^"^ ^^ ^^^^^ àQ Jardin d'exemples illustres (Bloenihof van doorluchlige voof' beelden). Il est divisé en quarante-deux chapitres, consacrés à des matières diverses, mais le plus souvent à des points de morale, tirés de Philippus Camerarius, de Michel de Montaigne, et d'autres écrivains célèbres. L'instruction s'y joint à la variété, l'ouvrage n'étant en quelque sorte qu'un tissu de maximes et de narrations puisées aux meilleures sources; il se recommande d'ailleurs par la netteté da langage et la noblesse du style. Nous n'avons sur cette dame d'autres détails biographiques, que ceux que l'on trouve dans la dédicace de son Hvre à Sibylle Van Griethuizen, qui jouissait alors de quelque célébrité. On y lit qu'elle demeurait à Schoonhoven, et qu'elle se forma le style par la lecture des ouvrages deVondel, sans le secours d'aucun maître. Cette dernière circonstance ne permet point de la regarder
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comme la fille de Pierre Heyns et la sœur de Zacharie Heyns, que nous avons menlionne's tous deux parmi les poètes.
Au dix -septième siècle appartient enfin uu autre ouvrage moral, publié sous la forme d'un roman, par un anonyme, et ayant pour titre -.Exemples des anciens sages (Voorbeelden der oude wijzen). Il est également partagé en chapitres, et se compose en grande partie d'entretiens fort instructifs entre un célèbre prince indien nommé Disles, et son sage précepteur Zendebar. Le professeur Wassembergh nous en a donné un fragment trèsremarquable dans son Essai sur le dialecte frison (i).
Nous allons réunir maintenant, en un seul faisceau, les écrivains de cette période, qui ont consacré leur plume aux sciences et aux arts. Simon Stevin, de Bruges, osa, un des premiers, traiter,enlanguenationale, un sujet scientifique. C'était un des plus grands mathématiciens et un des plus savans architectes de sou siècle j le prince Maurice, à qui il avait
(i) II.« partie , pag. 190 — 2i5.
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donné des leçons, le nomma quartier-maître* ge'ne'ral de l'armée. Hugo Grotius avait pour lui l'affection la plus vive. La plus remarquable de ses productions est celle qui parut en i6o5, in-folio, sous le titre de Souvenirs mathématiques ou Exercices du prince Maurice (Wisconstighe Gedachtenissen , 't gène daer hem in geoefent heeft den doorl. hooghgeb. vorst ende heere Maurits , enz. , beschreven door Simon Stevin). Il s'en faut de beaucoup que cet ouvrage , d'ailleurs très-intéressant pour le fond, soit un chef-d'œuvre littéraire; on ne saurait cependant trop applaudir à ce premier essai qui témoigne si honorablement de l'amour de l'illustre savant pour sa langue maternelle. M. Meerman en a fait un examen plein de sagacité dans ses annotations sur le Parallèle des républiques de Grotius (i).
A la suite de Simon Stevin, nous plaçons l'incomparable Grotius, qui nous a laissé dans son Introduction à la jurisprudence hollandaise, un modèle achevé de concision, de force et de simphcité. 11 y règne peut-ctre un pcj
(i) I1I.« partie, pag, 5o6 — 5i8.
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de sécheresse, défaut inévitable lorsqu^on s'interdit à dessein toute espèce d'ornemens.
Jean Van Beverwijck fut le premier qui écrivit, en langue vulgaire, sur l'art de guérir. Il naquit à Dordrecht, en i594, d'une famille distinguée, et occupa plusieurs charges importantes, lesquelles contribuèrent toutefois à son illustration bien moins que ses rares talens. 11 avait fait surtout de grands progrès dans la science médicale , qu'il pratiqua et qu'il enseigna avec succès. De ses ouvrages, les uns sont écrits en latin, les autres dans la langue du pays, qu'il affectionnait beaucoup. Ces derniers ont paru en i654, en un gros volume in-4.°7 sous le titre de Traités de Médecine (Wercken der Geneeskonste, Schat der Gesontheyt, Schat der Ongesontheyt, Heelkonste), avec quelques opuscules. Ces traités, et surtout le premier, sont semés de vers sur les mêmes sujets, que Famitié inspira à Cats. La clarté et la précision caractérisent le style de Van Beverwijck , qui n'est même pas dépourvu d'élégance chaque fois que le sujet le comporte^ on y reconnaît aisément un homme que de longues veilles avaient familiarisé avec les chefs-d'œu-
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vre de Rome et d'Athènes. On peut en dire autant du Mérite des Femmes, autre production deVanBeverwijckjOÙilse plaît à donner au sexe des éloges un peu exagères. Jonctys luire'ponditparune dissertation sur \a. Prééminence des Hommes , au sujet de laquelle on peut voir Foppens , dans sa Bibliothèque Belgique (i).
