DU DUVET
Le mot Jn^, qui signifie le duvet qui pousse sur les joues, en parlant des belles personnes, a encore un autre sens, celui de ligtie (Técriture^ dans la bouche des gens de plume. On ne décrit jamais la beauté du duvet au moyen d'expressions propres, mais par des expressions figurées ; et par manière de comparaison, il y a deux sortes de qualificatifs:
A. Celui qui pousse autour des lèvres, et dont la conlcor tire sur le vert, est nommé par les Arabes oLi (végétation), mot qui comporte Tidée de croître et de pousser; les poètes persans l'appellent «ja^m (verdure ^) ; ainsi Zehîr-eddîn Fâryâbi a dit:
qUj jO jj Ja:> «jA*-j >oiXiiM Ja^ jO
j^ Jjiip^ ^ ^y \j^ ^ b
Le duvet qui entoure tes lèvres m'a jeté aussitôt dans le trouble; (je me suis dit:) pourquoi pose-t-il ses lèvres (se pose-t-il) sur ces lèvres qui distillent le sucre?
Les auteurs au style fleuri appellent le duvet ^^^fi^Uô (coaleur de pistache) ; Tnn d'eux a dit :
En voyant ton duvet couleur de pistache, j'ai reconnu que tes poils naissants commençaient à verdir (à pousser).
Les poètes du Ehorâsan ont comparé le cercle formé par
* Sadi (GulÎBtan, liv. I) a dit de même: qUmJ ^ »ja »cVx«J j^ (àjt«Â^ „le gazon du jardin de sa joue était fraîchement poussé . . . . ^
ces poils à la voûto du ciel, li cause de leur dispositiou en arc et de leur couleur blou&tre. Ainsi Moazzi a dit:
\j viU*-! (^Lbc sXA jiO^ ciU/> qL^U
Le duvet do tes lèvres est devenu bleuâtre comme le ciel, pour que Tamant reconnaisse dans son cœur tes bienfaits célestes (tes baisers).
Des écrivains lui ont aussi donné le nom de nlfS j^ (mandra-
gore), mot dans lequel il y a une preuve claire et évidente ^ (de la pensée de l'auteur). Ainsi Khâdjali Djémâl-cddîn Selmân a dit:
Ta face est la source du soleil autour d'une source d'amour (la bouche). Peut-être ton duvet bleuâtre est-il une mandragore (c'est-à-dire un philtre amoureux).
D'autre part, on l'a comparé à la rouille qui s'étend sur un miroir métallique, comme dans ce vers célèbre :
Les soupirs qu'ont poussés ceux que brûlait son amour, ont suffi pour couvrir de rouille le miroir du visage de mon amie.
Les Poètes soûfis (j- •fj J^l) le comparent au basilic qL^/, ainsi que l'a fait un poète:
* On sait l'usage qu'ont fait les sciences occultes de la mandragore; elle servait entre autres à faire des philtres, et c'est ce dont il est question ici.
* On pourrait se demander quel rapport il y a entre le basilic et la vie mystique, si l'on ne savait qu'il y a dans cette phrase un jeu de mots entre ^^j (l'esprit) et qI^^ (basilic).
Ton dtnret, de poussière qu'il était, cherche à devenir basilic ; le rubis de tes lèvres veut s'élever à 4in degré supérieur ^.
On le considère encore comme une écriture tracée par une plume sur le visage, et abrogeant la beauté; Zehîr Fâryabi a dit:
Comment le duvet exilerait-il la beauté de ton visage, ptdsque tu es de la beauté la reine étemelle?
De même cet autre vers:
^»AwJûk^ \*iAi*MS i ^ M»i MjKAi j^^ y^
Ton duvet, de poussière qu'il était, est devenu du neskhî^ (a grossi). Je crains que ce neskhî ne devienne tout-à-coup du tsouUmts^ et du tawqf^.
