DE LA BOUCHE
On appelle la bouche en arabe
Les auteurs ont trouvé que le cercle formé par elle était la plus belle des formes, parce qu'elle est complètement ronde'; et le joyau unique de sa vraie nature se refuse à toute division; c'est de là qu'on l'a surnommée le point géométrique
y^j^y^ alafii, comme dans ce vers:
Ce point géométrique que tu dis exister, n'existe pas réellement ; mais s'il existait, ce serait tA bouche.
Comme on se représente difficilement la forme de la bouche, à cause de la délicatesse de son dessin (c'est-à-dire à cause du
^ Expression tirée du Qoran, passim.
^ La forme ronde est considérée comme la plus parfaite (Dieterici, IHe Léhre von der Wéltseeîe^ p. 8.)
Huart, Âiili el-'Oobohftq- 5
vague de ce mot „ bouche", qai ne représente pas un objet défini et délimité^), on Ta appelée ^^sa^ (rîen), comme Ta dit un poète :
Parle, de sorte que ta bouche invite tout un monde avec
ne» .
Son attitude' signifie „tu ne me verras pas", ce qui met au désespoir les amants sincères, comme Ta dit Khâdjah Selmân :
Sa bouche, joyau unique, répond, par la langue de Tâme, à celui qui cherche à la voir: „Tu ne me verras pas".
Les métaphysiciens, en se servant d'une expression ambiguë, la nomment >«vXfi (néant); et le sHd Djélâl-eddîn Azhedi^ a dit:
LT^* o^ ^ ^^^^
Toute une société (de 8oûfi8\ à cause des tourments que leur causait sa bouche étroite, se sont trouvés assis sur le passage du néant (ont failli mourir).
Se fondant sur ce que la bouche est un nom appliqué à une chose qui n'existe pas réellement, les auteurs qui comparent
^ Il est en effet difficile de préciser ce qu'est la bouche, qui est distincte des lèvres et constituée par un espace vide dont la forme varie.
^ C'est-à-dire que ce sera la beauté de la bouche, qui attirera une foule d'amants, bien que cette bouche n'existe point en réalité.
' JLa^ ^.jljj le langage exprimé par sa situation. Voyez, sur cette expression, Not. et Extr. des Mss. t. IX, p. 188, et t. Xnr. I, p. 95, not. 1.
* Poète de Tezd. Voy. de Hammer, opua laud. p. 359.
Tamoar au jeu du nard, la uomment i^ \J»^ (coup explétif, dont on ne tient pas compte, c^est-à-dire nul ^). On a dit :
vi^^oljj Oi>lç3 ^JJiù ^y^
Qu'elle existe ou n^existe pas, ta bouche est expUiwey comme les coups doubles au jeu de eiyâd»
Voilà une chose surprenante ! Car si je dis qu'elle n'existe pas, ou peut me répliquer: c'est pourtant le lieu où se forme la parole ; et si je prétends qu'elle existe, on me dira : Gomment une chose qui n'a pas d'existence sensible peut-elle exister réellement ? Touchant l'affirmation ou la négation de son existence, Imâmi ^ a dit ;
La bouche étroite de cette beauté qui ravit les cœurs est à la fois niard et existence; car dans son être, on trouve à la fois et on ne trouve pas le oà? le gtioi? le comment? le comibim?^
Si, supposant son existence, je dis qu'elle existe, et qu'on me réplique : Prouve-le , je n'oserai avancer aucun argument (parce qu'elle n'a pas d'existence sensible).
^ Le giyâd <3U est la deuxième manière de jouer le nard^ dont les diverses variétés, au nombre de sept, sont énumérées dans le Dict. pers. de Vullers au mot Oyî (Cf. aussi yj^ «iL^ 2). Ce nom provient de ce qu'à ce jeu on ne compte les points que d'un seul des deux dés qu'on jette. Les points de l'autre dé sont donc superflus ^[iy
* Célèbre poète d'Hérât, contemporain de 8a*di (fin du Y 11* siècle de l'Hégire).
^ Quatre des dix catégories d'Aristote.
Et si je dis qu^elle n^existe pas, ma raison me répliquera: Comment one chose qui n'existe pas peut-elle troubler les affaires du monde entier?
Les auteurs qui cherchent des allusions à la doctrine des Mo^tazélites, nomment la bouche (Jl> (état mixte ^), comme Ta dit notre maître Kémâl-eddîn Bâverd :
Dans le cercle que forme le visage de cette lune semblable à une idole, sa bouche, tant elle est petite, est un point qui lui sert de centre; il n^est ni réalité ni néant, cet organe de la parole ; ô Mo'tazélite, dis-moi quel éteU (mixte) est cet éM-\k ?
On s'est encore servi de cette idée (le doute de so^ existence), pour en faire une allusion à la personne aimée:
Bref, de temps en temps elle parle; sinon, on ne saurait pas qu'elle a une bouche.
Iskenderi Khorâsâni a dit, sur la délicatesse et la petitesse de la bouche, ainsi que sur la définition des poils follets:
Puisqu'on ne peut apercevoir ta bouche, cette source de miel, je ne sais où s'abreuve d'eau cette verdtire (ton duvet).
On assimile encore la bouche à un atome «^<3 à cause de sa petitesse et parce qu'elle est proche du soleil de la beauté
^ Voy. on article de \& Bévue OrUique, 1873, t. H, n. 30. ^
(allusioD aux atômcB qu^on voit dans un rayon de soleil et qui semblent se diriger vers cet astre), comme dans ces vers :
l5'>^^ Ϋ>^ «y' ^^ ^j^ o^ Sans réclat du soleil de la beauté, cet atome (sa bouche) serait toujours resté invisible.
Comme la bouche est la mine des joyaux de la parole, on Tu aussi considérée comme une cassette de pierreries; et en s^imagiuant sa forme conjecturale, on lui a attribué quatorze qualificatifs, parmi lesquels sept sont courants dans la langue
arabe, tels que : ^ ^O f^ji^ (sceau de la cassette), 9«<3 (atome),
O^ yî>^ (joyau unique), >«j^>^ *™j (point géométrique), j»cXf (néant), Ji-^- (état mixte), f>^ (la lettre >« mtm).
Les sept autres comparaisons sont tirées de la langue per-
sane, conmie: (jS^ ^ ^-'i ^ (source de miel), ^^ ifSj (ballot
de sucre), ^^a^ (pistache), ^i^^^^^ (bouton de rose), C>^\ ^J^
(coups superflus au jeu de ziyâd^ voy. ci-dessus, p. 67), kXm^ (corail), ^ jm (pointe de cheveu, c^est-à-dire aussi fin qu'un cheveu).
Kémâl-eddîn Ismâîl a dit:
Ta bouche est aussi fine qu'un cheveu; quand tu parles, on y voit clairement les traces de ta subtilité (de ta finesse ^).
^ Proprement, fetulre un cheveu m deux; d'où le jeu de mots du poète.