La Tactique des Grecs et des Romains, par Jean Van Paffenrode, qui , comme nous l'avons vu plus haut, se fît aussi quehjue re'putatioii au Parnasse, mérite de trouver sa place ici. C'est un ouvrage en six livres^ subdivisés en chapitres, oîi l'auteur discute, avec la plus scrupuleuse exactitude et une érudition peu commune, tout ce qui a rapport à la stratégie des anciens. Jacques Van Paffenrode , qui acheva l'ouvrage après la mort de son père, en fît hommage à Guillaume III , dans une dédicace très -bien écrite, placée en tête du livre.
J. Oudacn , déjà cité comme poète, s'est acquis de nouveaux droits à notre estime par
(i) Tom. I,pag. 58o— 58i.
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la publication de son traité de la Puissance Romaine, ouvrage qui appartient, en grande partie , à la classe des e'crits historiques , et où l'importance des matières est encore relevée par la beauté du style.
Il nous reste à parier du bourgmestre d'Amsterdam, Nicolas Witsen, l'un des hommes d'état les plus habiles et les plus éclairés de l'époque. Son traité de Y architecture navale et de la Navigation chez les anciens et les mo~ dernes[A\oudc en hedendaegsche scheepsbouw en beslier), publié en i6'ji, en un volume in-f.°, témoigne de ses profondes connaissances en mathématiques et en histoire; il est écrit d'ailleurs d'un style pur, qui s'anime et se colore dans les descriptions des combats de mer, que l'auteur trouve fréquemment l'occasion de placer sous les yeux du lecteur. On trouvera de plus amples détails sur cet estimable écrivain dans une notice biographique insérée par M. J. Scheltema, dans son Traité politique des Pays-Bas (i).
L'éloquence proprement dite ne fut que
(i) Staatkundjg Nederland , 11.^ part, p. 5o5 — 5o8.
^^^jl
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médiocreraent cultivée durant celte période. L'éloquence politique et judiciaire, à laquelle les Grecs et les Romains durent une partie de leur gloire, fut presque totalement négligée chez nous, comme chez la plupart des peuples modernes. La chaire même, le principal théâtre oîi l'éloquence puisse se produire de nos jours, ne fut point illustrée par d'éclatans succès. Nous n'en lirons qu'avec plus d'intérêt le plaidoyer de M." Simon Van Middelgeest pour I\I. P. De Groot, que nous a conservé M. Scheltema dans ses Mélanses
historiques et littéraires. De Groot fut accusé en 1676, devant la Cour de Hollande, du crime de lèse-majesté, accusation à laquelle avaient donné lieu une correspondance inconvenante avec Wicquefort, et des négociations illicites au sujet de la paix (i). L'éloquence de son avocat le sauva. Le plaidoyer de Van Middelgeest , qui paraît avoir été aussi bon littérateur que grand jurisconsulte, n'est pas, il faut en convenir, d'un goût exquis; trop de termes bâtards le déparent , et il est hérissé
(i) Wagenaar,Vaderl. hist.XIV.«D. bl. 382-383.