Ceux qui choisissent les lettres de Palphabet pour leurs comparaisons, ont rapporté la courbure semblable à on i> dàl formée par le duvet, à celle de la lettre J 'làvn\ ainsi ^Emftd Haroûfi a dit:
Olù Jjb vi>^ ^U ^o tS yi
Dans la vie spirituelle. ^Jî est un terme technique des Soûfis.
* Sorte d'écriture.
^ Caractère plus gros que le neskM, Cf. d'Ohsson, Tableau de l'Empire Ottoman, t. II, p. 475.
^ Gros caractère employé pour la signature.
Ce dayet, qui a changé Paspect de ton visage, semble un lâm ô qui indique^ le verset de la miséricorde^.
On Ta qualifié de quatorze façons, telles que : oLi (plantes),
^U«i^t (ciel), Q^-^ (basilic), »jx^ (verdure), }LfSj^ (mandragore),
«j^^aJ (turquoise), O^ (émeraude), L^yo (émail bleu), ^J;^^j (vertde-gris), (^^AAM«i (pistache), ^j-^^^ (perroquet, à cause de sa
couleur verte), >«'^ (la lettre lâm), y:a^ (plantes vertes), J5t> (la lettre déU).
Les poètes du Ehorâsan ont comparé le cercle formé par le duvet au halo de la lune (ce qui fait une quinzième comparaison), ainsi que Ta fait Adîb Sâber':
Le halo a mis bas les armes devant la rondeur parfaite de ton duvet, depuis que ce duvet forme un cercle autour de la lune (ton visage).
B. La seconde espèce comprend les poils noirs qui apparaissent au-dessous de Toreille de la bien-aimée, le long de la joue; leur couleur noire semble la poussière des cavaliers du Zanguebar, marchant contre la Chine (c'est-à-dire les yeux) à la tête des Abyssins (les cheveux); ainsi Emîr Maghrébi^ a dit :
^ C'est encore le même jeu de mots entre Jtc), nom d'une
lettre, et Jtv>, qui signifie indiquant.
^ C'est-à-dire qui montre que tu ne seras pas difficile, que sentant que ta beauté t'échappe, tu ne refuseras pas tes faveurs.
^ Chéhâb-eddîn £dîb Sâber de Termed, qui vivait sous le règne du sultan Sandjar. Il mourut en &46 (1151). Voyez, sur sa mort violente, Hammer, Geschichte otc. p. 121.
^ ' Poète soufi, mort à Tebriz sous le règne de Châh-Rokh, fils de Timour. Yoy. VAtech-kedeh de Lotf-'Ali Beg.
A la façon dont ton duvet a gâté ton visage (ou: bouleversé la Tartarie^), on dirait qu'un nuage noii* s'élève de ta joue (comme la poussière que soulève une troupe de cavaliers).
Imrou-oul-Qaïs a comparé cette espèce de duvet à du bois d'aloès que l'on brûle, dans des vers qu'on a traduits ainsi en persan :
La chaleur de ta joue embrase la tulipe (jalouse de l'éclat de ta joue) ; le parfum de ton duvet tient de l'aloès au-dessus d'un réchaud (exhalo l'odeur de l'aloès).
Abou-férâs l'a assimilée à du musc ; on peut juger du véritable emploi de cette comparaison par ce vers-ci :
Je suis l'esclave de ce duvet noir, qui semble des fourmis aux pattes de musc qui courent sur un pétale de rose églantine (la joue).
Les poils follets qui couvrent la joue et entourent le visage, et qui paraissent se confondre avec les boucles de cheveux qui entourent la base de l'oreille, ce sont ceux que décrit un poète qui simule l'ignorance ^ :
' La Tartarie désigne métaphoriquement le visage : voy. p. 40. Le poète compare le duvet à une armée qui envahit la Tartarie et la bouleverse.
* J^L5^* Lj;t. Voyez, sur la figure de rhétorique nommée ô;ljJI J^l^' (dissimulation), M. Garcin de Tassy, Bhèt. p. 114, et Freytag, Ltx, Ar.