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de citations latines j mais il y règne une noble et mâle éloquence , soutenue d'un style vif et animé , qui nous rappelle ces anciens chefsd'œuvre dont l'orateur s'était nourri, et dont il a su, en cette occasion, se montrer digne. Parmi les orateurs sacrés il s'en trouve quelques-uns qui méritent d'être cités. Le plus distingué d'entre eux (pour ne point parler ici de Uitenbogaert, Episcopius, Caraphuizen , et de quelques auti-es , qui quoique très-estimables d'ailleurs, ne brillèrent guère par leur éloquence) est Jean Vollenhove, le même qui parut avec éclat sur notre parnasse, aux premiers jours du dix-septième siècle. Les sermons qu'il a réunis, au nombre de quatorze, sous le titre de Grandeur du juste , s'ils ne méritent pas des éloges sans restriction, contiennent au moins des parties auxquelles le goût le plus sévère ne saurait refuser son suffrage. Le style en est d'ordinaire pur, noble et animé j et si l'orateur, dans certains passages , se laisse entraîner aux faux-brillans , il en est d'autres oîi il a su s'élever à la véritable éloquence. Les sujets n'y sont pas traités toutefois d'après les exi-
gences actuelles de la chaire; mais on y remarque une si rigoureuse exactitude et un si profond savoir, que le prédicateur peut encore de nos jours en retirer une grande utilité.
A Vollenhove succèdent les trois fils du célèbre historien Gérard Brandt. L'aîné, Gaspard Brandt, que ses productions poétiques et historiques nous ont déjà fait connaître^ s'est placé au rang de nos meilleurs prédicateurs par un grand nombre de sermons sur des textes divers, et par son explication de l'oraison dominicale, que son frère Jean publia après son décès. La solidité du raisonnement y répond à l'importance du sujet et s'allie très-heureusement à un style animé, ferme et correct.
Le puîné des trois frères, Gérard Brandt, dit le jeune , brilla comme son aîné dans l'éloquence de la chaire. Né à Nieuwkoop, en i65^, il fut destiné par son père au ministère évangélique , qu'il exerça pendant cinq années , toujours admiré de son auditoire. Il prêcha d'abord à Schoonhovcn et ensuite à Rotterdam , où une mort prématurée l'enleva, le 21 décembre 1698, à sa famille, à
l'ëglise et aux lettres : il parut après sa mort une collection de ses sermons , au nombre de soixante , en trois volumes , dont le dernier fut publié en i685j par son frère aîné. Ils sont écrits d'un style élégant et pur, et attestent une instruction peu commune. L'auteur publia en outre, de son vivant, un opuscule historique sous le titre d^Histoire biennale (1674 — 16^5) j qui réunit tous les suffrages.
Le cadet, Jean Brandt, que nous avons déjà mentionné à l'article des poètes , doit la célébrité, dont il jouit, à juste litre, parmi les orateurs sacrés, à ses prédications sur l'apostolat de S.*-Paul (Paulus leven of zevcen-twintig predikaatsien over 't voornaamstc werk van zijn apostelschap). Elles se recommandent, en effet, par la pureté du langage et la coi'rection du stjle, autant que par l'intérêt des matières, et, quoiqu'elles ne soient pas exemptes des défauts dominans de l'époque, on peut encore les lire avec fruit.
Nous ne pouvons passer sous silence A.
Monen , poète recommandable et orateur estimé, que Francius, dans sa préface sur Grégoire de Nazianze, place h côté de Volt
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teuhove et de Brandt. Son style est toutefois moins orné et moins énergique que celui de ces deux orateurs, et surtout de VollenhoTCj mais il est du reste pur, noble et à la portée des intelligences les plus vulgaires. Ses sermons les plus remarquables sont S/-Paul à ^f/iènes; S.^-Paul parmi les Gentils; Etienne le Diacre; la Passion de J.-C; le Graduel de David ou les Cantiques Hammaàloth; la Vocation d' Abraham , Qi quelques autres que le défaut d'espace nous interdit de citer. Vers la fin de cette période l'éloquence de la chaire déclina sensiblement ; on en peut voir les causes dans \apréface du professeur Francius dont nous venons de parler.
Ce savant, voyant avec le plus vif déplaisir le dépérissement de l'éloquence sacrée, pour laquelle la plupart des prédicateurs de son temps témoignaient la plus coupable indifférence, résolut de la faire revivre en offrant à leurs regards un échantillon du génie des anciens pères de l'église, et choisit à cet effet un Discours sur la Charité, de Grégoire de Nazianze, l'un des pères Grecs du quatrième siècle, qu'il traduisit en langue natio-
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nale, et qu'il enrichit d'un grand nombre de notes et d'une préface du plus haut intérêt, où il s'élève avec force contre le goût dépravé de son siècle, et oîi il indique les moyens de l'épurer.
La traduction de Francius, qui parut en 1699, nous conduit naturellement à parler de ceux d'entre nos écrivains qui s'occupèrent, pendant la première moitié de ce siècle, à traduire les auteurs grecs et latins. Nous avons déjà fait connaître les travaux de Hooft et de Vondel, en ce genre j à leur suite vient Jh. Glazemaker , qui enrichit notre langue de plusieurs traductions d'auteurs anciens, tels que Sénèque le philosophe^ Epictèùe. et Cehes, et Quinte-Curce, Il traduisit en outre de l'Italien , \ Histoire des guerres des Pays- Bas, de Bentivoglio, qu'il publia en 16^4; en un volume in-4.°
Un autre traducteur, digne aussi des plus grands éloges, c'est le docteur O. Dapper, qui nous donna, en i665, une traduction complète d'Hérodote. Le même siècle vit éclore une foule d'autres traductions d'un mérite trop vulgaire pour que nous nous en occupions spécialement.
DE l'histoire LITTERAIRE. 2o5
Nous terminerons cet aperçu par un mot sur les grammairiens et les écrivains didactiques qui ont voué leur plume à la partie théorique de l'éloquence et de la poésie. Abraham Van der Myle, ministre protestant, né à 'S Heerenberg, en i558, et décédé à Dordrecht en i63^ , tient le premier rang parmi nos philologues. Il composa son ouvrage intitulé Lingua helgica, pour démontrer l'antiquité et l'excellence de l'idiome national, lequel , comme il le prouve par de nombreux exemples, a beaucoup d'analogie avec l'hébreu, le grec, le latin, le persan et plusieurs autres langues. Une grande sagacité et une érudition peu commune ont pu seules rassembler et élaborer les matériaux de ce livre, où il va jusqu'à prétendre que notre langue est plus ancienne que celle d'Homère, et qu'elle ne lui est inférieure sous aucun rapport; exagérations patriotiques que son zèle doit lui faire pardonner.
Il n'est pourtant pas le premier qui ait donné à notre langue une si haute antiquité. Avant lui, un savant brabançon, Jean Goropius Becanus, avait soutenu , dans ses Origi-
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nés Antverpianœ , publiées en iSgG, qu'elle est ante'rieure à la langue des He'breux^ et qu'elle est la langue-mère de tous les peuples. Plus tard, Adrien Schrieckius avança un paradoxe moins extravagant, mais tout aussi inadmissible : dans son ouvrage latin sur les Origines Celtiques et Belgiques, dont la majeure partie est écrite en flamand , il prétendit ramener à des racines germaniques la plupart des noms grecs servant à désigner des contrées ou des personnes. Ses hypothèses, pour être assez souvent ingénieuses, n'en sont pas moins généralement dénuées de vraisemblance (i).
On vit paraître dans ce siècle plusieurs écrits , plus ou moins parfaits , destinés à éclaircir les règles du langage. La grammaire de Chrétien Van Heule, mathématicien à Leyde, titre qu'il se donne lui-même, est une des moins incomplètes. Elle parut en 1626. Les parties du discours y sont analysées suc-
(i) On peut voir une tentative de ce genre dans la République des Champs Elysées , de M. le conseiller De Grave.
cinctement, et l'auteur prouve qu'il connaissait à fond le génie de sa langue.