Est-ce (le la poussière de musc que tu as semée autour d^une pelouse, ou bien des violettes que tu as répandues au pied d^une rose?
C'est à récriture que les poètes comparent le plus souvent le duvet, ainsi que l'a fait Zehîr-eddîn Fâryâbi :
Vi^^J jXÂx: (ji^^ iS c^^^^bAAAQÂ ^ jjJ ^5
Le duvet noir (ou l'écriture) t'est venu sous la direction de ta joue qui te sert de précepteur. Et ta joue elle-même a eu pour précepteur l'ambre (les cheveux).
Cette espèce reçoit quinze qualificatifs admis par tout le monde, qui sont : «J^aÂam (jacinthe), uX^^ (musc, en arabe u^^mmo), >^ (ambre), O^ (aloès), ^cXJUw (salamandre), v^Lp^j (plume de corbeau), v3.0 (fuméo), i^,^ (obscurité), jjI (nuage), vi>Jw^5
(charbon), ^ (poix), J^ (indigo), «^^ j-*c5^? (patte de fourmi), ^ * t >gJo (violette, en arabe ^sm*àjJ)^ v,^^ (nuit). Ainsi le prince des poètes, Anvéri, a dit:
v^UJi !^ ^^yX< /a:>U ^-i^ 3I ^S
toi qui as fait de violettes le voile d'une feuille de rose, dans la nuit tu soui'flettes la face du soleil ^ !
Parmi les trente comparaisons que nous avons énumérées, dix-sept sont purement persanes, et treize sont des expressions empruntées à la langue arabe, telles que oLo (plantes), q^^
(basilic), ya> (herbes vertes), O^ (aloès), «^m*^ (musc), ms>
(ambre), f^-^^^Àk^ (violettes), J^ (indigo), j*^ (poix), *IL^ (halo),
fi (la lettre lâm\ Ji«3 (la lettre dfd/), V|;^ (corbeau).
Yahya le Barmékide a comparé le duvet de la joue de
^ Ce qui veut dire que l'éclat de son visage surpasse celui du soleil, au milieu de la nuit produite par son duvet.
ramante aux vêtements des Abbaasides (qni étaient de conlenr noire ^), ce qni est une pensée tont-à-fait spirituelle. En persan, aucun yers dans ce sens meilleur que celui-ci n'a été produit:
Ta joue est un sultan qui s'est reyêtu du vêtement noir des Abbassides; a-t-elle donc le désir d^usurper le rang de Khalife?
Le duvet est véritablement la signature du diplôme de la beauté dans la période de la croissance; et tant que la bienaimée, en avançant en âge, n'en est pas ornée, sa beanté est incomplète. Vers :
^U4î ^s^ ^^y ^\ ^os>^ ^y^ '^jyo
Si ton duvet n'avait pas pris forme (s(mrt£)t ton visage, aux yeux de ceux qui approfondissent les choses', serait nn écrit {s&urei) incomplet quant au sens.
Quant à celui qui a dans l'œil la poussière de l'aveuglement, quelle jouissance éprouvera-t-il à contempler ce duvet qui ressemble à la poussière ? Vers :
|^UX:> jJU> ^Jl5 vJ;Ie^ iAJUj ^^2as>
L'œil de ces gens à courte vue ne voit que des lignes sur la feuille colorée de la beauté (le visage), tandis que l'homme intelligent y voit la trace du qoHam de la création divine.
' Voy. sur la couleur du vêtement des Abbassides, une note de S. de Sacy, Chrest, «r., 2® éd. t. I, p. 49. Cf. une remarque de M. Defrémery, Hi$t, des Samanides, p. 279.
' Ahhi Mana, les gens qui vont au fond des choses, qui s'attachent à la réalité et non à l'apparence. — Ce vers n'est qu'une série de jeux de mots sur mana et souret.