Antoine de Hubert et Samuel Ampzing^ que nous avons vus figurer parmi les poètes , se distinguèrent aussi comme philologues , l'un par son Avei-tissement (Nodige waarschouwing), placé en tête de sa traduction rimée des psaumes, l'autre par son Avis philologique (Nederduitsch taalbericht), qui sert d'introduction à sa Description de la ville de Haarlem. Les Observations grammaticales ( Taaikundige ■waarnemingen ) , de Hooft , quoiqu'elles ne fussent pas destinées à l'impression, contiennent des réflexions trop importantes pour que nous les passions sous silence. Hoogstraten les publia, pour la première fois, avec son Tableau des genres (Geslacbt lyst), et Ten Kate les plaça, après les avoir enrichies de ses propres remarques , à la suite du premier volume de son Introduction à la partie élevée du langage. Un ministre protestant, P. Montanus, fit paraître, en i635, ime nouvelle grammaire , in-4.'', sous le titre de Berigt van eene nieuwe konst, genaemd de spraak-konst , ontdeht en beschreven door
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Petrus Montanusj van Delft, Cet ouvrage , hérissé de termes et de dénoniinations ridiculement bizarres , mérite néanmoins d'être apprécié pour les recherches exactes qu^il <:ontient sur la nature et la formation des diverses espèces de lettres, recherches qui lui ont valu les éloges de Morhof dans son Polyhistor. Uter. (i). Le petit Traité de A. L. Kok, sous le titre de : Ontwerp der Nederduitsche letterkunst, et les Remarques sur la langue nationale, de Petrus Leupenius, quoiqu^frant moins d'intérêt, ne sont cependant pas à dédaigner, eu égard à l'époque de leur apparition.
Il nous reste à parler de deux ouvrages qui ne sont pas sans importance pour l'étude de notre langue. L'un est le Trésor de la langue néerlandaise (Nederlandsche woordenschat) , rédigé vers le milieu de ce siècle , par Jean Bofman , et complété plus tard par Louis Mejer, docteur en médecine, à Amsterdam. Ce Trésor , tel qu'il a été publié par Meyer, se compose de trois parties; la première explique les termes bâtards, la seconde,
(i) T. premier, pag. 781.
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Us termes techniques, et la troisième les termes \ieillis, d'après Melisstoke, Spicgbel et d'autres écrivains. De nombreuses éditions s'en succédèrent, jusqu'en 178'j, oîi il fut publié de nouveau, avec un supplément et des corrections considérables, par E. W. Cramerus, en trois volumes in-8.° La dernière édition en a paru, en 1804, sous un format plus commode, en un volume , avec des corrections et des additions nouvelles, qui n'empêchent point que l'ouvrage laisse encore beaucoup à désirer aujourd'hui. L'autre écrit dont nous entendons parler est un lexique intitulé Seeman (le Marin), publié en 1681, par Wigastus à Winschoten, recteur des Ecoles latines à Leyde. On y trouve l'explication de tous les termes de marine, et des proverbes empruntés à la navigation. Quoique susceptible de beaucoup d'améliorations, l'ouvrage n'est pas sans quelque utihté, éloge que ne mérite guère une autre production du même auteur, m\.\i\x\éQ Letterkonstjei comprenant la i.""^ partie d'une grammaire , qui n'a pas été achevée. Les ouvrages consacrés à la théorie de l'éloquence et de la poésie, sont moins nom-
breux que les traite's philologiques; il en esÉ même peu , s'il fallait se borner à ceux qu'on a publie's dans notre langue, qui méritent l'honneur d'être cite's. A l'exception de Vlntroduction à la poésie, de Vondel, et de la traduction libre de Y Art poétique d'Horace, par Pels, que nous avons déjà fait connaître, il n'a paru durant cette période aucun autre ouvrage important sur ces matières. Les productions les plus remarquables en ce genre ont été rédigées en latin : tels sont les traités qu'a publiés le célèbre Gérard Jean Vossius, professeur d'histoire à Amsterdam, où il mourut, en 1649, âgé de soixante-douze ans (i). Outre un grand nombre d'autres écrits trèsestimables, nous devons aux veilles de ce sa- •vant laborieux un traité sur l'éloquence, sous le titre de Oratoriarum Institutionum libri ■•VI; et une poétique intitulée Po'éticarum Institutionum libri III. Ces deux ouvrages , marqués au coin de la plus profonde érudition, offrent une lecture aussi intéressante qu'instructive.
(i) Voyez Foppens , Biblioth, belg. t, i , pag; 351 — 353.